SCENE VII
Les Mêmes, JEAN DIBARRY, JEANNE VAUBERNIER.
ISAAC, bas au roi. Voici le comte Jean.
LE ROI, Approchez, Dubarry : soyez le bien venu au Parc-aux-Cerfs.
JEAN. Sire, c'est un honneur insigne...
JEANNE, at:liei>anl. Dont il est bien digne, je vous en réponds.
LE ROI. En effet , elle n'est pas mal... Mais la nonne est plus piquante.
M™* DE POMPADOUR , parlant de Jeanne.
Quel ton! quelle manières!
LE ROI , à Dubarry , parlant de Jeanne. Quelle est madame ?
JEAN. Madame e.st...
JEANNE , au roi. Écoutez, je ne veux pas qu'on fasse de mensonge à mon occasion ; je suis jolie femme, cela doit siifïire : quand je serais comtesse, marquise , duchesse , à quoi bon tout ça? en vaudrais-jc mieux ?
M"'® DE POMPADOUR. Ah! ciel! où le mauvais sujet a-t-il éié nous déterrer cela?
JEANtMË, l'obseroanl.NoAk madame
{au roi) la marquise de Pompadour, n'est-ce pas? on dit qu'elle se nomme Jeanne Poisson tout bonnement.
NÉRI, à lui-même. Quelle insolence! ..
jjme og POMPADOUR, outrée. Qu'est-ce que cela veut dire?
JEAN, bas à Jeanne. Eh! que diable fais- tu?
JEANNE. Laissez donc ! ( •/« ro/'. ) Ce n'esf pas comme marquise qu'elle vous a plu , pas viai? vous avez trop d'esprit pour ça; eh bien! moi , je suis connue elle ; et «( qu'il y a de curieux, c'est que j'ai la mèmi patronne : Jeanne, Jeannette, Jeannetnn, comme il vous plaira; Poisson est le nomde sa mère; moi, je n'ai également que le nom de la mienne, Vaubernier, c'est-à-dire qu'à l'une comme à l'autre, père absent. Ça ne l'a pourtant pas empêchée de gouverner la France.. .etcomme il faut,queje m'en vante.
LE ROI , à lui-même. Elle est drôle.
M"* DE POMPADOUR , bas à Sartines. Il faut qu'en sortant d'ici, cela aille à la Salpèlrière.
LE ROI, regardant Esiher. La nonne Taut cejîondant mieux. (Haut.) Mais, à table l
SATAN, ias à Esther. C'est toujours Esther qui l'emporte.
JEAN , bas à Jeanne. Je crois que tu nous as fait de belles affaires.
Musique.
LE ROI, se plaçant au milieu de la table. A ma droite. {Après un moment d'hésitation.) Mon premier ministre. {Il désigne la marquise. )lc\f à ma gauche. (^ Esther.) Vous , (galamment) c'est le côté du cœur. {A Isauc, qui s'assied aup' es d' Esther. )îion, pas vous là, comte de Saint-Germain : c'est la place du cher abbé. (// lui indique celle après la marquise. A Jeanne. )\o\is., aimable étrangère, auprès de lui.
JKANNE. Auprès de lui? volontiers... On prétend que c'est lui qui a tenu Mathusalem sur les fonts de baptême... Il me contera de vieilles histoires.
JEAN. Non : reste auprès de moi.
LE ROI. Où veut se mettre ma gentille petite Rosalie ?
SATAN. Auprès de moi, si Votre Majesté veut bien le permettre.
LE ROI. Soit. {Aux aut tes.) Y OMS f messieurs , à la suite.
NÉuï, 'Venant, .^^e mettre auprès de Jeanne. Aimable étrangère, si vous voulez bien...
LE COADJtiTEDR Ne VOUS dérangez donc pas, je vous prie
Le comte Jean se place anprès de Lilitb, et les aatres à la suite de» deux autres.
LE ROI. Fort bieu! et pour cet instant, figurons-nous qu'il n'y a rien dans l'univers au-delà de cette dtUicieuse enceinte.
SAT.AN. C'est la sagesse même (|ui parle par votre bouche : vous êtes un autre Salomon.
NÉRI. Ahl oui, un autre Salomon...
pour la sagesse, s'entend.
LE ROI , riant. A merveille : l'abbé n'avait dit qu'une impertinence, vous en faites une sottise. C'est délicieux..
NÉRI. Votre Majesté est trop bonne.
Le roi sert la marquise et Esther ; les autres se
servent entre eux.
LE ROI. Eh bien ! comte Jean Dubarry, TOUS serez donc toujours mauvais sujet !
JEAN. Moil sire.
JEANNE. Eh bien ! ne va-t-il pas s'en déçu dre?
LE ROI. Elle a raison : ce n'est pas "^omme roi que je vous dis cela... c'est comme ami , et ce n'est même pas un reproche.
JEANNE. C'est un compliment bien plutôt ; du moins , à sa place , je le prendrais pour tel.
JEAN. J'ai du malheur, moi : en vérité, on me calomnie.
LE JDIF ERRANT. f9
SARTINES. Ah! comte, vous calomnier I
LE UOI , riant. Est-ce que cela est possible?
M°* DE POMPADOUR. D'abord, monsieur, on prétend que vous êtes écrasé de dettes.
JEAN. Ce n'est pas ma faute, cela. .. J'ai fait comme tout le monde : je me suis ruiné au service.
SATAN, riant. Ah! ah! ah! au service.
LE GOADJIJTEUR. Au Service du beau sexe.
M»" DE POMPADOUR. Ah ! bien , monsieur le coadjuteur!
NÉRI. Ail ! très-bien!
JEANNE. Je sais un bon moyen pour le remettre sur l'eau, moi.
3l<ne DE POMPADOUR. Vraiment; et mar dame serait-elle assez bonne pour nous le dire?
JEANNE. Certainement : que le roi l'intéresse dans son commerce des blés et dans ses entreprises de famine.
LE ROI, étonné. Hein!
JEAN. On prétend que tout est dû au comte de Saint-Germain, le moyen et l'occasion.
ISAAC. Comment ! vous croyez que je fais la famine à volonté, moi?
JEAN. Ma foi, je le croirais, si je pouvais croire à quelque chose.
JEANNE. Le fait est que vous avez la réputation d'un sorcier, d'un être surnaturel.
TOUS , s' efforçant de rire. AL! ah! ah!
JEAN. Bref, votre valet de chambre a raconté dernièrement au mien que vous faisiez toute votre dépense avec cinq sous qui se renouvelaient sans cesse dans votre poche.
iSAAC. Ah ! ah ! ail! cela est plaisant.
JEAN. Enfin onas.sureque vous ne jouez jamais , par la seule raison que vous ne pourriez faire qu'un enjeu de cinq sous....
LE ROI. Eh ! mais en effet, comte, je ne vous ai jamais vu jouer.
M"« DE POMPADOUR. Il fera taire la médisance : nous jouerons après souper; il sera mon partner et nous nous caverons de cent louis, (à Isaac) n'est-ce pas?
ISAAC, embarrassé^. Certes, madame la Marquise...
SARTi.\ES, bas.'^e craignez rien, j'y pourvoirai.
JEAN, aux autres. Eh bien! vous me croirez si vous voulez, mais je vous jure qu'il a fait une grimace de possédé en entendant la proposition.
NÉRI. D'honneur, il me la semblé.
LE COADJUTEUR. Je l'ai remarqué.
LE MAGASfN THEATRAL.
ISAAC. Cela prouverait, an moins, messieurs, que je n'ai pas l'ait comme vous {riant), que je n'ai pas vendu mon ame au diable.
JEAN. Je vous réponds bien que je ne lui ai pas vendu la mienne.
NÉni. Ni moi !
LILITH. Ces messieurs ont été généreux.
SATAN. Ils la lui ont donnée gratis.
TOUS LES AUTRES, riant. Ah! ah! ah!
LE ROI, après un petit temps. Buvons!
[Versant à la marquise.) Champagne à la glace. {u4 Esther.) Votre verre, ma sœur, je bois à vous, et je chante; faites tous chorus avec moi ; c'est le cher abbé qui a composé la chanson, paroles et musique.
Air ; Léger souffle desze'phirs, Sous ma voile vagabonde , Je poursuis tous les plaisirs !
Après moi la fin du monde !
L'horizon est alarmant :
J'y vois poindre la tempête!
O Jupin, pour un moment Dëtourne-la de ma tcle !
Léger souffle, etc.
Que ces champs sont dc'sole's !
Noirs autans, par quels ravages Vous vous êtes signales Sur ces malheureux rivages !
Léger souflQe, etc.
AhJ pourquoi s'inquiéter!
Le destin est le grand maître; Qu'on m'apprenne à l'éviter, Et non pas à le connaître !
Léger souffle, etc.
NÉRI. Ah! bravo! l'abbé.
JEAN. La chanson est charmante.
LE COADJUTEUR. Philosophique.
LA MARQULSE, souriant. Morale.
NÉRI. Et chantée avec un goût!...
JEANNE. Oh! chantée royalement.
LE ROI. Je crois que vous raillez.
SATAN , bas à Lilith. Procure donc à la nonne un moment de solitude.
Lilith s'est rapprochée d'Eslhcr , et lui parle bas. LE ROI. Eh bien! marquis de Néri, vous savez que vous êtes sur la liste pour la prochaine promotion dans les ordres.
Vitm, se lei'ant et repondant au roi. 0 Sire,
6 mon maître! ma reconnaissance
j'amais chevalier n'aura tenu plus reli- .;;icusement son serment.
LE ROI. Vous êtes prêt à faire vos preu- ! ves ?
r NÉRI. Mes preuves, sire, elles sont aussi I complètes, aussi éclatantes, que quelques preuves que ce soient.
JEAN. Pas aussi éclatantes que les miennes, s'il vont plaît, moi qui compte un aieul brûlé en effigie sous les Albigeois ; un autre pendu de sa personne à Amboise ; un autre...
j NÉRI. Ah ! je ne compte pas autant de pendus que cela dans ma famille; mais toutefois je suis en règle : ce n'est pas moi qui déshonorerai le collier.
LE ROI , distrait par Lilith. Que veut donc M'ie Rosalie?
SATAN, bus. Elle veut faire voir à sa nouvelle amie le joli boudoir qui est ici près.
LE ROI, de m^me. Ah ! bien , fort bien I [Regardant Lilith.) Elle a un espi'it de diable, cette petite.
S.4TAN. Un esprit d'enfer.
ISAAC, regardant Esther aoec inquiétude, et se levant. Elle sort.
LE ROI. Laissez, laissez!
Esther et Lilith disparaissent.
ISAAC, alarmé. Mais... je...
LE ROI, le retenant. Parlons des preuves que doit faire le marquis, et asseyez-vous donc, comte : vous êtes là comme une ame en peine.
SATAN, riant. C'est vrai.
ISAAC, à part, avant de se rasseoir. Dé^ tournons le cours de ses mauvaises pensées.
SCEINE VIII.
Les Mêmes , hors LILITH et ESTHER.
ISAAC, qui a repris sa place. Sire, le marquis n'a pas l'air embarrassé ; mais c'est qu'il lui faut prouver seize quartiers purs et francs.
LE COADJUTEUR. C'est de rigueur.
LE ROI. Ali ! sans cela, malgré toute ma bonne volonté, je serai inflexible.
NÉRI. Je ne crains rien, je suis franc connue l'osier , et ferme comme un roc ; c'est que je remonte loin, moi... dans l'antiquité. Tel que vous me voyez, je ne vais pas moins qu'au prophète Baruch.
Ou rit.
LE ROI et LES AUTRES. Au prophète Baruch I
NÉRI. Riez tant qu'il vous plaira, mais cela est ainsi; je me nomme Néri : il est de notoriété que le père du prophète Baruch se nommait Néri, c'est le chef de notre maison, la souche : nous portons une barbe de vair en champ do gueules.
LE ROI, à Jsuac. Eclaircis-nous cette généalogie-là, toi, comte de Saint-Gcrmam, qui nous en as déjà rectifié tant d'autres.
ISAAC. Rien ne m'est plus aisé, si monsieur le marquis promet de ne pas se fâcher.
LE ROI. Pourquoi se fùcherait-il? dis ton joins.
LE JOIP ERRANT.
ISAAC. Eh bien ! la maison de monsieur est très-ancienne, comme il le prétend...
NÉui. Nous étions Varvaux sous la Fronde, Barbeaux sous la Ligue, Barbara du temps des Albigeois.
ISAAC. Oh! Barbara, c'est vrai.
NÉRi. INous étions Barbatius à Rome sous les Triumvirs.
ISAAC. Non ; Barbatus sous l'empereur Claude.
NËRI. Barbatiusà Rome sous les Triumvirs.
ISAAC. Barbatus sons l'empereur Claude, et voilà l'origine de votre barbe en champ de gueules.
NÉui. Eh bien ! c'est déjà fort joli.
Lii ROI. C'est fort beau.
NÉRi.Les Rohan ne vont pas jusque là.
LE COADJUTEun. Insolent! Nous qui datons d'avant le déluge.
NÉul. Barbatus, soit.
ISAAC. Mais Barbatus n'était qu'un sobriquet d'esclave. Cet homme venait de Judée, et son vrai nom était...
NÉui. Son nom était?
ISAAC. Barabbas.
LE ROI, comme tous les mitres, partant d\in grand éclat de rire. Barabbas ! ah ! ah ! ah !
JEANNE. Barabbas qui était si connu!
i.E COADJUTEUR. A la Passion...
JEAN. Si celui-là n'a pas été pendu , il s'en est fallu bien peu.
LE ROI. Marquis, je vous conseille de ne pas prendre vos quartiei's de si haut.
TOUS LES AUTRES, hors Néri^ riant. Ah!
ah ! ah !
LE ROI, se levant, et jetant sa serviette sur la table. Saint-Germain, je te fais grand généalogiste de France.
Il sort.
IS4AC, se levant. Il va la trouver.
Tous les autres l'imitent; la table disparaît sons le plancher.
NÉRI, s'approchant d'Isaac. Vous venez de me faire une injure sanglante, comte de Saint-Germain, vous m'en rendrez raison.
ISAAC. Eh! monsieur...
NÉRI. Vous me devez raison, et sur-lechamp vous allez venir ici près.
ISAAC. Demain, ce soir, quand tous voudrez, mais à présent...
S.%TAN. Cependant, quand deux bons gentilshommes comme vous et le marquis ont une querelle, et tous deux leur épée au côté, il n'y a pas à différer.
JEAN. Cela est sans réplique, je serai votre second.
ISAAC. Mon second. Oh ! maudite aventure !
SATAN, à Néri. Il a peur.
NÉRI, à part. Oui, pas de remise ; quand on ne veut pas d'affaire, on n'en cherche pas.
M""^ DE rOMPADOUR. Quoi ! messieurs,' ici, dans un lieu...
JEANNE. Oui, un lieu respectable.
JEAN. Le Parc-aux-Cerfs.
NÉ Kl. Sortons.
TOUS LES AUTRES. Sortez. {On entend crier de/iors.) Du secours I du secours !
ISAAC. Ecoutez! écoutez!
ESTHER, dans la coulisse. Grâce! giAeoJ du secours! du secours!
ISAAC. Elle crie! elle appelle!
NÉRI. Et que m'importe, je vous appelle aussi; moi.
ISAAC, mettant l'èpéeà la main. Je dois avant tout la défendre.
Use dirige vers le boudoir.
SATAN, se plaçant decant lui. La défendre ! contre qui, contre le roi?
M"* DE POMPADOLR, allant se mettre près de Satan. Ciel ! contre la personne sacrée du roi!
NÉRI et tous les autres lui harrant aussi le passage Vèpèe à la main. Malheureux !
ESTHER, dans la coulisse. Au secours!
au secoiu's!
ISAAC , se battant contre tous. Vous ne m'arrêterez pas.
aoccooBococooogooaooa ooocoôcoaBaacoBPoag'OO