SCÈNE I
GAGEROT, PONTOIS, qui entrent en causant, un Domestique en scène.
PONTOIS
Toujours des sermons...
GAGEROT, au domestique.
Faites dire à M°^ de Soubiran que je me suis rendue ses ordres,.. (Le domestique sort. — A Pontois.) Tu as tort, Pontois, je te dis que tu as tort, une pareille compagnie ne convient ni à ton âge, ni à ta position.
PONTOIS
Bah! vous êtes comme les autres; vous détestez M. Denneville parce qu'il est aimable, parce qu'il a des talens.
GAGEROT.
Oui, tu le trouves aimable, parce que, malgré ses manières élégantes, il consent quelquefois à s'enivrer avec toi.
PONTOIS
Mais, monsieur Gagerot...
GAGEROT.
Et tu dis qu'il a des talens, parce que, malgré
EULALIi: PONTOIS.
ion uilicsse au billard, il te gagne en jouant par dessous la jambe.
roSTOls, avec liumeur.
Enfin, tel qu'il est, il nie convient,
Tant pis pour toi... D'ailleurs, que fait-il dans ce pays depuis que la commission dont M. Paul Vermond l'a chargé pour la marquise de Soubiran est terminée?
PONTOIS
Ah! vous appelez ça une commission terminée, vousl
GAGEROT.
Mais à moins que M. Vermond n'ait enjoint à son amliassadeur d'arracher de force à sa taule les deux cent mille francs qu'elle a positivement refusé de lui prêter... je ne vois point ce qu'il fait
PONTOIS
Il n'y fait plus rien je vous le jure, car il est
parti hier...
GAGEROT.
Bon voyage, et puisse-t-il ne jamais revenir... Cet homme me faisait peur... pour loi...
PONTOIS
En tout cas, le refus de Mm» de Soubiran n'est pas d'une bonne tante.
GAGEROT.
C'est au moins celui d'une femme prudente; car il y a à peine cinq ans que M. Vermond, le frère de la marquise, a laissé à son fils Paul une fortune de soixante mille livres de rente, et depuis déjà deux ans tout est dissipé en chevaux, en jeux, en dîners, en maîtresses.
PONTOIS
i:h bien I cette fortune ne lui appartenait-elle pas?... Il en a fait ce qu'il a voulu?...
Oui, et comme la fortune de la marquise lui appartient aussi, elle en fera ce quelle voudra, et ce qu'elle a fort bien fait de faire c'est de refuser toute espèce d'argent à M. Paul Vermond, son neveu; car si grande que soit encore la fortune de M^e de Soubiran, elle ne pourrait suirne pour entretenir tant de vices en une seule personne.
PONTOIS
Tenez, monsieur Gagcrot, au lieu de vous faire nommer maire de cette commune, je crois que vous auriez dû solliciter la place du curé de noire paroisse.
GâCEROT.
Parce que jo prêche à merveille, n'est-ce pas? ri sans doute lu as envie d'ajouter que, comme ra arrive souvent au curé , je prêche dans le désert.
PONTOIS
Ma foil...
GAGEROT.
llcoule, Pontois, nous sommes tous les deux de
ce village, toi, le fils d'un brave médecin qui l'avait donné une bonne instruction dont tu n'as pas su profiter; moi, le fils d'un pauvre fermier qui n'avait pu me faire apprendre qu'à lire et à écrire.
PONTOIS, avec intention.
Cl ù calculer.
En effet, j'ai toujours su que lorsque l'on ne gagnait que vingt sols par jour et qu'on en dépensait quarante, on n'amassait que des dettes, et c'est pour cela qu'avec de l'économie... PONTOIS, l'interrompant.
De fermier vous êtes devenu propriétaire, fabricant : et de fabricant un millionnaire qui pense à se lancer dans la lolilique... Mais moi, j'ai toujours eu des malheurs!...
GAGEROT.
De ce que les pareils appellent des malheurs?...
PONTOIS
Oui, des malheurs... El le moindre n'est pas de se l'entendre reprocher par un homme...
GAGEROT.
Par un homme qui t'a fait nommer le régisseur des biens considérables de ce ch.lteau.
PONTOIS, avec sulTisance.
Oh ! avec la recommandation de M. de Changiron, l'ami de M™e la marquise de Soubiran... Et depuis quinze ans que j'occupe cette pIace,on m'aurait chassé vingt fois si je n'avais eu... GAGEROT , l'interrompant.
Si tu n'avais eu la fille pourqui la marquise s'est prise d'une afTcclion qui t'a protégé bien souvent , car c'est une bonne fille, enlends-tu, Pontois?...
PONTOIS
Ma fille... elle est ce qu'elle doit être...
GAGEROT.
Je voudrais qu'il en fût de même de loi...
PONTOIS
Allons-nous recommencer?...
GAGEROT.
Ecoule-moi bien... Tu sais la position de Mn>e de Soubiran. Fille d'un munitionnaire de l'empire... elle épousa en 1815 lo marquis de Soubiran, à qui elle apporta plos do deux cent mille francs de rente; le mar(niis était un brave homme, ce qui n'empêcha pas sa femme d'être fort malheureuse.
PONTOIS
Je sais tout ça : la famille du marquis ne voulut pas recevoir sa femme ;'\ cause que c'était une roturière : d'un autre côté, le frère de M""" de Soubiran, M. Vermoud, le père de M. Paul, se brouilla avec le marquis, son beau-frère, pour opinions politiques... de façon que M"": de Soubiran, riche, jeune, belle....
GAGEROT.
Et bonne surlout , a vécu comme une pauvre exilée ...
l'IlOLOGUÎ'., SCENi: H.
POXTOIS.
A quoi bon me dire tout ça?...
GAGEROT.
Le voici... M^e de Soubiran est plus mal qu'on ne le pense ici ; elle seule ne s'ubuse pas sur sa situation... Nous devons nous préparer à sa mort, et voilà pourquoi, comme depuis deux ans que sa santé est presque perdue, tu as seul disposé de ses deux cent mille francs de revenus, je voulais savoir si, en cas d'événement, tu étais en mesure de rendre tes comptes à ses héritiers.
PONTOIS
Ses héritiers!... mais il n'y en a qu'un seul, ce me semble; le fils de sou frère, ce même M. Paul Vermond, à qui elle a refusé deux cent mille francs.
GAGEROT.
Oui, ce serait le seul héritier, si la marquise mourait sansfaire de testament.
PONTOtS , le regardant.
Eh bien?...
GAGEROT.
Et cela t'arrangerait, n'est ce pas? car, par Denneville,son confident et son ami, tu saurais bien vile simplifier la reddition de tes comptes à M. Paul Vermond.
POMOIS.
Et vous pensez que la marquise veut déshériter son neveu?...
GAGEROT.
Mais si elle voulait lui laisser toute sa fortune, elle n'aurait pas besoin de faire un testament.
PONTOIS
Un testament !
GAGEROT.
Et je sais qu'il est fait... elle me l'a écrit.
POSTOIS, à part.
Denneville ne s'est donc pas trompé. (Haut.) Et à qui veut- elle la donner sa fortune?
Cela la regarde... Mais ce dont je suis à peu près sûr, c'est que Paul Vermond sera fort mal partagé... si même il a quelque chose; or, les autres héritiers institués ne seront pas si commodes que lui...
PONTOIS
Oui , surtout si elle lègue ses biens aux parentes de son mari ; à sa belle-sœur, madame de Brévise, qui jadis l'appelait la femme de charge du marquis de Soubiran, et qui, depuis qu'elle est en danger, est venue tout d'un coup s'implanter au château avec sa fillf...
GAGEROT.
C'est possible, et c'est pour cela que je t'avertis... Songes-y bien... tu as touché près de quatre cent mille francs pour le compte de la marquise; la dépense du château ne monte guère qu'à trente mille francs par an, il faudra rendre compte...
PONTOIS
Ne t'embarrasse pas de ça ?...
(On entend sonner.) GAGEROT.
Voilà la marquise qui sonne, peut-être t'en pourrais- je dire davantage tout à l'heure. PONTOIS, à part.
J'en sais assez comme ça...
ooooooooooooooooooooooooooooooooooooooeoooooooooooo