‹ [Magasin théâtralChapitre 371 sur 1545 · SATAN , POIS LILITH · texte numérisé non relu

SATAN , POIS LILITH

SATAN , en abbé , la montre en main.

Aller un train de tous les diables, comme ils disent ici , est un mot qui va tomber en désuétude ; ah ! mais c'est à déshonorer l'enfer! (Musique. Liiith sort de dessous le théâtre.) Te voilà enfin, c'est bien heureux! Il y a cinq mortelles minutes, montre en main, que je t'ai appelée, et aue je t'attends.

LILITH. Monseigneur et maître voudra bien observer que j'étais à onze cent dix mille neuf cents lieues et que le chemin va toujours en montant.

SATAN. J'ai vu un temps où nous allions aussi vite que la pensée. C'est fini, l'enfer devient vieux.

LILITH. Aussi voilà que Satan s'est fait, non ermite, mais...

SATAN. Abbé, c'est un acheminement.

LILITH. Que monseigneur veuille donc bien me dire ce qu'il veut de moi.

lE MA(VASIir THEATRAL.

SATAN. Toi qni m'as aidé à sérluire la première femme et qui as entraîné le premier homme dans le péché , astucieuse Lililh, ce que j'ai à l'ordonner aujourd'hui n'est pas lout-à-fait aussi digne de toi. IMais lu ne me seras pas uioins agréable en l'accomplissant. Nous sommes en France ; Louis XV le hien-aimé règne ; la cour de Sardanaple ne t'a rien ollei t de mieux que ce que tu vas voir à Versailles.

LinTii. O bon vieux temps que le femps de ce Sardanaplcl

SATA\. Tu sais que parmi les mortels qui, en si petit nombre, sont restés dans les voies de leur salut, il n'en est point qui m'aient causé autant de jalousie que la fille d'Ahasvérus. Je suis indigne, déshonoré à mes propres yeux , bon à pendre au dernier clou à crochet du garde-meuble infernal, si Eslher n'est pas des miens.

LILITH. D'autant que tu as déjà la moitié la plus précieuse d'elle-même, son Manassès qu'elle n'a pas cessé d'aimer jusqu'à l'heure de sa dernière mort.

SATA\. E'ie est ici.

LlLim. Esther?

SATAX. J'ai fait découvrir son tombeau dans le cimetière de Saint-Laurent, où de pieux missionnaires font en ce moment des fouilles pour l'établissement d'une foire qu'ils veulent mettre à la mode ; par mes soins Isaac en a été instruit, el selon le pouvoir qui lui a été donné, il a rappelé sa fille à la lumière.

LILITII. Il est donc aussi à cette cour? SATAN. 11 y est sous le nom de comte de Saint-Germain ; on le prend pour xm alchimiste, un sorcier, presque un diable I ah I ah ! ah ! Le roi l'aime beaucoup. Le chef de la police fournit aux frais de son équipage. Or donc la petite, à peine ressuscitée, a été amenée à Versailles, dans celte maison qu'on nomme le Parc-aux- Cerfs, et l'ami Ahasvérus ignore où (;Ilc est. Louis le bien-aimé ne la verra pas inipimément ; il est comme ce nôtre empereur romain, qui aurait souliailé que le genre humain n'eût qu'ime tête pour la pouvoir abattre d'un .seul coup. Jl voudrait que toutes les femmes de son royaume' toutes les femmes j(;unes et jolies) n'eussentqu'mi seul crcur, afin de le pouvoir conquérir d'une seule fois.

LILITII. lion roi I mais Eslher lui résistera peut-être?

8ATA\. Aucune n'a résisté ju.squ'ici ; mais, enfin, c'est pour cela que je t'ai fait venir. Tu sauras cpi'au Parc-aux-Cerfs on tient de jeunes recluses, fillettes à peine

sorties de l'enfance et enlevées à leurs rens. 11 y en a une que le bon prince préfère à toutes les autres, M'^*-' Rosalie ; ce malin, elle a négligé ses petites oraisons ; pour ce moment, elle m'appartenait de droit. Je me suis doucement approché d'elle, et d'une main (de ma grande main de Satan) lui saisissant la taille, ainsi {il fait ce jeu sur une tabatière)., je lui appliquai l'autre en même temps sur la tète... comme cela. Alors je fis ce simple mouvement de rotation, etl'ame de M''"' Rosalie, cette petite ame, si ténue, si mignonne, s échappa en poussant un petit cri aigu {il fait crier sa tabatière) et alla tomber, la tète la première dans l'immense gouffre où est mon Parc-aux-Cerfs, à moi.

LILITH. C'est elle, sans doute, que j'ai rencontrée en venant, elle faisait des cabrioles qui m'ont beaucoup amusée.

SATAiv. Sa frêle dépouille est en ce moment sur son lit parfumé, où elle a l'air de dormir du sommeil le plus paisible.

Rends-toi auprès d'elle ; passe dans ce corps enfantin... assez grand pour te loger, et que Louis ne s'aperçoive de rien. Tu verras Estlier, tu t'insinueras dans ses amitiés, et lu la conduiras doucement, innocemment, à faire le grand pas qu'il est nécessaire qu'elle fasse pour être définitivement à moi.

LILITH. C'est dit, maître. ( Musùjue. ) Mais qu'est-ce que c'est que cela?

SATAN. C'est Isaac, lui-même, le comte de Saint-Germain ; laisse-nous.

Lilitli sort.

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