SCENE I
MONTÉCLAIN, d'AVATIANNE, BRIAS.
d'avatia>'^e, assis pris rie la table. P.irdon, colonel, mais prenez garde à ce que vous allez faire.
MONTÉCLAIN.
J'en prends la re^onsabilité tout cnlièrc.
d'avatianne.
Vous êtes incapable d'un acte d'iniquité, je le sais; mais voas c!cs militaire, Monléclain; vous avez pris à l'armce des habitudes de sal)i«, qui vous persu.ident que, du moment qu'une chose est jasie, vous avez le droit de la faire, sans vous inquiéter des formes.
BRIAS, riant.
Ahlje comprends la a a... forme, comme dit Bridoisun.
d'avatianne.
Oui, mon cher Brias .. la formr" ; elle est comme toutes les choses de ce monde, stopidc quand on en abuse, cxccllenle quand on s'en sert dans une juste mesure.
buias.
C'est la ressource des coquins en mille occaeioQS...
P"AVATIAN.\E.
C'est possible ; mais ne fùt-ellcqu'une seule fois la protection de l'innocence, il faudrait la respecter...
MONTÉCLAIN.
Croyez-vous donc avoir affaire à une femme innocent*, malheureuse et persécutée?...
d'avatiannk.
Comme homme du monde, je juge M'°« de Beau val et je la méprise; conmic magistral, je n'ai rien à voir dans sa conduite.
MONTÉCLAIN.
Au diable soient vos diclinclitms de Palais'.... ■Vous refusez donc de me seconder >
BRIAS.
.le suis à vous corps et âme, x^lontcdain ; j'ai été si sottement l'iigcfit des nsnuvais desseins de i\lme de Beauval, que je m'associe avec joie h tout ce (jui peut vous aider à la punir.
d'avatianne.
Je m'y associe d'aussi grand cœur que vous, Brias; piaisjedois avertir Monléclain qu'il joue un jeu à se faire destituer...
Et vous aussi sans doute ?...
D AVATJANNE, se levant.
J'aurais oublié tout ce que je votisdois, si j'y avais pensé...
MONTÉCLAIN.
C'est donc à moi de le faire pour vous... Je voufi reprends le rôle que je vous avais destiné, et je courrai seul la chance.
d'avatianne.
Vous m'avez mal compris, Monléclain .. Le premier devoir de l'amitié est de dire à un ami : Voilà le danger oii vous marchez ; le second, c'est de l'y suivre coûte que coûte.
MONTÉCLAIN.
Eh bien ! d' Avatiannc, j'accepte... Certes, j'ai à cœur le salut de Louise et la punition de M»e fie Beauval... mais je ne prétends pas cependant les obtenir par des moyens indignes d'un homme, qu'il porte la robe ou l'uniforme.
BRIAS.
Et moi ?...
MONTÉCLAIN.
Vous êtes mon premier complice... Mais, ditesmoi, ces dames viennent-elles ?...
BRIAS.
Ma mérc est au salon... avec M. et Mï"* de Firmiani, les Francheville, les Bastcrne...
C'est très bien. ..Vous savez ce dont nous sommes convenus... allez troavei- ces dames, remerciez-les de ma part.
BRIAS.
Je vous préviens qu'il vous faudra faire votre paix avec ma sœur... elle est furieuse de ne pas avoir été invitée.
MONTÉCLAIN.
Je ne suis pas assez sûr de ce qui va se passer clsedire ici, pour en rendre témoin une jeune fille. Mais l'heure approche... allez, et n'oubliez pas le notaire... vous l'avez bieo slylé?...
BRIAS.
Une machine à vapeur écrivante et grossoyanle ne sera ni plus impassible, ni plus silencieuse... Je vais le chercher. . (Il sort.)
MONTÉCLAIN.
Très bien... (A d'Avaiianne ) Et le livre sacra nieniel?
d'avatia>ni:.
Le voici.
MONTÉCLAIN.
Veuillez mettre le signet à la page ou est écrite la seule espérance qui nous reste... (.ilimit à une
no
LA CLOSERIE DES GENÊTS
porte de côté.) Silence... une voilure dans la grande avenue!... C'est M^^ede Beauval.
d'avatianne.
Ou un autre de vos invités...
MONTKCLAIN.
iSon... tout le monde est arrivé par le parc.
d'avatianne.
El Georges d'Esiéve? ..
MONTÉCLAIN.
Oh ! il est venu, mais je l'ai mis sous clé ; je réponds de lui, et du diable s'il peut s'échapper. Je le donne au plus vigoureux et au plus adroit... Des murs tout nus et une lucarne grillée, à dix pieds du sol...
d'avatianne.
Ce n'est donc pas une plaisanterie que ces prisons terribles que renferment les vieux chàleaux de la Bretagne?
MONTÉCLAIN.
Ni les prisons... ni les moyens épouvantables de supplice. (Il pousse un bouton cachd dans l'une des moulures de la porte du fond ; une trappe s'en • vre.) Regardez...
d'avatianne.
Des oubliettes l (D'Avatianne se penche sur le bord du trou. Montéclain rarrcte.) Eh 1 doucement... ce serait un voy;ige dangereux... (F,a trappe se referme.) Vous voyez qu'il ne manquerait rien à notre exécution.
ON DOMESTIQUE, entrant, à voix basse, et rapidement à Montéclain.
Madame de Beauval!...
MONTÉCLAIN, trrs vivement, à d'Avatianne. A votre poste!... et prévenez Brias et le notaire.
(D'Avaiianncse retire parla porte du milieu, au lond.)
scém: II.
MONTÉCLAIN, LÊONA ; puis BRIAS, D'AVATIANNE, le Notaire.
LÉON A, entrant par une porte dérnbi^e. Mon Dieu ! que de mystères pour pénétrer dans le château d'un lion parisien I... Bonjour, Montéclain... dites-moi, mon mari est-il arrivé?...
MOKTKCLAIN.
Pas encore.
LÉONA
Tant mieux... je pourrai rire un peu.
MONTÉCLAIN.
l.li ! de quoi donc?...
LÉONA
Eh! mon Dieu, de lu figure de Georges lorsque je lai présenté à nies invités... et puis de sa fugue quand j'iij voulu recevoir ses remercîmcns...
MONTKCI.AIN.
En effet, le loup de théâtre a été superbe cl
inattendu... et vous verrez que je m'en suis sou* venu.
LÉONA
J'aurais donné quelque chose pour voir la mine du général en pareille occasion... et celle de ma rivale... quicomptait bien devenir comtesse d'Esiéve... cela a di'i élre fort amusant!
MONTÉCLAIN.
Au fait, Léona, c'est très plaisant!... celte fille déshonorée, ce père désolé...
LÉONA
Ah ! ma foi, ça les regarde...
MONTÉCLAIN.
Ce frère qui compte bien punir votre mari...
LÉONA
Est-ce qu'on se bat avec ça ?
MONTÉCLAIN.
Quand on ne se bat pas avec ça, ça vous tue... et à moins qu'il ne vous convienne d'être veuve...
LÉONA
Je n'ai pas assez usé des charmes de mon mariage pour en être là.
MONTÉCLAIN.
C'est pour cela que, moi et mes amis, nous voulons vous épargner celle infortune ; car il est temps que vous sachiez que nous ne sommes ensemble ici que pour décider de votre position vis-à-vis de la famille d'Estève...
LÉONA
Ma position n'a rien d'équivoque, je suppose...
Sans doute, mais le général ne l'accepte pas comme il vous convient de la faire, et il a chargé quelques amis communs de prendre avec vous des arrangeinens.
LÉONA
Une séparation?... encore!...
MONTÉCLAIN.
Vous allez le savoir.
(Il frappe dans ses mains; ses trois amis paraissent, un à chaque coup, ainsi: Crias le premier, par la porte latérale à droite; le notaire le second, par la porte latérale à gauclie; et enfin, d'Avatianne le iroisiijme par la porte du milieu.) LÉONA.
Qu'est-ce cela ?
MONTÉCLAIN.
M. de Brias, que vous connaissez... (Présentaut
d'Avatianne.) M. de Marsay queje vous présente...
(Présentant le notaire.) M. de Rastigiiac, tous deux
mes amis... Veuillez prendre place.!.
( Les trois hommes prennent place autour de la table: Montéclain offre un fauteuil ;\ Léona près de la table, et s'assied un moment aprcs, de l'autre cùté.)
LÉONA
Pardon... mais je n'ai pas l'honneur de connaître vos amis... quoiqu'il me semble que je me rappelle leurs noms ; et je ne vois pas ici M. d'Esicve... qui de devrait être le premier té moin de cet entretien.
\CTE V, ï" TABLEAU, SCENE II.
MONTÉCLAIN.
Sa présence eùl été un obstacle à la liberté de la discussion: il ne voulait consentir à aucun arrangement, et il ne viendra pas... Vous savez, madame, qu'en certaines affaires des tiers sont plus calmes, plus concilians...
LÉON A
Comme il vous plaira... je suis prête à vous entendre...
M0NTÉCL4IN, après un silence.
Dites-moi, ma cliére Léona, avez-vous lu M. de Balzac?
LÉONA, étonnée.
M. de Balzac?... à quoi bon celle question?...
NONTÉCLAm.
Vous savez que chacun a sa façon d'arriver au but. Veuillez donc me répondre... Avez-vous lu M. de Balzac?...
LÉONA
Je ne serais pas femme, si je ne savais par cœur tous ses délicieux ouvrages.
MONTÉCLAIN.
En ce cas, vous devez vous rappeler parfaitement l'Histoire dis Treize ?...
LÉONA
Celte association imaginaire de quelques hommes qui se sont donné la mission de venger la société par des moyens effroyables?... Oui, vraiment; cela m'a fort intéressée...
MONTÉCLAIN.
Vous devez donc être charmée de vous trouver en présence de ses adeptes les plus connus... M. deMarsay et M. de Rastignac... eldeux nouveaux néophytes à qui l'illustre romancier n'a pas encore donné la même célébrité... M. de Brias et moi.
LÉONA, lorgnant d'Avatianne et le notaire.
Vraiment 1... Je vous avertis qu'il vous sera difficile de me faire prendre ces messieurs pour des héros de roman.
MONTÉCLAIN.
Cela se conçoit... le roman étant une histoire... réelle.
LÉONA
Je vous préviens encore, Montéclain, que je ne trouve pas l'invention spirituelle.
MONTÉCLAIN.
Je respecte la liberté des jugemens...
LÉONA
Et que, dans tous les cas, prétendre eEfrayer une femme, alors même qu'on ne réussit pas, est une tentative de mauvais goût.
MONTÉCLAIN.
Permeitez-moi de vous exposer, à ce sujet, une petite théorie; vous pouvez être convaincue que ces messieurs en partagent tous les principes.
Dites... Cela vous essaiera pour la tribune... quand vous y arriverez...
MONTECLAIN.
Certes, ma chère comtesse, personne plus que ces messieurs et moi ne croit au respect que l'homme doit à la femme ; dans notre société, où toutes les carrières et toutes les ambitions nous appartiennent, où la loi donne à l'homme la direction des affaires les plus sérieuses, où sa volonté, comme père ou comme mari, est presque toujours la règle absolue à laquelle il faut que les femmes se soumettent, je trouve qu'il est noble et bon que nos mœurs tempèrent cette autorité arbitraire, et je ne sache rien de plus respectable et de plus charmant que cette protection universelle que la femme trouve dans sa faiblesse même.
LÉONA
Vous parlez fort bien, Montéclain, et vous aurez du succès...
MONTÉCLAIN.
Mais lorsqu'il arrive que la femme, au lieu d'être humble, timide et soumise, qu'il serait odieux de tyranniser, est un être froid, méchant, égoïste; lorsque la duplicité a été sa vie usuelle, lorsque le vol et le mensonge ont été pour elle un moyen de fortune, lorsqu'elle a joué avec l'honneur des familles, lorsque, par ses calomnies et ses intrigues, elle a semé autour d'elle le meurtre et le suicide... j'avoue que la galanterie qui m'obligerait à traiter cette femme avec le plus profond respect, me paraîtrait une dérision et une déplorable faiblesse.
LÉONA, se levant, et s'éloignant de la table.
Monsieur de Montéclain, vous m'avez prise à un piège odieux, et vous avez beau jeu pour m'insulter !...
MONTÉCLAIN.
Vous pensez donc que c'est de vous que Je voulais parler?
LÉONA
Vous êtes un lâche, Montéclain!... et vous n'oseriez parler ainsi à un homme...
MONTÉCLAIN.
Vous avez raison ; s'il s'agissait d'un homme qui eût fait tout cela, je l'enverrais devant un tribunal... et je doute que les juges y missent plus de politesse que moi...
LÉONA
Montéclain !.. Montéclain I...
MONTÉCLAIN.
Vous ne riez plus, Léona? Vous ne trouvez plus l'aventure si plaisante?... Vous voyez que chacun a son tour...
LÉONA, se maîtrisant et se rapprochant de la table.
Mais que voulez-vous donc de moi, messieurs? car je commence à croire que l'invention du romancier deviendra une réalité... Je commence à croire que je suis tombée dans les mains d'amt' gins...