SCENE PREMIERE
HÉLÈNE, HILARION, FiLEUSES.
Au lever du rideau, on \oit des fileuses assises dans diverses positions.
HÉLÈNE. Quelle heure est-il, Hilarion ?
HILARION, allant au fond et regardant.
Ma foi, notre maîtresse, l'ombre du graud chêne est déjà au pied de la colline.
HÉLÈNE est au milieu (Telles: Hilarion ramasse leur ouvrage dans une corbeille. Allons, mes enfants, c'estassez travailler pour aujourd'hui. Voici bientôt la nuit, il est temps de regagner le village.
HILARION. Avec ça qu'il y a encore un bon bout de chemin pour y arriver.
TOUTES. Adieu , dame Hélène.
HÉLÈNE. Adieu, mes enfants, adieu... à demain. [A Hilarion qui veut suivre une jeune fille.) Reste, Hilarion... je te défends de parler à Jeannette.
HILARION , de mauvaise humeur. Quelle tyrannie I
I! casse quelque chose.
HÉLÈNE, avec gaieté. Encore... en vérité, Hilarion, ta maladresse, au lieu de diminuer, fait des progrets effrayants , et si je n'avais l'âme joyeuse, je ne pourrais m'erapôcherde gronder.
HILARION. Vous avcz l'âme joyeuse, dame Hélène ?... et cela aujourd'hui I
HÉLÈNE, riant et allant déposer son rouet dans un coin. Pourquoi pas ':
HILARION. Eh mais, vous ne savez donc point que c'est le 13 mai?
HÉLÈNE. Après?
HILARION. Et que jamais de mémoire d'homme, depuis que la Normandie est un pays quelconque, le 13 mai ne s'est passé dans ce canton-ci sans quelque horrible histoire. C'est toujours un incendie, un empoisonnement, un assassinat, une révolution, une noyade , que sais- je , moi ? une catastrophe, comme disent les anciens, à faire venir de la chair aux poules. Voilà ce qui fait que je ne peux pas m'empêcher de casser ce matin tout ce qui me tombe dessous les doigts. .. {On voit des soldats errer le long de la montagne.
Bilarion jette un cri.) Ali! tenez, voilà encore ces maudits hommes d'armes qui sorient de la forêt ; ils ont des figures qui me brisent es membres.
HÉLÈNE. On dit qu'ils sont à la recherche e plusieurs chefs de malandrins.
HiLARiON. Des malandrins?... qu'est-ce que c'est que ça des malandrins?
HÉLÈNE, souriant'. Routiers, écorcheurs, tardvenus, malandrins, tout cela signifie la même chose !... ce sont des noms donnés à des partis rebelles ; or, ces partis étant vaincus, leurs chefs sont poursuivis, et sans doute les archers du roi soupçonnent qu'il en est plusieurs de cachés dans nos rochers au bord de la mer, ou dans nos bois au pied des torrents.
HiLARiON. Tout ça n'est pas gai, dame Hélène ; et cependant , je vous vois sourire , et cela en un jour fatal.
HÉLÈNE. Ah ! mon pauvre Ililarion , c'est que ce jour d'alarmes et de superstitions, est pour moi, au contraire, un jour de joie et de bonheur, j'ai reçu d'heureuses nouvelles. {Avec transport.) J'attends... oui , j'attends ce soir même, mon fils!
HILARION. Ah! oui, mon jeune maître Lionel.
HÉLÈNE, joignant les mains. O mon Dieu! merci, mille fois merci de ce moment de bonheur! Je renais, je vis, je respire...
Elle s'apprête a dresser une table avec tout ce qu'il faut pour le repas qui attend son ûls.
HTLARiON, voulant les hommes d'armes.
Les voilà encore qui reviennent; quant à moi ie ne respire plus, plus du tout.
HÉLÈNE. Ils entrent raremant sous mon
toit. . ,
HILARION. Ah! dam! c'est que vous avez la réputation d'être si honnête et si bonne , on vous révère ici comme une sainte, on n'oserait pas vous^ faire la plus petite peine, .. Et puis, vous avez tant souffert !
HÉLÈNE, douloureusement. Oh! oui, tant souffert!., autrefois... mais depuis que je me suis installée sous ce modeste toit de ma famille, depuis que j'ai prié sur le tombeau où repose ma mère, il me semble que j'en ai fini avec les coups du sort; il me semble que des rayons consolateurs vont descendre sur moi; ie passé s'éloigne et s'efface... l'avenir s'approche et s'éclaire.
HILARION. Eh bien! moi, pas du tout, je ne vois s'approcher (jue des [uques et des rapières ; au lieu de rayons qui descendent du ciel, je vois un gros nuage noir qui monte là-bas avec du tonnerre et de la grêle.
HÉLÈNE, regardant aussi au dehors. En effet, le ciel est à l'orage... et mon fils... mon pauvre Lionel... A propos, où est notre liùlc?
HILARION. Est-ce que je le sais, ma digne mpîtresse? Depuis hier qu'il est venu, je n'ai seulement pas eu l'occasion de l'apercevoir... Ça doit être un sournois, et je crois que vous avez eu tort de l'accueillir.
HÉLÈNE. Allons, allons, il est à plaindre, et cela me suffit.
HILARION. Et puis, vous aimcz les aventures, ma bonne maîtresse... c'est vrai ça... Hier, nous revenions dans la petite cariole', de la ville voisine , lorsqu'en passant le long du torrent , dans les gorges de la Chevrière , à peu de dislance d'ici , nous entendons des cris lamentables, nous tremblons...
HÉLÈNE. Parle pour loi, poltron.
HILARION. Bon, je tremble... Vous vous élancez hors de la voiture , en courant du côté d'où partaient les cris , vous arrivez , et qu'apercevez-vous ?
HÉLÈNE. Un homme expirant , il était tombé contre un rocher. .. un pas de plus, il roulait dans le précipice.
HILARION. Nous lui prodiguons . . non , vous lui prodiguez des secours...
HÉLÈNE. Il était sans force... l'infortuné n'avait pas mangé depuis de longues heures, et moi, je pouvais lui offrir des vivres et du pain ; Hilarion, la Providence. m'envoyait à lui... Oh! oui, de bons jours me reviennent, puisque j'ai pu sauver un malheureux.
HILARION. Mais ce malheureux, quel est-il? ■ HÉLÈNE. Et que m'importe ?
HILARION. Je ne suis qu'une bête, dame Hélène; c'est égal, faites-y attention.
HÉLÈNE. Allons, allons, bavard, au lieu de me donner des conseils, tu ferais bien mieux d'aller à Saint- Maclou vendre nos provisions... Il est déjà tard.
HILARION. Je pars, je pars, bonne maîtrei-se, ne vous fâchez pas, je serai de retour avant la nuit... (l'est égal, ça me taquine de ne pas avoir vu seulement long comme ça du nez de ce.. .
HÉLÈNE, se retournant. Eh bien?
HILARION. Je pars... me voilà parti.