LE COMTE, RERTR\ND
RKRTRAND. Ronjours , commandant.
Vous avez fait un bon voyage?
LE COMTE. Très-bon.
BERTRAND. AUons , tant mieux.
LE roMTfî. Aviez-vous qtielque chose ■'< me dire ?
UERTRWD. Oui, vraiment.
LE COMTE. Eh bien! parlez.
RKRTRWi). Je viens votis dire adieu • je m'en retourne à Paris.
LE COMTE. A Paris! vous? Et pourquoi?
IJERTRANO. .l'ni des affaires.
!«; outir*;. vuelles alfaires pouvez-voiw avoir?
RERTn-iND. *^h ! nous autres pauvres dia-
CHARLOTTE
Mes, nousn'avons pas de gi-andes affaires, et ce'H'estpas la peine de vous ennuyer. Adieu donc , commandant ; je vous souhaite une Bbrine santé , et je décampe.
lE C05ITE. Que diable avez-vous , Bertrand? vous semblez de mauvaise humeur.
BERTRAND. Moi?... Oh ! pas du tout.
LE COMTE. Si fait, soyez franc : que vous est-il arrivé ? Quelqu'un vous auraitil offensé?
BERTRAND. Offensé?... Personne. léserais bien bon de m'offenser, par exemple! Je sais bien que je ne suis pas le maître ici ; que ce n'est pas à moi de commander : c'est à celui qui paie la soupe à inviter qui il veut pour la manger ; c'est trop juste , et j'aurais tort de me plaindre. Aussi , je ne me plains pas , et je file.
LE COMTE. Ah ! je vous comprends enfin , Bertrand î Pierre vous a parlé. Mais est-il bien extraordinaire que...?
BERTRAND. Non, morbleu, ça n'est pas extraordinaire ! Et si j'étais un homme comme vous , chef d'escadron , riche , noble, tout ce que vous voudrez... eh bien, je me donnerais des airs bien plus qae vous. Mais, voyez-vous , je sens que je ne suis pas ici à ma place ; et l'histoire de Pierre , qui s'en va le cœui- gros et le ventre vide parce qu'il s'est piqué, ça m'a fait ouvrir les yeux. Je me suis dit : « Que fais-tu là.'' » Et alors mon parti a été bientôt pris ! . . . Je retourne rue du Faubourg- Saint-Denis.
LE COMTE. Bertrand , je ne vous laisserai pas partir comme cela.
BERTRAND. ]Von , tenez, puisque j'ai tant fait que de me déboutonner, je m'en vas vous dire toute la vérité. Je m'embête
LE COMTE. Ah !...
BERTRAND. Oui , je m'embête , parce que je n'y suis pas à mon aise , et je n'y suis pas à mon aise , parce que je n'y suis pas comme j'ai l'habitude d'être.
Air (Je Turenne.
T^'gèner personne est mon premier principe; Mais , pour cela , faut bien qu'je m gêne ici: Dans vos salons j'peiix pas fumer ma pipe, J'ilîne h six lieuri'S et j'de'jeùne à midi ; Et tl'mes façons plus d'une fois on a ri !... J'pourrais m'fachcr, et chaque jour j'en tremble, P't-êlre quVous-mème à la fin vous eroen'rez... iWais, quand un lois nous nouss rons sépares , Nous s'rons sûrs de bien vivre ensemble.
LE COMTE. Il me semble que vous ne faites ces réflexions-là que d'aujourd'hui seulement ?
BERTRAND. Faites excuse , mon commandant!... Il y a long-tems que je pense tout ça. Je suis vieux, queuquefois un peu
grognon ; j'aime à fréquenter de vieux troupiers comme moi, à faire avec eux une partie de dominos à l'estaminet ; là, je suis à inoii aise ; ici, je me gène et je vous gêne. Les étrangers qui viendront vous voir riront de moi et de vous ; vous perdrez vos amis, et je perdz-ai les miens!... Pour ma fille , elle est votie femme, vous devez la garder. Elle prendra les airs des grandes daines, si elle peut; et puis, quand même , si on se moque d'elle, vous êtes son mari , c'est votre devoir de couper les oreilles aux rieurs , et vous les couperez î . . . je vous connais !
LE COMTE. Bertrand , vous me faites de la peine.
BERTRAND. Et à moi aussi , ça me fait de la peine de vous quitter : mais que voulez-vous? Séparons-nous bons amis; je reviendrai vous voir plus d'une fois ; le matin, quand vous serez seul ; je vous demanderai à déjeuner , pour le second s'entend! Je ne suis pas fâché , mon commandant ; je vous aime tout de même ; mais adieu. Ce soir , je veux fumer ma pipe à l'estaminet du Cheval blanc.
LE COMTE. Au moins, je vous reverrai bientôt?
BERTRAND. Oui, à la bonne heure! Ah ça , nous ne parlerons pas à ma fille de tout ce que nous venons de dire ; c'est entre nous. Adieu, mou commandant.