‹ [Magasin théâtralChapitre 426 sur 1545 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

HÉLÈNE, seu/e, tirant une lettre de sa poche ^ avec transport.

Oui , c'est bien ce soir qu'il arrive... mon fils, mon enfanlbienaimé! Quelle ivresse!... que les heures me semblent couler lentement ! et mon Lionel va cnùn obtenir une position indépendanle , mon Lionel a désormais un avenir assuré... Ah! le ciel nous sourit à ions les doux... Mais <|u'ent«'nds-je? pourquoi ce tumullc... Ahl mon Dieu , un iiomme accourt ici tout effaré... il n'est plus (|u'à ((uclques pas, le voici.

LA PESTE NOIRE

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HÉLÈNE, Lambert, arrivant comme un homme qui fuit.

LAMBERT, Sauvez-moi. . . sauvez-moi...

HÉLÈNE. Qu'y a-t-il donc?

LAMBERT. Je n'cutends plus rien... Une femme...

HÉLÈNE. Rassurez-vous... vous êtes ici en sûreté.

LAMBERT, à la voîX d'Hélène, avec surprise. Grand Dieu! cette voix... ces traits... mais je ne me trompe pas... Hélène!...

HÉLÈNE. Hélène!

LAMBERT. Hélène Odiot?

HÉLÈNE. C'pstmon nom, et vous le savez? mais attendez donc... Eh oui! je ne me trompe pas... c'est Lambert, le bon Lambert, mon compagnon d'enfance.

LAMBERT. Moi-même; mais chut! silence!

HÉLÈNE. Pourquoi ce mystère?

LAMBERT. Mon uom est proscrit.

HÉLÈNE. Coiument cela ?

LAMBERT. Je suis en fuite et poursuivi.

HÉLÈNE. Poursuivi... vous, un homme aussi doux, aussi tranquille... vous, enfin, un savant.

LAMBERT. Eh! mon Dieu, un savant...

vous en faites bon marché, Hélène et

cependant, si j'avais eu moins de science, la reine Isabelle ne se serait pas acharnée après moi comme la fièvre aux indigents pour obtenir certaines préparations dont le refus m'a attiré toute sa colère.

HÉLÈNE. La colère de la reine... pauvre Lambert!

LAMBERT. Oui, sa colère... et celle de tous les limiers anglais, qui, depuis Paris» se sont mis à mes trousses.

HÉLÈNE. Gomment! des Anglais à Paris !

LAMBERT. Oui... depuis le traité signé pendant la folie du roi Charles VI, traité infâme qui a lié Isabelle à l'Angleterre et nous livre à l'étranger.

HÉLÈNE. Isabelle complice de l'Anglais pour la ruine de la France!... O mon Dieu!... mais éloignons un moment cette odieuse pensée... et revenons à vous, mon vieil ami... Ou'êtes-vous donc devenu depuis que vous avez quitté le pays?

LAMBERT. Ce que je suis devenu? par Hippocrate, mon patron, c'est toute une odyssée... D'abord, vous savez, Hélène, que je suis né dans ce village, et que mon père, riche laboureur, me voyant herboriser du matin au soir, et tout adonné à l'histoire naturelle, voulut m'envoyer à Paris pour devenir clerc ou frocard ; mon brave père, que

j'aimais avec transport, s'enchantait de ma passion pour les simples ; il avait compris que j'étais prédestiné à ces choses-là ; je partis donc, ma bonne Hélène, et j'entrai dans l'université ; plus tard, le hasard, ou si vous l'aimez mieux ma bonne étoile, m'introduisit dans la maison des seigneurs de Rieux, en qualité de médecin : d'abord l'on me confia la santé d'un pauvre et cher malade... un charmant écureuil dont raffolait la douairière: je devins bientôt le commensal habituel de la maison, et je me liai particulièrement avec l'aîné des fils du comte de Rieux, qui m'atachaàsa personne, et finit par m'eramener avec lui dans diverses cours étrangères : je l'y suivis avec empressement pour ne pas perdre une nouvelle occasion d'observer les différentes variétés de l'espèce animale.

HÉLÈNE. Mais comment se fait-il que vous ayez quitté votre bienfiiteur?

LAMBERT. L'exii uous a séparés.

HÉLÈNE. L'exil !

LAMBERT. Oui, plus tard, lorsquc uous revînmes à Paris, tout y était dans un bouleversement épouvantable; le roi Charles VI, étai fou, la reine Isabeau de Bavière voulait, comme je vous l'ai dit octroyer, la France aux Anglais. On se révoltait dans toutes les villes, on se soulevai dans toutes les campagnes , on se battait partout, le comte de Rieux était mort, et son fils Charles avait disparu tout à coup sans me donner de ses nouvelles.

HÉLÈNE. Grand Dieu ! que d'événementsl

LAMRERT. Enfin... il m'écrit il y a un mois de vendre ses biens, de quitter la France et devenir le rejoindre en Hollande; j'exécute de point en point ses instructions ; le jour de mon départ arrive... Tout à coup, on vient m'arrêter chez moi, et l'on me conduit...

HÉLÈNE. En prison ?

LAMBERT. Non, àViucennes, chezla reine.

On m'introduit en sa présence, mes genoux ployaient sous moi... elle voit mon trouble et elle me demande alors d'une voix douce... jugezde ma terreur! elle me demande de lui donner secrètement du poison.

HÉLÈNE. Du poison !

LAMBERT. Oui, pour un seigueur malade.

HÉLÈNE. Singulier remède l^et vous lui avez répondu. . .

LAMBERT. Madame la reine, lui ai-je dit, le médecin peut tuer ses malades, c'est vrai, j'en conviens, il est exposé à cela... mais les empoisonner, jamais... Eh bien, cette réponse ne la satisfit pas complètement.

HÉLÈNE. On vous retint captif ?

LAMBERT. Nou pas. . . la reine me congédia, toujours avec sa figure doucereuse et sa voix mignonne... mais ceci cachait un piège, j'en étais sûr; aussi, de crainte d'être surpris, je m'éloignai à toutes jambes, dès le soir

même, delà bonne ville do Paris; au préalable, j'avais réalisé en diamants une partie delà fortune de monseigneur de Rieux... je la porte sur moi, de peur des voleurs; j'ai cboisi les routes les plus détournées, évitant a\ic soin bourgeois et manants , soldats ou pèlerins, n)an;j:eanl peu, dormant moins encore... enfin j'aperçois nos dunes... je m'y jette à corps perdu... je m'égare et me voici.

HÉLÈNE. Et je vous le répète, vous êtes le bienvenu. Ab ça, maintenant, souffrez que je vous donne de quoi vous restaurer.

LAMBERT. Par Dieu, ce n'est pas de refus, et j'accepte avec reconnaissance.

HÉLÈNE, après l'avoir servi. Là, maintenant, buvez et mangez.'

LAMBERT. Obi quetoutcela a bonne mine!

voilà qui donnerait de l'appétit à celui (jui n'en aurait pas, et j'en ai. .. Ah! et vous cbère Hélène... n'avez-vvusrienà ni'appreudre?... Il a dû vous survenir aussi des événements depuis notre jeunesse... vous étiez bien jolie... vous êtes toujours belle, et la beauté... ma foi!... ça pousse aux aventures. Vous soupirez... Allons, asseyez-vous là, près de moi, et tout en mangeant, je vous écouterai... ce me .sera deux plai.sirs à la fois.

HÉLÈNE. Hélas! mon pauvre Lambert, si cen'ét;iit vous...

LAMBERT. Allons, allons, je suis votre ami d'enfance, ouvrez-moi votre cœur... faut-il que je vous mette sur la voie?

HÉLÈNE. Oh! vous ne pouvez savoir...

LAMBERT. iMais je puis deviner... cherchons bien... Vous êtes jolie, très-jolie... un beau jeune homme. .. vous voit au village. ..

HÉLÈNE. >()n, à Paris.

LAMBERT. A Paris... ah! diable, vous avez été à Paris?

HÉLÈNE. J'y ai suivi ma mère auprès d'une parente malade.

L\MnEUT. Fort bien... Apiès tout, ce n'est (prune légère variante à mon roman... Nous dis')ns donc, un beau jeun(! homme... un seigneur sans doute...

HÉLÈNE. Non... du moins je ne crois pas... au surplus, vous allez en juger.

LAMBERT, se levant de table. Eh bien, c'est cela... achevez vous-même votre récit... ça m'économisera des frais d'imagination, et puis, nous irons plus vite.

FiÉi.ÈNE. Nous nous étions installées, ma mère et moi, au pont des Changeurs; c'est là que demeurait notre parente.

LAMBERT. Au pout desCliangours?

HÉr.ÈNE. Tn jour, à l'église, un jeune hoiiune m'offre de l'eau bénite... il était richement mis... il était...

LAMRLRT. Il était Irès-bieu.,, passons...

HÉLÈNE. Quelque temps après, une boutique d'orfèvre s'ouvrit à côté de notre maison... le nouveau propriétaire...

LAMBERT. C'était notre jeune homme ?

bien!

HÉLÈNE. Il me demanda en mariage à ma mère.

LAMBERT. Très-bieu !

HÉLÈNE. Mais comme sa famille était inconnue, et qu'il ne voulait ou ne pouvait donner sur elle aucune explication satisfaisante, ma pauvre mère, redoutant les suites d'un mystère aussi étrange, crut devoir refuser ma main.

LAMBERT. Ahl Oui...

HÉLÈNE. Sur ces entrefaites, ma mère mourut.

LAMBERT. Pauvre Hélène I

HÉLÈNE. Alors, orpheline et maîtresse de moi , je fermai les yeux sur cette position bizarre et mystérieuse : je nj'habituai insensiblement à trouver naturel ce qui d'abord m'avait vivement étonné, enfin, je devins la femme de celui qui m'aimait; quelques mois s'écoulèrent dans un bonheur paisible que devait encore augmenter la naissance prochaine d'un enfant. Nous étions à l'époque où les maillotins mettaient tout à feu et à sang dans Paris... Un jour, à la suite d'émeutes et de massacres, mon mari disparut tout h coup, et depuis, jamais je ne l'ai revu... Pardon... j'ai encore des larmes... et pourtant j'ai bien pleuré!

LAMBERT, agité. Hélène... continuez...

continuez !

HÉLÈNE. Toutes mes recherches pour le retrouver furent sans résultat ; vous jugez de mon désespoir... je serais morte de douleur si je n'avais eu mon enfant.

LAMBERT. Uu fils?

HÉLÈNE. Oui... mon pauvre Lionel.

LAMBERT. Lionel !

HÉLÈNE. Voilà bien des années que je ne l'ai vu !

LAMBERT. Kt qu'a-t-il fait, qu'cst-il devenu pendant cette longue absence?

HÉr.ÈNE. Je l'ignore... les malheurs des temps et son intérêt même m'avaient forcée de me séparer de lui.

LAMBERT. Oh ! qu'il me tarde de le voir! et sans doute, il va demeurer avec vous?

HÉLÈNE. Non... non... écoutez m s arrangements... le cœur me bat de joie rien que d'en parler... Lionel revient pour me conduire à Paris, où nous irons prendre possession d'un l)el héritage (pie nous laisse en mourant un oncle, ancien marchand drapieraux piliersdes halles... et dans sa lettre il me parle aussi de je ne sais quel grand événement qu'il me fera, dit-il, bientôt con-

LA PESTE NOIRE

naître... {Mouvement de Lambert.) Oh! tenez, mon ami, j'en suis sûre, tous mes malheurs sont finis.

LAMBERT. Bonne et chère Hélène!

HÉLÈNE. Toutes ces nouvelles, je les ai apprises hier par un voyageur qui m'a remis cette lettre de mon fils... Tenez, Lambert, après mes souffrances; j'ai parfois peur des joies qui m'attendent... Eh quoi! trembler devant le bonheur 1

LAMBERT. Icibas, chère Hélène, on tremble devant tout; ainsi, vous n'avez jamais appris ce qu'était devenu votre époux ?

HÉLÈNE. Il m'arriva d'étranges bruits, j'ai toujours refusé d'y croire.

LAMBERT. Lesquels?

HÉLÈNE. Vous n'en direz jamais un seul mot, vous mêle promettez... [Geste afjirmatif.) Eh bien, il me fut mystérieusement affirmé que le père de mon enfant m'avait épousée sous un nom suppo.sé, qu'il était né de race juive, et qu'attiré secrètement en Hollande pour une spéculation hasardeuse et par un ennemi caché, il y avait péri dans un guet-apens.

LAMBERT. Ah ! mou Dieu !

HÉLÈNE. Mais le fait est-il positif? non, je ne puis y arrêter ma pensée ; il ne m'a été fourni aucune preuve ; d'un autre côté, cependant, pourquoi la vie entière de mon mari a-t-elle été toujours pour moi enveloppée de mystères?... lui, si pur, si loyal!

LAMBERT, avec surprise. Son nom?... son nom?

HÉLÈNE. Lionel Hamelin.

LAMBERT, se levant hors de lui. Lionel Hamelin, orfèvre...

HÉLÈNE. Au pont des Changeurs.

LAMBERT. Plus de doute... c'est lui !

HÉLÈNE. Lui!.,, que dites vous?

LAMBERT. Est-ce bien possible, mon Dieu! quoi! ce serait... mais oui, ces détails si précis, leur âge, le noin d'Hélène... Ah ! Hélène, remerciez la Providence. . . votre mari...

HÉLÈNE. Mon mari... eh bien?...

LAMBERT. Il u'est pas mort.

HÉLÈNE, à genoux. Ah! mon Dieu! mon Dieu !... Lambert, prenez garde, la joie est comme la foudre... elle tue, elle écrase!...

LAMBERT. Non, Hélène, non, votre époux n'a pas péri, et j'ai encore d'autres révélations heureuses à vous faire... mais votre émotion. .. je n'ose plus...

HÉLÈNE, .se relevant. Oh! parlez, je veux entendre... Eh bien! Lionel Hamelin, il n'était pas de race juive, n'est-ce pas ?

LAMBEBT. NoU !

^ HÉiÈNE. Sa naissance...

LAMBEiif. Illustre ! sa fortune, immense I HÉLÈNE, confondue. Que diles-vous?

. LAMBET. Ah ! j'ai tout su par mon bienfaiteur, lorsque daignant m'ouvrir son âme , il me racontait sa jeunesse, et que, déchiré de regrets, il pleurait ses premières amours.

HÉLÈNE, ^^aree. Quoi! votre bienfaiteur!

mais je ne comprends plus, Lambert; c'est de Lionel que nous parlions.

LAMBERT. Oui, mais ce Lionel tant pleuré, tant regretté, ce Lionel qui vous aime toujours, il a d'autre noms, ce Lionel enfin... c'est. . .

HÉLÈNE. C'est?

LAMBERT. Charlcs de Rieux, maréchal de France.

HÉLÈNE, tombant sur un fauteuil. Ah!

celte joie n'en est plus une... ceci n'est plus un bonheur... Lionel m'avait donc trompée !

LAMBERT. Il se justifiera, Hélène; il vous cherchait depuis si longtemps , vous et son enfant... Oh! si vous saviez comme sa joie devenait folle, rien qu'à songer qu'il était père!

HÉLÈNE, à demi égarée. Mais n'est-ce pas un rCve, Lambert... Charles de Rieux, maréchal de France, mon époux. .. lui !,.. et je le reverrais. .. il n'aurait pas été coupable... Mon Dieu, grâces vous soient rendues!... {Lafoudre gronde. Elle se relève aveceffroi.) Seigneur ! est-ce donc là votre réponse !

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Les MÊMES, HILARION, accourant.

HILARION. Dame Hélène ! dame Hélène 1 [Apercevant Lambert.) Tiens, un étranger... c'est peut-être. . .

HÉLÈNE. Pourquoi es-tu revenu sur tes pas?

HILARION. Dam ! le temps est si mauvais.. . l'orage m'a ramené... entendez- vous siffler le vent? et puis, moi, j'ai peur dans la forêt. . . avec ça qu'on parle de gens de mauvaise mine qui ont commis des meurtres; vous savez bien, dame Hélène, ce pauvre Michel et son ami Robert le bûcheron, qu'on a trouvés morts. .

HÉLÈNE. C'est bon ! c'est bon 1 assez !

HILARION. D'ailleurs, j'ai rencontré les hommes d'armes dans la forêt.

LAMBERT. Les hommes d'armes ?

HILARION. Oui, même qu'ils m'ont dit que si l'orage éclatait, ils viendraient chercher un refuge ici.

LAMBERT. Ah ! pcrdu !

HILARION. Alors, je suis revenu pour savoir...

HÉLÈNE. C'est bon, .. retire-loi. ». va-t'en !

HILARION, sortant. Tiens, comme elle est de mauvaise humour!

LAMBERT, à Hélcnc. Adieu !

iiÉLtNE, à Lambert. Me quitter, par un temps pareil !

LAMRERT. Ce u'est pas l'orage qui me fait peur... mais cette reine Isabelle...

HÉLÈNE. Oh! restez... un moment encore?...

LAMBERT. Pasun... pasun seul. .. je serais perdu. .. N'avez-vous pas entendu... les soldats vont venir... dans votre intérêt même, je dois partir sur-le-champ... Oh! c'est que maintenant, voyez-vous, HéKuc, j'ai une sainte et grande mission à remplir!... il faut que je vous ramène Charles deRieux, Hélène, il le faut.

HÉLiiXE. Mais quelle route allez-vous prendre ?

LAMBERT. Un brick m'attend sur la côte, aux rochers noirs ; le tout est d'arriver jusque-là... je ne connais pas le chemin.

HÉLÈNE. Eh bien, je vais... {S' arrêtant.) Quelqu'un. .. mon hôte d'hier... {Entraînant Lambert au /ont/.)- Lambert... voyez- vous la-bas, ce grand arbre...

LAMBERT. Le chênc du moine...

HÉLÈNE. Allez m'y attendre... je vous y rejoins... et je vous conduirai en lieu de sûreté.

LAMBERT. Pourvu que ce soit hors des griffes de la reine Isabelle, le reste m'est indifférent.

11 sort.

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