LA COMTESSE, ARTHUR
ARTHUR. N'est-il pas vrai , ma mère , qu'elle est bien jolie ^
LA C03ITESSE. Oui , elle n'est pas mal... Mais comme tu as été froid avec la baronne !
ARTHUR. A'ousavez eu bien tort d'offrir de l'argent à Charlotte.
LA COMTESSE. Sais tu que la baronne a une fort belle fortune ?
ARTHUR. Quelle noblesse d'ame chez cette jeune fille !
LA COMTESSE. Ah ç.i , Ailliur , jouonsnous aux pio]ios inltiroinpus?
AUTHLR. Que voulez-vous dire , ma mère?
LA COMTESSE. Je VOUS parle de M"* d'Alby, et vous ne vous occupez que de cette petite ouvrière. Allons, Arthur, en voilà assez. Souviens-toi de ce que je te disais , il y a trois mois , au sujet de la baronne.
AiiTiiLR. Quoi donc ?
LA COMTESSE. Que c'est la femme qu'il te faut.
AnTHiiR. Ma femme!
LA COMTESSE. Tu en paraissais fort épris alors.
ARTHUR. Je l'ai toujours trouvée fort aimable ; mais...
LA COMTESSE. C'est un excellent parti.
ARTHUR. Nos caractères nese conviennent pas.
LA COMTESSE. Arthur!...
ARTHUR. JMa mère !...
LA COMTESSE. Je ne VOUS reconnais plus: sericz-vous amoureux ?
ARTHUR. Amoureux?... moi !
LA COMTESSE. De Cette jeune fille peutêtre?
ARTHUR. Eh mais, n'en serait-elle pas bien di^ne ?
LA COMTESSE. Cela annoncerait unc perversité détestable : c'est une pauvre enfant, sans expérience, sans appui... Et vous chercheriez à la séduire.
ARTHUR. La séduire!., oh, ma mère !.
LA COMTESSE. Quels sont donc vos projets ? Vous ne songez pas sans doute à l'épouser ?
ARTHUR. J'avoue que ma pensée ne s'est point arrêtée sur l'avenir ; la beauté de Charlotte, la naïve candeur de son aine, la noblesse de .ses scntimens , tout m'enchante, et je cède sans réflexion au charme qui m'attire vei-s elle.
LA COMTESSE. Vous êtes fou , Arthur?
ARTHUR. Je vous répèle que je n'ai pris aucune rt'solntion.
LA COMTESSE , avec dédain. En vérité , c'est bien heureux!
ARTHUR. Mais enfin , si elle était devenue nécessaire à mon bonheur! si je me conltnlais de rencontrer les plus rares vertus , les pins préci«uses qiialil('s de 1 anic d.uis la h nime que j'associerais à mon sort , ferai»-je donc une si «rande folie ? ^
LA COMTESSE. Le conite d'Aiylemont épouser une couturière!
AATBUR. CoiitmeDt, vous, ma mère,
dont l'esprit est si éclairé, pouvez-vous obéir à de vieux préjugés ?
LA COMTESSE. Changez donc les idées du monde.
ARTHUR. Eh ! qu'importe le monde 1
LA COMTESSE. Eh, mou Dieu ! l'éducation de cette fille la sépare de vous plus encore que sa naissance. Mon cher Arthur, croyez-en votre mère ! Charlotte n'a ni vos habitudes, ni vos idées ; et, dans l'intimité, cette disconvenance se ferait sentir à chaque instant. C'est là qu'est la vraie mésab liance.
ARTHUR. Son cœur est si noble!
LA COMTESSE. Il VOUS serait agréable d'avoir pour beau-père votre sergent?
ARTHUR. C'est le plus honnête homme du monde. Et qu'importe d'ailleurs une légère différence de rang ? Les grands principes de l'égalité ne sont-ils pas maintenant reconnus?
LA COMTESSE. L'égalité !... ne voit-on pas depuis quarante ans ce que c'est que cette égalité? Un mensonge adressé par des ambitieux à la crédulité des sots. Ecoutezmoi , Arthur , vous vous croyez un philosophe ; mais je vous connais ! malgré vous, les habitudes, l'éducation, les préjugés si vous voulez , reprendraient bientôt leur empire , et alors que de malheurs ! . . . . Allons , mon ami , qu'il ne soit plus question d'une, pareille folie ; et n'oubliez pas que , si jamais vous vouliez céder à des idées romanesques , ma tendresse pour vous me ferait un devoir de m'y opposer.
ARTHUR. Ma mère !...
LA COMTESSE. Eh bien?
ARTHUR. J'ai vingt-cinq ans.
LA COMTESSE. A merveille , mon fils!., ajoutez que vous avez le droit de me chasser de cette maison ; qu'elle vous appartient, car je n'ai apporté à votre père d'autre dot que ma noblesse.
ARTHUR. Oh ! VOUS savcz bien que ma fortune est la vôtre.
LA COMTESSE. Non ; je ne voudrai» rien de vous ; je sortirais d'ici ; j'aimerais mieux l'indigence et toutes ses privations que la société d'une grisette qu'il faudrait appeler ma fille.
ARTHUR. iMamère, no nous tourmentons pas d'avance en songeant à un avenir fort incertain encore.
LA cOMTrssE. Oui , Arthur , oui , tu as raison, n'en ]v\ilons plus ; tu ne saurais oublier (pie tout le boidieur de ma vieillesse repose sur la noblesse de tes sentimens.
.\RTHUR. Adieu , ma mère , adieu!
GKARLOXTE