HENRI, JEAN
HENRI. Eh bien ! que me voulez-vous?
JEAN. Me reconnaissez- vous , monseigneur ?
HENRI. Pourquoi cette question?
JEAN. Pardon , monseigneur ; mais me reconnaissez-vous ?
HENRI. Sans doute, me croyez-vous donc si mauvaise mémoire?
JEAN. C'est que la mémoire des grands est souvent chose si changeante , qu'en vérité, il m'était bien permis de craindre.
HENRI. Comment !
JEAN. Oui , monseigneur ; vous avez si facilement oublié une pauvre jeune fille, dont le souvenir devrait vous être bien cher , pourtant!...
HENRI. Que signifie?...
JEAN. Pardon, mon.seigneur , pardon; que ce que je viens de vous dire ne vous oftense pas... grâce, non pas pour moi, mais pour celle dont je viens plaider la cause...
HENRI. Plaider la cause?
JEAN. C'est à son insu , c'est sans autre confident que moi que j'ai pris cette détermination, et que j'ose vous parler d'elle; oh ! vous m'écouterez , n'est-il pas vrai , monseigneur , vous m'écouterez?...
HENRI. Expliquez-vous donc !
JEAN. C'est un pénible devoir que je me suis imposé; mais j'aurai la force et le courage de l'accomplir; car, monseigneiu-, il s'a{;it de cette pauvre Fleurette, que vous avez tant aimée autrefois... et dont vous ne vous souvenez plus aujourd'hui.
FLEURETTE
lô
HENRI. Que dites-vous ?{A part. ) Fleurette ! . . .
JEAN. Ali ! je vous en conjure, monseignem-, daignez m'entendre avec calme...
que la distance qui nous sépare s'efface pour un instant à vos yeux... ne voyez que Fleurette ! . . .Depuis votre fatal départ, la pauvre fille est en proie au chagrin et au désespoir... Elle ne vous accuse pas... elle ne croit pas même à votre abandon... sa pensée ne s'y est pas arrêtée un seul instant... mais il y a si long-temps qu'elle ne vous a vu... il y a si long-temps qu'elle souffre et vous espère en vain , que sa vie se dessèche et se flétrit. .. en vous attendant toujours, elle se meurt , monseigneur ! . . . C'est votre abandon qui la tue ! . . . et c'est un crime que celai...
HEIMRI. Un crime!...
JEAN. Oui, je le répète, monseigneur, c'est un crime!...
HENRI. Ah!
JEAN. Oli! je vous conjure , n'élevez pas la voix , la mienne dominerait toujours la vôtre ; car avec la mienne , celle de la justice et de la vérité a parlé : entre le prince qui oublie son devoir et l'homme du peuple qui vient le lui rappeler , je vous l'ai dit , la distance s'efface , c'est l'homme du peuple qui domine le prince à son tour , et cela de toute la distance qui les séparait avant , de toute la hauteur que lui donnent le bon droit et la justice !... Punissez -moi si j'ai pu vous déplaire, vous le pouvez, monseigneur... mais j'ai rempli un grand devoir, ma conscience est tranquille...
j'attends...
HENRI, Assez, assez... quelque étrange que soit votre démarche, quelque inconvenantes que me paraissent vos paroles... je veux bien tout oublier en faveur du motif qui vous guide ; mais éloignez-vous, laissez-moi , je veux être seul... Allez...
JEAN. Oh 1 ne me renvoyez pas ainsi, monseigneur... écoutez encore, de grâce... jamais,jusqu'à cejourjjen'ai laissé échapper une plainte ni un murmure ; et pourtant , moi, aussi j'aimais cette jeiuie fille , j'allais en faire ma femme , lorsque son déshonneur me fut connu... j'ai dû la refuser alors sans jamais en avoir révélé le motif, sans jamais avoir cessé de l'aimer en silence...
HENRI. Eh quoi ! c'était... vous saviez...?
JEAN. Oui , monseigneur. Eh bien!
croyez-vous que je n'aurais pas le droit, peut-être , de maudire ce fatal amour ? je ne le fais pas!... Je vais plus loin encore... j'ai pensé que votre ame serait grande et généreuse ; je me suis dit: Lorsqu'il saura
que cette pauvre Fleurette souffre , il voudra la revoir... apaiser sts douleurs, lui rendre son amour... Et là-dessus, j'ai étouffé le mien , j'ai forcé mon cœur à être calme en venant vous parler d'elle... Je ne me suis pas trompé, n'est-il pas vrai?... Vous allez la revoir, sécher ses larmes... la rendre au bonheur ; elle vous attend , monseigneur. Pensez à elle... pensez à elle !
Il tombe aux genoux d'Henri.
HENRI, attendri, à part. Grand Dieu!
est-il possible... Fleurette... pauvre fille... et lui... lui I... (^ Jean. ) Je t'ai brusqué tout-à-l'heure , j'ai eu toit, oublie cela... je t'en prie.
JEAN. Ah! monseigneur...
HENRI. Tu as raison, c'est mal... c'est bien mal.. . être ici depuis huit jours , et ne l'avoir pas encore vue!... Mais aussi c'est comme une fatalité, un fait expiés; chaque fois que mes souvenirs se réveillaient et me poussaient vers elle , il y avait toujours auprès de moi quelqu'un pour m'arrêter. ..
on eût dit que c'était un plan calculé d'avance. Oh ! mais à présent, c'est fini , rien ne pourra m'arrêter... Je t'en prie, parle-moi d'elle... que je sache, que je t'entende encore... Oh ! mais que vais-je dire? te demander? c'est affreux... je suis moins généreux que toi !.. .
JEAN. Non, monseigneur , non , je vous dirai tout; pendant votre longue absence, toute sa vie se consumait ici.
HENRI. Oui , c'est ici qu'autrefois je la voyais chaque jours à chaque instant...
JEAN. Ici... combien de fois n'ai-je pas vu couler ses larmes !... combien de lois ne i'ai-je pas observée secrètement pendant des jours entiers... pendant de longues soirées!... elle restait là... et un nom, un seul nom sortait de sa poitrine oppressée... le vôtre, monseigneur, qui s'échappait avec des sanglots et des larmes.
HENRI. Oh! Fleurette, Fleurette!...
douce et tendre fille, dont l'amour est mille fois plus vrai que celui de toutes ces femmes que j'ai rencontrées à la cour... au milieu de ces fêtes somptueuses, où tout n'est que coquetterie, éclat et mensonge... tandis qu'auprès d'elle , au contraire , tout n'est qu'amour, vérité et candeur... Et j'ai pu t'oubher pour elles... toi, Fleurette!... Oh! pardonne, pardonne... Mon ami, merci , tu m'as rappelé mes beaux jours... enivré de délicieux souvenirs... rendu à moi-même!... Ah ! pourquoi n'est-ce plus comme autrefois?... alors à un signal convenu , deux coups frappés dans la main , je la voyais paraître , et venir se jeter dans
mes bras ; mais à présent. . . Oh ! non , non , je n'oserais pas...
Il tombe assis snr an banc ; il cache sa tête dans ses cuaius.
JEAX , à part. Deux coups frappés dans la main, a-t-il dit. ..elle est là !... Ôli ! oui, pour elle encore cet in.stant de bonheur.
Il s avance vers la coulisse et frappe deux coups dans la main.
HENRI. Fleurette ! oh ! mon Dieu !
Fleurette !
JE.\N. Elle a reconnu le signal... elle, vient... Ah! éloignons-nous... il ne faut pas que mon courage m'abandonne.
Il sort.
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