SCÈNE III
Les IMÈ.MES, M°" RENAUD, en paysanne.
M'"' RENAUD. Que'que tu lui dirais, monsieur mon neveu?...
TOUS LES TROLS. La tante 1
M""^ RENAUD. Allons, vovons, puisque vous avez à v(»us plaindre, parlez donc... Qu'estr ce c}ui vous interlo(jue?.. . C'est ni ma robe de laine ni mon bonnet rond...
PIERRE. Ma tante, c'est..
M"" RiNAUi). C'est .. c'cst (pie VOUS comprenez f[u<; vous n'êtes que trois ingrats, trois orgueilleux, trois imbéciles, (!l tout ça, à vous trois...
LAZARE. Mais ..
W"' RENAUr», *r<jr foi'rr. M«iis quoi?... Vous êtes des ingrats, parce (juc vous ne vous rappelez d«'^à plus «pieje vous ai tirés de not'
village, où vous seriez encore à pousser une charrue traînée par un cheval de labour... Une bête en avant et une bête en arrière...
JACQUES. Ma tante....
M"'" RENAUD. Vous êtes des orgueillenv, parce que vous vous laissez éblouir par les beaux habits que Je vous donne , au point de vous croire les égaux d'un comte, d'un grand seigneur, et plus que ça d'un milUonnaire...
PIERRE. Je ne dis pas... mais...
M"" RENAUD. Enfin , vous êtes des imbéciles, parce que malgré toute c'te belle éducation que je vous ai fait donner, vous ne comprenez pas qu'il y a plus; de bon sens et d'idée dans c'te tête d'ignorante, que dans votre cervelle de freluquets... Bêtas!
LAZARE. Eh bien, soit, nous avons eu tort...
M"'" RENAUD. Vous en convenez... c'est bien heureux, ma foi.. . Mais souvenez-vous donc de ce que vous êtes. .. Les neveux de mam' Renaud, rien de plus... Les neveux d'une pauvre paysanne, femme de ciiarge chez monsieur de Clamarins.
PIERRE. Oui, mais d'une femme de charge qui a toute la confiance du maître... qui commande à tout le monde... qui mène tout le monde... et...
M'"" RENAUD. Et le maître avec, pas vrai. .. Et vous vous êtes dit : La tante Renaud dispose de tout ici, il est tout simple qu'elle fass** passer la fortune des (clamarins dans nus mains... dans les mains d'un joueur,, d'un viveur et d'un débauché! Eh bien, oui, je la veuxc'tefortune!... Jela veux pour vous... parce que vous êtes les enfants de ma sœur Marguerite, de ma pauvre sœur que j'ai vue mourir dans la misère et le désespoir.. comme sont morts mon père et ma mère! Je la veux pour vous, parce que c'était une dette sacrée pour moi (|ue de vous élever et de vous enrichir! Mais je n'entends pas faire de vous dos riches débauchés ! Il faut que vous deveniez des hommes capables de relever l'honneur d'une famille... Tandis (jue jusqu'à présent , vous avez assez de défauts et de vices pour déshonorer dix familles à la fois...
PIERRE, \ousnou8 Corrigerons, ma chère tante!... Moi, (|ui aime la table, par une bonne gafitrite...
JACQUES. Or moi, qui aime l'amour, par un bon mariage!... Le mariage... voilà ou antidote à l'amour!...
.M"'" RENAUD. C'est pour ça que tu veiix faire l'honneur à monsieur de Clamarius de demander sa nièce en mariiige...
JACQUES. Ma tante, je lui écrit lalvtlre la plus respectueuse, la plus.. .
.M"" RENAUD. Tiens, v'ià ton chillou.. . File lui remet la leltro.
PARIS ET LA BANLIEUE
JACQUES. Elle n'est pas décachetée...
M""^ RENAUD. Pourquoi faire?... Je savais d'avance ce qu'il y avait dedans, je n'avais pas besoin de la lire...
JACQUES. Mais cette défense de me laisser parler à Clémence. . .
M"'' RENAUD C'est moi qui l'ai faite...
JACQUES. Comment] vous...
M'"* RENAUD. Un peu , mon neveu.. . {Allant à Lazare.) Et toi aussi , Lazare, tu as écrit à monsieur le comte...
LAZARE. C'est vrai.
M'"" RENAUD. Pour lui empruntei' de quoi payer ce que lu as perdu au jeu...
LAZARE. Et il m'a refusé...
jyjnic RENAUD, elle lui donne une lettre. Tiens 1 Pauvre cher homme, il ne sait seulement pas que tu as écrit... Tu vois que tu ne dois pas plus lui en vouloir que Pierre.
PIERRE. Oh! moi...
M'"'' RENAUD. Toi , tu te coutentcras à l'avenir de l'ordinaire de l'hôtel.. . C'est cruel, pas vrai , d'être réduit à la table d'un riche banquier, quand on est fils d'un pauvre paysan!... Tu regrettes peut-être les choux et les pommes de terre de la ferme!
PIERRE. Matante, je ne les ai jamais regrettés !...
M"^ RENAUD. Non , mais tu les as oubliés bien vite!... Ah ça, maintenant plus de lettres, plus de demandes à monsieur le comte, entendez- vous? Il ne me convient pas de voir les gens de ma famille abuser de sa confiance et de sa bonté.'... Rapportez-vousen à moi du soin de votre avenir. .. et surtout observez-vous un peu ; si vous osez aimer quelqu'un de sa noble famille , cachez-le donc; si vous comptez sur lui pour satisfaire vos goûts de luxe, de plaisir et de dépense, cachez-le donc ; si vous convoitez son immense fortune , cachez-le , cachez-le donc, maladroits...
JACQUES. C'est convenu , comptez sur nous...
LES DEUX AUTRES. Oui, comptez sur nous.
M°" RENAUD. Je compte sur votre obéissance , une obéissance d'enfants ou d'aveugles, songez-y, car je sais voir plus loin que vous, et je vous ipènerais tous les trois à la lisière... Pauvres garçons, allez... Est-ce qu'il faut comme ça demander de jour en jour... Arracher l'argent peu à peu... Attendez donc que le moment vienne et souvenez-vous de vos pères les laboureurs... On ne grappille pas, on récolte ; on ne glane pas.. . on moissonne...
LAZARE. Elle est superbe, ma tante.
M"' RtiNAUD. Chut! voilà monsieur le comte.
JACQUES. Avec Clémence...
M"**" RENAUD. Avec mamseîle Clémence.
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L'ES MÊMES , LE COMTE , soutenu fur Clémence.
\ M""^ RENAUD, allant f rendre les bras du
' Comte. Aippuyez-vous sur moi , njonsieur. ..
I laissez, laissez, niamsclle, ce bras là est plus
' «olide que le vôtre...
A l'arrh'ée (lu Comte, le.s trois l'rèrfs s'inclinent et salueiil. I Le Comte passe di vaut eux avec bienveillance.
' LE COMTE. Bonjour, mes enfants , bonjour... [A Catherine.) Eh bien, Catherine, êtes-vous contente de ces trois grands garçons-là,?
M"'' RENAUD. Hum ! .. Y a ben que'qucs petites choses à redire.
LE COMTE , à part. Quelques petites choses!... Ellee-tindulgente... Trois hommes capables de tout. . .
M"" RENAUD. Mais c'est jeune, ça se corrigera... Asseyez-vous donc, monsieur le comte; vous êtes encore bien faible...
Elle 1p l'ait asseoir.
LE COMTE. C'est vrai... Mais aujourd'hui je me sens mieux, b' auccup mieux. . La vue de cette enfant m'a fait du bien.
CLÉMENCE. Mon bon oncle!.. . Il était facile de vous procurer ce bien-là plus tôt... et j'étais si malheureuse de ne pas vous voir I
LE COMTE. Pourqnoi donc l'a-t-on tenue si longtemps éloignée de moi ?.,.
M""' RENAUD, avec intention. C'est vous, monsieur le comte, qui l'avez ordonné...
LE CO.MTE, eYome. Moi...
M'"'' RENAUD. Vous disicz qu'une jeune fille du rang de mamseîle devait recevoir une brillante éducation , et pour ça , qu'il fallait la laisser longtemps en pension...
LE COMTE. C'est juste... c'est juste...
j'ai... j'ai dit cela...
CLÉMENCE. Mais il y a six mois que j'en suis sortie, et depuis ce temps. ..
LE COMTE. Depuis ce temps, on aurait pu l'installer ici, près de moi.
PIERRE, bas. Oui, maisça n'était pas dans les idées de la tante...
LE COMTE. Pourquoi no l'a-t-on pas fait , madame Renaud ?
M'"" RENAUD, Parce que...
LE COMTE. Parce que?...
M""' RENAUD. Parce que monsieur le comte l'avait défendu...
CLÉMENCE. Vous, mon oncle î
LE COMTE. Moi! encore !
LAZARE, hax. Il n'a pas trop l'air de s'en souvenii".
M"' RENAUD. Vous avez pensé qu'une demoiselle de dix-sept ans ne devait pas habiter l'hôtel où demeuraient des jeunes gens.
LE COMTE. Ah ! ouL.. oui...
CLÉMENCE. Des jeunes gens... quels nobles hôtes renferme donc la demeure des Clamarins, mon oncle ? je croyais que vous n'aviez autour de vous que vos domestiques et leur famille.
M"'* RENAUD, bas. Insolente!
LES TROIS NEVEUX. Mademoiselle!
M""' RENAUD, à ses Neveux. Silence!...
Monsieur le comte a pensé , mamselle , que s'il n'y avait pas danger pour sa nièce qui est trop au-dessus de nous pour ça, il pourrait ne pas en être de même de mes neveux.. LE COMTE, d part. Ses neveux... ses neveux !... Ah 1 sans elle, je...
CLÉ.MENCE, avec dédain. Ah! c'est de vos neveux qu'il s'agit, madame?
LAZARE, bas. Sans ton amour , Jacques , elle me le payerait cher.
M"'* RENAUD. Mon Dieu, oui, des neveux d'une pauvre servante qu'on peut chasser avec elle...
LE COMTE, chasser... Madame Renaud...
qui a parlé de cela ?
M"'- RENAUD. Vous êlcs assez jolie, mademoiselle, pour faire oublier la distance, et des têtes de vingt-cinq ans, ça va vite.... V'ih pourquoi monsieur le comte avait jugé à propos de vous laisser pendant quéque temps à la campagne ; mais si monsieur le comte chaijge d'avis, s'il ordonne que vous restiez ici...
LE COMTE. Il me semble que nous pourrions arranger cela...
M"'" RENAUD. S'il l'ordonne, comme je ne veux pas, moi, que mes neveux forment des projets insensés, je ne les laisserai pas dans l'hôtel... ils s'en iront, retourneront au pays avec leur tante...
LE COMTE. Comment ?
JACQUES, bas. Diable! ,. elle joue grosjeu. M"'" RENAUD. Nous partirons... et les soins de mamselle remplaceront très -bien les miens...
LE COMTE. Non, non... c'est impossible... Clémence... mon enfant... il faut... être raisonnable...
PIERRE, lias. Klle joue gros jeu... mais elle f^agnc la partie...
CLÉMENCE. Kh quoi! mon oncle...
LE COMTE, le ne peux pas me priver des soinsdo celte bonne madame ileiiaud... Nous nous verrons souvent... {il regarde madame Renaud) du moins... quelquefois... tu iras... M""" RENAUD, nu ('omte. Dans votre propriété de Grenelle, qui i st près du châleau... Monsieur le comte voulait y envoyer mademoiselle avec Gcrtrudc, sa nourrice...
LE COMTE. C'e.st vrai... avec Gertrude... j'en avais le projet.
M"'* RENAUD, à part. Allons donc 1
CLÉMENCE. Il faut bien que je me soumette... {Apart.) Moi qui comptais sur lui... moi qui voulais lui parler de mon inconnu...
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Les Mêmes, MANOURY.
M"'^ RENAUD. Que voulez-vous ?. . . qu'y a-t-il?
MANOURY. C'est un ancien serviteur de la maison, qui demande à parler à monsieur...
JACQUES. C'est Pascal, sans doute...
MANOURY. Précisément... c'est...
LE COMTE, se retournant. Pascal!
M"" RENAUD. Dites que monsieur est indisposé... qu'il n'est pas visible... Allez...
LE COMTE, vivement. Un moment...
M"" RENAUD, rt Manoury, qui s'arrête à la voix du Comte. Eh bien, quéque vous attendez...
MANOURY. J'attends les ordres de monsieur...
M"" RENAUD. Ne les avez-vous pas entendus?...
MANOURY. Mais je...
LAZARE. Eh bien, drôle...
LE COMTE. Lazare, vous êtes trop vif... {À Manoury.) Et vous, mon garçon, souvenez-vous à l'avenir que les ordres que donne madame Renaud sont les miens — toujours... entendez-vous... {Doucement.) Seulement cette fois, comme il s'agit de ce pauvre Pascal qui demeure à la banlieue... je voudrais qu'il ne fût pas venu inutilement.
M'"MiENAUD. Soit, monsieur le comte....
{le Domestique sort) je craignais seulement que ça ne vous fatigue...
LE COMTE, r interrompant. Merci, merci, madame Renaud.... {[dus bas) merci, ma bonne Catherine... {Se retournant vers les trois frères.) JMes enfants, je vous rends grâces de votre visite.... au revoir... {A Clémence.) A bientôt, Clémence... {À Catherine.) Veuillez la reconduire dans ses appartements et lui tenir un peu compagnie.
M^"' RENAUD, au Comte. Vous allez donc rester seul...
LE COMTE. Pas tout à fait, pui:^que Pa.scal va venir... iMais si j'ai besoin de quehpie chose je vous ferai apj)eler. ..
M"" RENAUD, à Clémence avec douceur.
Venez, mademoi.sclle. .. {À ses neveux.) Il veut être .seul avec Pascal... Je me mélie de ce vieux |X)Uron... Vous entendez...
LAZARE Oui, matante...
M"'" RENAUD. Allons, venez, mademoiselle.
Ils sortent tous à l'exceplion du Comte qui les suit de l'a'il. Cnllierincct CléiDcnce s'éloignent par la droite; les trois frères par la gauche. En ce moment Pascal entre par le fond, et observe le mouvement de sortie qui s'opère, tandis que le Comte est assis à l'avaiitscène.
PARIS ET LA BANLIEUE
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