‹ [Magasin théâtralChapitre 53 sur 1545 · LE COMTE, PASCAL · texte numérisé non relu

LE COMTE, PASCAL

A peine tout le monde est-il hors de scène qae le Comte, se relève vivement et va au-devant de Pascal.

LE COMTE. Enfin, c'est loi, Pascal... toi, mon fidèle ami...

PASCAL, avec timidité. Monsieur le comte., vous me rendez confus... Je ne mérite certainement pas.. .

LE COMTE. Ah ! si tu savais ce que j'ai souffert depuis que j'ai eu la faiblesse de me séparer de toi...

PASCAL. Vous êtes trop bon , monsieur le comte; mais voyez-vous... je préférais ma retraite... ma tranquillité, au périlleux avantage d'être le valet de confiance d'un homme aussi. . . aussi riche que vous l'êtes. . . car enfin...

LE COMTE. Ah! oui, ma fortune... une fortune considérable... Tu crois donc que c'est là ce qui les tente... Tu crois donc que madame Renaud...

PASCAL. Chutî... parlons bas, si ça vous est égal. , . Il est toujours fort sage de parler bas. . . si personne ne vous écoute , on n'y perd pas grand chose ; tandis que si des oreilles indiscrètes vous espionnent, ça les déroute et on y gagne beaucoup! {Très-bas.) Et pour en revenir à madameRenaud, je crois que sans son affection pour ses neveux , et sans sa tendresse pour vos trois millions , ça serait une assez bonne femme 1

LE COMTE. Ah! si j'avais le courage de me soustraire à cette tyrannie !

PASCAL. Et qui vous en empêche, monsieur le comte ?

LE COMTE." Mon âge... ma faiblesse... et par-dessus tout, l'habitude.. . Quand elle n'est pas là, cette femme, pour donner des ordres a ma place, pour me faire servir, pour ni'aider de ses conseils, eh bien, je ne puis ni commander, ni agir, ni penser... et puis, au fond, elle est bonne.. . son affection pour moi est sincère, et quand je souffre, personne ne sait mieux qu'elle ce qui peut apaiser mes douleurs et me rendre un peu de repos... c'est beaucoup, Pascal, c'est beaucoup.

PASCAL. C'est beaucoup... monsieur le comte... [Â part.) Beaucoup trop. [Haut.) Mais n'en parlons plus, le mal est irréparable; sans cela, je ne vous aurais point quitté... et, sans la nécessité d'accomplir la mission dont je me suis chargé, je ne serais pas revenu ici... on est si heureux à la banlieue!

LE COMTE. Et me voilà séparé de toi, de U)i, qui m'as rendu un si grand service... c'est une dette d'il y a vingt-quatre ans.

PASCAL. Belle misère! ça ne vaut pas la peine d'en parler... nous étions jeunes tous

les deux... beaux... tous les deux... chacun dans son genre. .. Un jour vous devenez amoureux d'une jeune fille... Marie Raymond...

LE COMTE. Chut!... tais-toi!... Les traits de cette infortunée ont pu s'effacer de mon souvenir... mais son nom y est resté comme un remords. . . Tais-toi ! tais-toi ...

PASCAL. Soyez tranquille , on peut toujours m'écouter, moi, on ne m'entend jamais. Or, cet amour... vous formez le projet de le dire... de le prouver... et vous le dites si gentiment que l'on vous croit; et vous le prouvez si bien que quelque temps après, monsieur votre père était grand-père sans s'en douter...

LE COMTE. Et pendant qu'on me mariait presque malgré moi...

PASCAL. Oui, je m'en souviens, c'était le 29 juillet 1825, et ce jour-là même, la malheureuse jeune fille, désespérée de votre abandon , attentait à sa vie. . . J'arrivai là, moi, au moment où elle venait de disparaître sous les flots... je plongeai vainement à trois reprises... impossible de .retrouver l'infortunée... Et quand, brisé de fatigue, de douleur et de froid, je me vis contraint de regagner le bord... j'entendis les cris d'une pauvre petite créature, et à défaut de la femme que je n'avais pu retrouver, j'emportai du moins avec moi son petit enfant, qui était à quelques pas de là, dans son berceau. .. qui me tendait ses deux petits bras comme s'il eût compris que je venais de tenter de lui sauver sa mère, et qui pleurait comme s'il eût compris que sa mère était morte!...

LE COMTE, faisant asseoir Pascal à côté de lui. Et tu l'as recueilli, soigné...

PASCAL. Avec votre argent.

LE COMTE. Tu l'as fait élever jusqu'à présent.

PASCAL. Non pas moi, monsieur le comte, mais par les soins de Gervais, car je ne pouvais quitter l'hôtel où mon absence eût été remarquée.

LE COMTE. Pauvre enfant, que je n'ai jamais embrassé, que je n'ai jamais vu, car je n'ai pu tant qu'a vécu ma femme, l'introduire dans ma maison ou laisser soupçonner son existence... et quand je me suis trouvé veuf...

PASCAL. Vous étiez moins libre qu'avant; madame Renaud était là depuis cinq années, escortée de messieurs ses neveux, en convoitant cette fortune dont j'emporte une partie à chaque visite que je vous fais... Mais, Dieu merci, notre jeune homme sera bientôt en état de leur tenir tête à tous, et dans quelques jours nous allons le voir... le connaître, enfin...

LE COMTE. Je le verrais... lui... mon fils...

PASCAL. Chut! chut doncl... là, c'était bien la peine de vous faire mon raisonnement sur l'avantage qu'il y a à parler bas...

ié

L£ COMTE. Continue, continue...

PASCAL. Non, permettez., .j'aime beaucoup ies neveux de madame Uenaud. .. (Trèshaut.) J'aime iDliuimenl les neveux de madame Renaud... [Bas.) Mais je m'en méfie encore plus...

En disant cr-; mots, il a été à une porte à gauche, il l'ouvre avec précaution. Tout à coup il rpcule en apercevant Ja(>qnps debout ; après avoir rofcrmé la porte, il va de l'autre côté et ouvre une seconde porte, il aperçoit Lazarre occupé à fumer gravement. 11 le salue et referme la porte. Alors il reste immobile au milieu du théâtre-

LE COAITE, qui ne s'est aperçu de rien. Eh l)îen, Pascal.. .

PASCAL, avec hésitation. Eh bien... monsieur le comte... apprenez donc .. [M""^ Renaud entre. À pari.) Madame Renaud ! il ne manquait plus qu'elle !...

SCÈiNE VII.

Les Mêmes, M""^ RENAUD.

LE COMTE, à part. Elle!

M"' RENAUD, au Comte. Il y a là un étranger, un jeiuie homme qui demande à vous parler. . .

le comte. Voyez ce que c'est, madame R€naud.

M*"* RENAUD. Je voulais vous éviter cette peine, monsieur; mais ce jeune homme a l'air si brm, si honnête, qu'il m'a intéressé malgré moi, et je n'ai pas eu le courage de le renvoyer... Faut le recevoir, monsieur, faut le recevoir...

LE COMTE. Allons, soit, faites-le entrer..,

pascal. Je voudrais bien m'en aller; monsieur le comte, serviteur de tout mon creur...

LE COMTE. Adieu, Pascal. ..Ail! nous nous quittons sans doute pour longtemps... emporte ceci... (Il hn donne une tabatière. A Jl/'"' Benaud, qui regardait.) C'est un petit souvenir que je voulais lui donner.

M""^ RENAUD. i\loiisieur esihien libre de faire des cadeaux.

PASCAL. Mille remercîmenis... [Le Comte lui a fait tm signe, il ouvre la tabatière. Ohî très-bien !...

M""" RENAUD, virement. Plaît-il?

PASCU.. Ri"i), rien... (A part, en fredonnant.) J'ai du bon lahac dans...

LE coMTF. Adi'Mi, PascftI.

PASCAL. Madame Renaud , serviteur de tout mon Cd-nr. . .

ll«.*approdiedn Comte et lui haine la m.iiri. Mœ" Renaud remonte la Mène; la porte derri»rc laquelle est Jacques .<'est enlr 'ou verte.

M""' r.iNALD, basa .hirqiief^. Eh bifu î... JACQLLS. bas. Le Comte a un (ils.

Il disparaît.

M'" RENALD, // pari, en regardant le (tnnte. Litt ULI... lui... un fds!...

LE COMTE, à Pascal, en lui lâchant les mains. Je t'écrirai... [Voyant que Catherine le regarde. Haut.) A propos, laisse ton adresse à madame Renaud.

PASCAL,c»i barrasse. Mou. . . mon adresse. . .

LE COMTE. Sans doute...

M'"" RENAUD. Eh bien?... où demeurez vous, monsieur Pascal ?

PAStiAL, regardant du côté des trois neveu.x: Où je demeure?... à la banlieue, madame Renaud...

Il va sortir par le fond, Frédéric parait.

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