JEANNE D'ALBRET, LA GAUCHERIE
LA GAUCHERIE. Madame , ces robes noires abondent maintenant dans votre royaume de Navarre. C'est peut-être d'un mauvais augure pour notre tranquillité.
JEANNE. Vous voilà toujours avec vos tristes prévisions, La Gaucherie. Dieu pro • tége la Navarre comme il protège la France; rassurez-vous.
LA GAUCHERIE. Pourtant, madame, déjà un attentat funeste a menacé votre sûreté et les jours de votre fils : j'ai droit de m'alarmer.
JEANNE. Merci; mais laissons cela pour aujourd'hui , et parlez-moi de mon fils. Eh bien! en avez-vous toujours bonne satisfaction ?
LA GAUCHERIE. Assez , madame ; il a du cœur, il est prompt aux actions généreuses, et c'est une nature à se jeter plutôt vers le bien que vers le mal.
JEANNE. Ce que vous me dites fait du bien à l'ame d'une mère, La Gaucherie ; aussi le gouverneur que je lui ai donné...
LA GAUCHERIE. Oh! je sais peu. Je ne suis pas un clerc de la force de maître Amyot, qui a traduit Plutarque à l'usage de son élève le roi de France. Mais en temps de guerre comme en temps de paix, au camp ou à la ville, j'ai toujours un livre à côté de mon épée. J'ai étudié là, comme j'ai étudié dans le cœur de l'homme , li yre plus difficile que tous les autres, mai* qui renferme de salutaires enseignemens Henri a bientôt dix-sept ans, madame, il y a de l'ardeur dans sa nature, et il est né sous un ciel où les passions germent vite.
JEANNE. Eh quoi! est-ce que déjà...
LA GAUCHERIE. Madame, le médecin doit prévoir le danger et le mal. A l'âge ou il est arrivé, sa volonté peut déjà se montrer ferme.
JEANNE. Que voulez-vous dire ?
LA GAUCHERIE. Je veux dire, madame, qu'il fiut donner une direction nouvelle aux habitudes de votre fils. Croyez-moi, je l'ai
MAGASm TIRfTRAL.
oè>serTéde près, et je vous prédis qtie le momentesl venu de l'occiipt r <1e f.iron qne nous n'avons uni leproche a nous taire dans l'a- Tenir. H faut qu'il voyage-, madame ; cctlo activité qui fst en lui peut le jeter dans une passion subite, imprévue. Je le lif-ndrat en haleine, madame, je le conduirai dans les différentes villes de la JNavarre. Il faut qu'il s accoutume à voir de près ceux dont le bonheur lui sera confié plus tard; il faut le préparer à être roi en toute conscience, je veux dire qu'ail n'ait pas besoin, un jour, de s'enquérir d'un ministre à cruelle pi'ovince il Faut porter secours, dans Quelle ville il faut faire pénétrer l'industrie, dans quel village il faut répandre ses bienfaits : ses ministres auront moins à faire, et son peuple n'y perdra rien. De plus, madame, il est un autre apprentissage que ces temps de discordes presque continuelles rendent malheureusement indispensable, et c'est là, je le sais, une cruelle nécessité à exprimer devant une mère : la guerre!
aEA^?^E. La guerre' Eh quoil vous songei iez à m'enlever ainsi mon pauvre Henriot, mon seul enfant?
LA GAL'CHERii:. Hélas I madame.
JEANNE. Mais la Fiance est tranquille; la Navarre est en paix avec tous ses voisins.
LA CAL'CHCRii;. Cependant, madame, il est bruit que, vers la Bit- lagiie, nos frères en religion s'attendent à de nouvelles attaques. S'il eu est ainsi , nous y marcherons; et s'il y a guerre, je me tiendrai à côté de votre fils, afin de lui faire un bouclier de nî^on corps , comme je veux lui faire une sauve-garde de mon expérience : et je vous le ran.ènerai , madame, car j'ai foi dans les destinées qui lui sont promises.
JEAI«?IE. S'il en est ainsi, La Gaucherie, je me souviendrai qu'une reine doit sou vent n'elre mère qu'à demi; je pourrai pleurer pendant l'abseucide mon fi'.s, mais Jeanne d'Albr. t ne const ill. ra jamais la crainte à cet enfant qu'elle ndt au monde eu faiaant taire ses d^vileurs, afin que les souffrances maternelles ne fussent point un augure de faiblesse.
LA GMCiiERlK. Oui , madame; et vive Dîpti î ce spra un homme fort qui n-gnera éur la Navarre. On verra sr justifier les Ijetireuses prédit tions de votre glorieux père, lorsque, prenant dans ses bras cet en- «nfantqui vonsélaitné,il le montra au peuple en lui ( riant : i< PSavarrois, il esta vous commeà nons-miines! » Va moi, madame, e serai fidèle au scrmrnt que je lis fur le berceau qui renfermait vos clières upérances : je lui nioutrerai les bons che-
mins à choisir; et à côté des mauvaises
jnfliieucts, je ferai grandir des vertus dont sera fier voire uohle cœur de reine et de mère. {In' on < nlcnd sonner des trompctles et relentir des ucr lama lions/) Or, madame, voici qui vous annonce l'arrivée de vos hôtes.
JEANNE. Allons au-devant d'eux.
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