SCÈNE IV
LORD FALBRIDGE, EGGERTON, Officiers ET Soldats Anglais.
CONTRAN , accourant précipitamment.
Mylord Falbridge, lieutenant du gouverneur de Paris.
LA COMTESSE. Nous sommes perdus.
GONTRAN, aux bandits. Rentrez!
LIONEL. Non... peut-être a-t-il des soupçons, et vient-il visiter toute cette maison... Vite, vite, endossez ces costumes qui ont servi quelquefois !
Il leur indique des costumes : tous les cabochiens s'habillent en scène, et ressemblent alors à des seigneurs.
LA COMTESSE. Vous avez raison, Lionel, sous ces costumes lord Falbridge ne pourra reconnaître nos malandrins.
LIONEL. Maintenant, du calme et de la tenue...
Les coniurés se sont placés sur divers points du magasin. Les uns ont l'air de considérer des étoffes, les autres de marchander, etc. Contran et les deux commis de Lionel se sont placés dans les comptoirs.
LORD FALBRIDGE, entrant.^ une lorgnette en main. Maître Lionel, est-ce ici ?
LIONEL, s' avançant le front courbé. Monseigneur...
FALBRIDGE, regardant de tous côtés. Un
beau magasin ! et bien achalandé, à ce qu'il paraît?...
LIONEL , humblement. Et bien fier de l'honneur insigne que lui fait votre grâce en le Tenant visiter.
FALTîRiDGE, apercevant la comtesse, qui se faisait montrer des étoffes. Eh quoi! la belle comtesse d'Antragues! par saint Georges, l'heureuse rencontre!
LA COMTESSE. Oui, monseigneur, je fais des emplettes... {Montrant une superbe étoffe.) Voyez, un manteau pour la reine.
FALDBRiDGE , lorgnant. Cest d'un goût parfait.
LA coMTtssE. Et comment se porte sa grâce, mylord, duc de Bedfort, notre excellent gouverneur?
FALBRIDGE. Mais très-bien... très-bien...
je reçois à l'instant même de ses nouvelles. Depuis qu'il m'a laissé la garde de votre bonne ville de Paris, il s'est avancé du côté de Bourges, avec le gracieux duc de Lancastre, et il me mande qu'il vient de remporter un brillant avantage sur le Dauphin rebelle.
LA COMTESSE. Ah!
FALiîRiDGE. Oui, et je vais en l'honneur de ce triomphe...
LA COMTESSE. Remercier Dieu.
FALBRIDGE. Certes, d'abord... ensuite, donner un grand dîner. {Regardant autour de lui.) Mais que de monde ! que de monde ! {Faisant le gratieux. A la Comtesse.) Sans doute, c'est votre présence en ces lieux, aimable comtesse! qui a valu aujourd'hui à maître Lionel une si brillante réunion?
LA COMTESSE, regardant Lionel. Toujours galant!... >L-iis vous vous trompez, mylord Falbridgc; c'est la clientèle accoutumée de notre bon Lionel.
FALBRIDGE. Ah!... et qui sont tous ces seigneurs? {A part.) Par saint Georges, si j'en connais un seul, je veux être... {A la Comtesse.) Et comment se nomme ce cavalier?
Il désigne un des truands. La comtesse parait embarrassée. Lionel se hâte de répondre.
LIOM L. Le baron de îMontgibel.
FALBRIDGE, f)rt étonné. Ah!... (Apart.) Figure patibulaire! [S'inclinant devant le truand, qui lui rend un salut j^ro fond.) >Iessiro... [A la Comtesse, désignant un autre prétendu seigneur.) Et cet autre seigneur à tournure si... si bizarre?
LIONEL , m^me jeu. Don Luit Rodrigo Birbante Pilori, duc de Ladrone, marquis délia Scala Cativa, comte de...
FALBRIDGE. As.sez ! a.s.sez I en voilà assez! Un grand seigneur espagnol?... [Bas d la Comtesse.) Il a bien raison d'être duc et mar-
quis... sans ça, on le prendrait pour... tonte autre chose. [Saluant le truand, qui lui rend son salut.) Monseigneur...
LiONtL, vivement. Vous le voyez, mylord, tous ces seigneurs m'honorent de leur protection , et ils viennent tailler en pleins draps.
FALBRIDGE, riant. Ha! ha !... je vous en fais mon compliment! et moi aussi, j'aime à favori.ser les grandes idées spéculatives, et je protégerai voire industrie. A l'occasion de la fête que je prépare, j'ai conçu le projet de rhabiller à neuf toute ma maison.
LIONEL. Tenez, voilà justement des ballots qui m'arrivent aujourd'hui de l'Orient!... ce sont des étoffes de Perse, de Damas...
Il les montre au duc.
EGGERTON. Venues de Smvrne, peut-être?
FALBRIDGE , lorgnant avec un certain effroi. De l'Orient.. . parties de Smyrne... êles-vous bien sûr, maître drapier, que ces marchandises-là ne contiennent aucun germe de...
LA COMTESSE. Ah ! quelle idée, mylord!...
LIONEL, à ses garçons. Ouvrez ces ballots.
FALBRIDGE, recw/onf. Non, non... ce n'est pas nécessaire ; débiiez-en d'abord à quelque autre, je me les procurerai plus tard, de deuxième ou de troisième main... Comtesse, est-ce que vous n'avez pas ouï raconter que dans Paris, et même ailleurs, il y aurait, je ne sais quoi, dans l'air... qui circule... et ça fait que... c'est fort dangereux... on peut en mourir... ce qui fait que... c'est fort malsain.
LIONEL. Oh! je comprends... l'épidémie...
EGGERTON. Celle d'Oricut... la plus terrible...
LA COMTESSE, au Duc, d'un air moqueur.
Est-ce que Votre Grâce croit à de pareilles imaginations?... est-ce (ju'elle aurait peur?
FALBRIDGE. Moi? pas du tout. Je me retire, comtesse ; j'ai de grands travaux qui m'appellent. Ma responsabilité est immense, en ce moment surtout; par bonheur, tout est tranquille, on ne songe (ju'à la paix, on nous aime, on nous adore... Français et Anglais s'entendent à merveille... ils ne font qu'un. {A Lionel.) Sans adieu, maître Lionel... Belle comtesse, votre humble serviteur... je reviendrai plus tard... j'aime beaucoup ce magasin... on y respire un pa'fum de.. . (// regarde l'enseigne.) De bonne foi... {Il rit et salue.) .Messeigncurs. ..
TOUS LES TRUANDS, s' inclinant. Mylord! . . .
Lord Falbridge sort suivi de ses officiers; à peine est» i sorti, qu'un rire général éclate, et Contran, qui a remonté la scène pour s'assurer du départ du lord, là descend vivement et >lit aux truands :
LA PESTE NOIRE
CONTRAN. Et maintenant, à bas la mascarade !
LIONEL, bas à la Comtesse. Il n'a plus aucun soupçon.
LA COMTESSE. Non , mais cette victoire remportée par Lancastre et le duc de Bedfort... cette victoire va peut-être changer tous nos projets... il faut que je parle à la reine sur-le-champ.
LIONEL. Et quand vous reverrai-je?
LA COMTESSE. Avant V Angélus... l'hôtel de' la reine, rue Barbette, est à peu de distance... N'agissez pas avant mon retour... attendez-moi... Adieu, Lionel...
Elle sort par le fond.
LIONEL, à ses bandits. A moi, vous autres! Toi, Gervais, verrouille les portes. {A un autre.) Aiguise les haches, Bertrand! {A Gontran.) Et toi, Contran, veille au dehors et sur eux tous!
Contran fait exécuter les ordres de Lionel, les truands sortent de divers côtés, Contran sort le dernier.
LIONEL, seul. Au milieu de ces idées de meurtre et de pillage, la douce image de Marie est toujours là, présente à ma pensée... je la cherche, je l'appelle toujours... Ah! loin de moi ces folles idées d'amour.
On frappe.
JEAN, revenant. Maître, voici quelqu'un.
LIONEL. Quelqu'un... {Apart.) C'est peutêtre Maurice. . .
JEAN. C'est un vieillard.
LIONEL, de mauvaue humeur. Un vieillard!... n'importe, qu'il entre,
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