‹ [Magasin théâtralChapitre 614 sur 1545 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Les Paysans, le Père DOMLNIQUE, GRAIN DÉPI.

GRAIN d'Épi, entrant avec le p(.re Dominique, qui marche à tâtons.

Encore un pas, vieux mendiant... n' craignez pas d' vous boss'ler... j' suis avec vous!

DOMINIQUE

Où me conduis-tu, mon garçon ?

GRAIN d'épi.

Vous v'ià sur la place du village, père Dominique... jusse en face d' l'église... 1' meilleur endroit pour les petites recettes.

DOMINIQUE

Oui... oui... en effet... c'est ici que je viens tous les dimanches implorer les secours des âmes charitables...

GRAIN D'ÉPI

Pardinel... c' pauvre cher homme... avec son infirmité... il n' peut plus travailler... MÈRE BOIVIN.

Lui, c'est son excuse... mais, loi. Grain d'Épi, pourquoi que tu n' travailles pas àc't' heure?...

Moi, j'suis infirme aussi...

TOUS

Infirme!...

GRAIN d'épi.

Eh oui!...r travail me donne sur les nerfles!... J'aime pas l' travail , quoi!... c'est mon m^ermité...

BRIGOT

Et ta place de batteur en grange... pourquoi que lu l'as quittée?...

GRAIN D'ÉPI

Cet étal-là me fatiguait la raie... j'ai la poitrine délicate... et puis l'odeur du foin m' faisait mal aux yeux...

DOMINIQUE

Alors, mon garçon, comment que tu fais pour vi\re?...

CHAMPUIS.

C'est vrai, de quoi que t'exisles alors?.. GRAIN D'ÉPI.

De quoi que j'existe?... mais de ce que je mange et de ce que je bois... v'ii tout...

BRIGOT

Bon !... mais où que tu le prends ?...

Chez le marchand, bêtat...

Bon encore... Avec quoi que tu le payes?... ah!,..

GRAIN D'ÉPI

Avec quoi?.,, avec mes rentes... J'suis rentier... voilà!...

MARTIN

Rentier!... toi!...

GRAIN D'ÉPI

Mais voui, j' vis d'mes pauv* petites rentes...

BRIGOT

Mais d'où donc qu'ail' te sont venues?... T'as jamais eu d'aul' père que Ion oncle Bourdillat, qu'est à son aise, mais qui ne te donne jamais un sou..,

GRAIN D'EPI

C'est vrai.., mais j'emprunte de dessus l'héritage... Je touche des rentes, en attendant la sucession,,.

DOMINIQUE

Aussi, ce pauvre garçon, depuis ce temps-là, m'accompagne presque toujours.

GRAIN D'ÉPI

Oui, je me suis dil : Grain d'Épi, faut être utile à ton prochain.., V'ià l' père Dominique qu'a perdu son chien,., et ce pauvre brave homme a l'air de jouer au colin-maillard... faut être là pour y crier : Casse-cou... Et, depuis ce temps-là, je ne le quille plus,., c'est moi que je lui sers de caniche... (On se met à rire.)

BRt&OT.

C pauyre père Dominique I... Le fait est que ça doit être ben gênant d* n'y pas voir... Comment donc que c't accident vous a arrivé?...

LES PAYSANS

CRArn D'épi.

Tiens! est-il bêlel... y n' sait pas l'histoire au père Dominique...

BTtlGOT.

Ma fine ! non...

GRAIN d'épi.

Ni moi non plus...

BRIGOT

V'Ià bentôt quatre ans qu'il est dans V pays... et J'oDS jamais pensé à lui demander d* que manière il avait perdu la vue.

DOMIXIQUE.

Hélas ! mes enTans, c'est une triste histoire... et que je n'aime pas à dire... car elle me rappelle un temps que je voudrais oublier... GRAIN d'épi.

C'est égal, contez toujours, père Dominique...

TODS.

Oui, oui!...

DOMINIQUE

Avant cet accident... il y a long-temps de cela... l'habitais un village... à quelques lieues de Colroar...

BRIGOT

Tiens, vous êtes Champenois, père Dominique?...

GRAIN d'épi.

Eh! non, bêtatl... Colmar, c'est dans la Picardie...

TOUS

Ebloui...

DOMINIQUE

A cette époque, j'étais ouvrier forgeron... Heureux temps, mes enfans... le plus beau de ma >ie... J'allais épouser une jeune et jolie fille des environs... Bonne Thérèse!... Ah! je l'aimais bien!... et elle aussi m'aimait!... car j'étais pauvre... et elle avait refusé pour moi plus d'un riche prétendant... Et moi, voyant tant d'amour et de dévoûmeiil, j'avais redoublé de courage... Je frappais jour et nuit sur mon enclume, afin d'amasser la petite somme nécessaire pour nous niellreen ménage... Enfin, à force d'cfTorls et de travail, j'y étais parvenu... I-e moment él;iit arrivé où nous allions élre heureux... Encore quelques heures, elj'étais l'époux de ma bien-aimée... Dès le matin, je m'étais mis en roule avec elle pour le \ill;ige qu'li;ibilaient ses parcas... Nous marchions galmcnt tous les deux, parés de nos plus beaux habits, faisant mille rCves de bonheur... Hélas! il était écrit là-haul qu'ils ne devaient pas s'accomplir 1...

Comment?...

DOMINIQUE

Pendant le chemin, le temps s'était obscurci... le ciel élalt tout en feu... Un orage épouvantable grondait sur noslétes... Thérèse était tremblante,

comme si un mauvais pressentiment l'agitait.,. Moi, je la serrais dans mes bras pour la rassurer... Tout à coup un sillon defeu traverse l'air... un bruit terrible se fait entendre... Je veux saisir la main de Thérèse, mais un choc affreux me renverse inanimé... C'était le bruit du tonnerre, c'était le feu du ciel qui venait de tomber à mes pieds !...

TOUS

Le tonnerre!...

DOMINIQUE

Quand je revins à moi, il me sembla que l'orage avait cessé, mais que j'élais resté long-temps, bien long-temps évanoui, puisque la nuit était venue... une nuit bien obscure et bien triste... Et cependant, il y avait du monde autour de moi... Je reconnus la voix de Thérèse, qui m'appelait en pleurant... Je sentis sa main sur mon cœur... ses lèvres sur mon front... « Thérèse! m'écriai-je, où donc es-tu?... — Là, me dit-elle, làl... près de toi!...!) Mais c'est en vain que j'ouvrais les yeux... mes regards ne la rencontraient pas... Ma main pressait la sienne, mais je ne pouvais plus la voir... C'était une nuit éternelle qui venait de commencer pour moi... car la foudre m'avait frappé !... J'étais aveugle!...

TOUS

Que malheur!...

BRIGOT

Pauvre vieux!... Eh ben I et votre fiancée, elle n' vous a donc pas épousé ?...

Elle aurait consenti peut-être... mais je n'ai pas voulu lui faire partager mes douleurs et ma misère... Celui que la main de Dieu a frappé doit vivre seul, me suis-je dit... et, un jour, je me suis arraché à ses soins, à sa tendresse... je suis parti, errant de village en village... implorant la charité despassans... demandant du pain pour le jour... un abri pour la nuit... car le Seigneur, qui m'avait dit : Souffre et pleure, ne m'avait pas dit de mourir!...

BRIGOT

Et, pour lors, vous êtes venu ici?...

DOMI.MQUE.

Oui, dans ce pays, où j'ai trouvé de bonnes ûmes!...

GRAIN D'éPl.

OItl ça, tous bonnes âmes dans l'pays!...

DOMINIQUE

Oui, oui!... de braves gens... à commencer par les dames du château ..

BRIGOT

A la bonne heui-e!... en voilà un, du moins, qui les défend...

CBAMPUK.

Pardié! c'est tout simple !... elle» lui donnent souvent la pièce...

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