SCENE XI
FLEURETTE, seule.
Elle se traîne sur les deux genoux jusqu'auprès du banc : elle est pâle et toute égarée. U\ine voix presque éteinte :
Dieu !.. mou Dieu !... est-il possible, ce n'est pas un rêve, j'existe... c'esi lui qui était ici, que je viens d'entendre ; oui... tout cela est vrai , bien vr.ii... 11 l'a dit, ce n'est plus moi qu'il aime... c'est elle, elle seule... IM»" d'Ayelle!... Et il n'y a qu'un instant encore, à celte place, il me rc'pétait la même chose... il pleurait en me voyant , il jurait de m'aimer toujours, et tout cela n'était que fausseté, mensonge... il me trompait !... Ah ! c'est aflVeux, c'est adieux. {Apres une pause, ae^fc amertume.) Mais elle a raison... cette demoiselle
FLEURETTE
d'Ayelle... oui, je ne suis qu'une pauvre paysanne , sans nom , sans éclat , mon amour le déshonorerait , car il est le prince... le futur roi de Navarre. ( S'asseyant. ) Mais, mon Dieu, je n'avais jamais pensé à tout cela, moi... je l'ai toujours aimé sans calcul , sans réserve, je croyais à sa tendresse comme il devait croire à la mienne. Oh I malheureuse que je suis ! ^Musique. — Elle se cache la tête dans ses mains ; se relevant tout-à-coup.) Mon Dieu! comme ma tète brûle... tout tourne autour de moi , tout s'cfFace , se confond... Eh bien î moi aussi , je veux aller à la cour... allons, vite, loin de moi ces habits de paysanne , il me faut de riches vètemens, c'est bien... A présent, parez-moi ; c'est cela... Ah ! tenez, le voici... c'est lui, Henri. . . comme il me regarde ! . . . Eh bien! oui, c'est moi... Fleurette... il ne me reconnaît pas!... c'est sa belle demoiselle d'honneur qu'il cherche... Ah ! voilà qu'il lui parle tout bas; approchons, je veux eiïdre... Chut! taisez-vous, taisez-vous, taisezvous... Ecoutez , c'est de moi qu'il s'agit. Il m'a reconnue... comme elle sourit, elle se moque de la pauvre paysanne. Ah ! ôtezmoi tout cela... laissez-moi fuir, laissezmoi I ( Elle tombe accablée ; puis, se calmant par degrés , mais toujours égarée. ) Et, dans un instant peut-être, il va venir... et qui sait ?... malgré moi, comme tout-àl'heure , j'aurais peut-être la faiblesse de croire à tout ce qu'il me dirait, de lui pardonner... pour plus tard souffrir... être
délaissée user ma vie dans les larmes et
les regrets... et tout cela pour qu'il ait à rougir de moi !... Oh ! non, non, mieux vaut mourir !... Oui, cette fontaine... c'est ià qu'a réellement commencé ma vie...
c'est là qu'elle s'est usée, et c'est là qu'elle va finir... ( Tirant de son sein des tablettes.) Ces tablettes, elles viennent de lui... il les reconnaîtra... je veux... oui, écrivons... ( Elle se met à genoux et s'appuie sur le banc. ) J'y vois à peine... n'importe, j'écrirai... «Je vous ai dit à la fontaine... j'y » suis venue; cherchez et vous m'y trouve- » rez... j'ai tout entendu... vousnem'aimez >• plus. . . il le fallait bien. . . Adieu! » {Elle se relève, plante la flè( he sur le banc et y attache le mot d'écrit.) Cette flèche. ,. cet écrit, et puis encore cette rose... oui, c'est cela.. . ( S^ animant par degrés.) C'en est fait... {Elle se met à genoux. ) Mon père ! et vous, mon Dieu! grâce... pardonnez-moi!... Il ne m'aime plus... il ne m'aime plus !... Elle disparait derrière la charmille et se pre'cipite
dans le bassin de la fontaine. On entend le bruit
qu'elle fait en tombant dans l'eau.
Imprimerie
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