LA BARONNE , LA COMTESSE
LA BABOXTîE, à kl <:omie.'isc. Faites entrer , je vous prie , j'ai tant d'emplettes à faire!
LA COMTESSE , au ilomcstiijiie. Qu'elle entre. (.:/ la haruntu'). Je vous la recommande ; je prends à sa famille un intérêt tout particulier.
LA BAROWE. Il suffit. Je lui donne ma pratique. Mais , mon Dieu , que votre fils est changé !
LA cOMTESSt;. Vous savez qu'il a toujours été sérieux.
LA BARONNE. Oui ; mais aujourd'hui , il est inquiet, préoccupé.
LA COMTESSE. L'agitation de l'amour ressemble quelquefois à l'inquiétude.
LA BARONNE. De l'amour ? lui!... c'est possible ; mais certainement ce n'est p.is poiu' moi.
LA COMTESSE. Détrompez-vous , ma chère Angeline : son amour , les désirs , les espérances qu'il a conçus , il m'a tojit confié quand vous êtes devenue libre. H voulait vous suivre à Nice ; mais cela n'était pas convenable , et , poiu- parler de niaiia;;e , j'ai voulu attendre que votre deuil fût fini. Soyez sûre qu'Arthur vous aime.
LA BARONNE. Vous permettrez du moins ([ue , poiu- lui répondre , j'attende qu'il m'ait parlé.
UN DOMESTIQUE , annonçant. M"* Du-
tO'"
CHARLOTTE
^-4iiâl|Méi9d9@S^S0®®®S9@®9®@S)@i3<9@®S3®@@0399i®d9
Ï^A BARONNE, LA COMTESSE, MA- '^ 'DAME DUTOUR, portant des cartons.
o LA COMTESSE. Entrez , madame Diitour ; voici une jeune dame qui s'arrangera de quelques objets ; je lui ai dit tout l'intérêt que je prends à vous.
MADAME DUTOUR. Madame la comtesse est bien bonne.
Aiiv : Que de mal , de tourmens (Fiancée).
Elle a depuis long— tems
Jugé (le mes talons , Ce fjne j'ai de plus frais est pour elle ;
j'achète , je revends ,
Les ga*es, les rubans, Et l'on peut se ticr à mon zèle.
Je fournis, chaque jour,
Et la ville et la cour ;
Bien des attrait passe's ,
Par moi , sont remplace's :
Que de femm'es , entre nous,
Me doivent des époux !...
On sait depuis long-tcms
Jusqu'où vont mos talens, Dans quel genre et comment je travaille ;
Par mon art fortune ,
Le Icms est enchaîné ; J'amincis , je redresse une taille ;
J'embellis , j'rajeunis ,
Le tout à juste prix.
Oui , mesdames , tout le inonde vous dira que pour les corsets , la probité et le rouge végétal , M'"" Dutour ne laisse rien à désirer.
LA BARONNE. Madame Dutour, avezvous des gants de Suètle?
MADAME DUTOUR. Sans doute : première qualité , arrivant de Saint-Pétersbourg.
LA B\RONNE , riant. Ali!... eh bien , une douzaine de gants de Suède de Saint- Pétersbourg.
LA COMTESSE. Comment va votre cousine , Charlotte Bertrand? Est-elle entièrement guéi-ie ?
MADAME DUTOUR. On le Serait à moins; et je voudrais avoir l'argent de tous les juleps, de tous les consommés qu'elle a pris. Celle-là peut se vanter d'avoir été soignée !.. Un médecin qui venait en voiture , et le fils de madame la comtesse qui payait tout !.. C'est tout de même heureux pour la famille cet accident-là.
LA BARONNE. Qu'est-ce donc?
L\ COMTESSE. C'est toute une histoire.
Il y a six semaines , mon fils traversait la rue Saint-Honoré en tilbury ; il avait un cheval anglais fort vif. Une jeune fille (ces gens qui vont à pied sont si imprudens !) passe au moment où le cheval était lancé...
LA BARONNE. Oh ! mon Dieu !
LA COMTESSE. Arthur le retint assez vite pour qu'il ne la touchât que légèrement ; elle tomba pourtant , et , dans sa chute , un vaisseau se rompit dans la poitrine , ce qui donna pendant quelque tems des inquiétudes pour sa vie.
LA BARONNE. Cette pauvre petite!...
Mais elle est guérie ?
MADAME DUTOUR. Elle doit sortir aujourd'hui pour la première fois , et sans doute elle viendra remercier madame la comtesse ; car elle n'a manqué de rien , gi-âce à Dieu!.. Vous savez que, pendant tout le tems de sa maladie , il lui était défendu de parler : pas un mot !.. c'était pitié!, heureusement que j'allais de tems en tems , le soir , lui conter les nouvelles du quartier. Et puis , ou m'a dit que monsieur le comte y venait tous les jours ! moi, je ne l'ai jamais vu , parce que mon conimerce me retenait aux heures où il y allait, et j'en suis bien fâchée , car je voudrais le connaître monsieur votre fils qui
est si bon! Enfin, ça désennuyait
im peu ma cousine ; nous autres pauvres gens ne sommes pas habitués à ne rien faire. LA BARONNE , à part. Monsieur le comte y allait tous jours ! {liant). Elle est jolie? MADAME DUTOUR. C'est la beauté de la famille... et dans les Bertrand (car je suis ime Bertrand de mon nom de fiile) le sang est très-beau ! Quoique ce soit une ouvrière qui n'a que son aiguille , ça a déjà <'té recherché en mariage , et je crois bien qu'elle a quelque cliose dans le cœur pour Pierre Moidin, garçon boulanger et filleul du père Bertrand.
LA BARONNE. Ah! VOUS croyez ?
MADAME DUTOUR. On a de l'expérience, et on ne se trompe guère kVdessus. Figurez-vous que j'ai beau dire, je ne peux pas distraire ma cousine.
AiPi: Vous souvient-il (KeUly ).
Je lui rappelle eu vain de la Chaumière
Les doux plaisirs et les galans propos ;
De Tivoli, la gaîté prinianicre,
Et le Vauxhalî, et Sainl-Cloud , et Mousseaux.
De nos jeux, compagne assidue, A notre appel elle est sourde aujourd'hui... Quand du plaisir la voix est méconnue , C'est que l'amour parle plus haut que lui.
LA BARONNE. Et VOUS pensez que c'est pour Pierre Moidin ?
MADAME DUTOUR. Certainement: mais le pauvre garçon est arrivé hier du pays , où il était allé pour la conscription , et il a eu le malheur de tirer le numéro un ! Il est sûr de son affaire celui-là. Vous sentez bien que ce n'est pas un garçon boulan-
rcr qui peut acheter un remplaçant ; ah . si le père Bertrand avait ,>uî.. ce nmnngo hii tenait au cœur... il aiu.e tant sa fille . Mais un ancien servent, cpu n a que sa solde de retraite et les deux cent cinquante francs de sa croix, ça n'est pas grand cliose ' . Et attendre que Pierre ait tait ses huit ans... c'est bien long pour une
jeunesse. . . , ,
LV COMTESSE. H me vient une idée :
rassurez votre cousine ; son prétendu ne paiiirapas. ,, , i i
MADAME DUTOUU. A-t-elle du bonheur
cette fiUe-là :
LA BAROWE. Madame Dutour , ces trois pièces de rubans, dix douzaines de gants blancs, et tous ces divers objets. Faites porter cela dans mon appartement.
MADAME Dï'TOUR. Je vaislcs porter moi-
liîènie. ,
LA COMTESSE. Moi, cesgants de couleur.
MADAME DLTOUR. Est-ce tout pour aujourd'hui , mesdames?
LA COMTESSE. Oui ; faites ma commission près de votre cousine.
MADAME DliTOiiR. Certainement, malame la comtesse. Ahî vous n'avez pas affaire à des ingrats! Le père Bertrand se mettrait au feu pour vous et pour monsieur le comte , qui a été son commandant. Car il n'y a pas plus de cinq ans que le père Bertrand ne sert plus : il était sergent de cationniers dans le régiment de monsieur lecomte. Comme on se retrouve pourtant!.. Ces dames n'ont plus besoin de rien ?... J'ai bicni l'honneur de les saluer.
LA COMTESSE. Bonjour, madame Dutour.