ACTE IV, SCÈNE IX
LE CHIFFONNIER
Et ce nom de Mortagne... c'est le vôtre? UÂRIE, d'une voix basse, et avec crainte.
Oh! ne le dites pas... ne le dites à personne!... Voilà quinze ans que ma mère et moi nous le cachons dans la misère.
Votre mère...
MARIE, de même.
Oui... pour ne pas voir tous les visages se détourner à notre nom, pour ne pas fuir sans cesse devant la malédiction publique.
LE CHIFFONNIER
Expliquez-vous, par grâce... parleil...
MARIE
Oui... mais le malheur ne pardonne pasàceux qu'il a pris pour victimes... La lutte a été inutile... Quinze ans passés dans le travail n'ont pas épuisé la colère de Dieu.., La maladie est venue, elle a frappé ma pauvre mère...
LE CHIFFONNIER
Votre mère... elle vit?
MARIE
Oui... mais, dans ce moment, mourante, désespérée, elle m'attend... vous voyez... dans celte maison... d'où il faudra sortir demain...
LE CHIFFONNIER
Chassées !... chassées comme Olivier!
MARIE
Oui, comme celui qui n'a pas pu me secourir... qui n'a pu protéger ma mère un jour seulement !
LE CHIFFONNIER
Et vous n'êtes pas prés d'elle!
MARIE, avec désespoir.
Ah! c'est que j'en suis là, que je n'ai pas de pain à lui apporter... C'est que j'en suis là , que j'aurais donné ma vie, mon honneur, quesais-je? pour la sauver... C'est que j'en suis là, de me mettre à genoux dans la rue , et de vous dire, à vous que je ne connais pas: La charité, la charité pour ma mère qui se meurt !
LE CHIFFONNIER
Malheureuse Marguerite!
MARIE
Vous savez son nom ?
LE CHIFFONNIER
Et tu t'appelles Luciennes-Marie, toi ?
MARIE
C'est vrai... Mais qui ètes-vous donc, vous qui me connaissez et qui ne me maudissez pas ? LE CHIFFONNIER, lui tendant les bras.
Qui je suis, malheureuse enfant !
MARIE
Qui ètes-vous ? que je vous bénisse, que je vou«
remercie.
LE CHIFFONNIER, reculant, avec désespoir. Laisse-moi... laisse-moi !
L a mère l'Aiguille paraît au fond, soutenue par Olivier. — Ils descendent la rue Saint-Jacques.)
LES ETCDUNS.
A votre tour, vous me fuyez... Oh! ma mère, il faut donc mourir...
(Elle va vers la bouiique du boulanger et s'appuie
toute défaillante le long du mur.)
OLIVIER, à la mère l'Aiguille.
Asseyez-vous là, madame... prenez courage...
Tous les cœurs ne sont pas impitoyables comme
celui de cette femme qui nous a chassés tous deux.
LE CHIFFONNIER, à part.
Mourir... a-t-elle dit!... (A Marie.) Pourquoi parlez-vous de mourir?
MARIE, éperdue.
Mais vous ne m'avez donc pas comprise?... Ma méreattend, elle se meurt... chaque heure est une heure d'agonie... Ce n'est pas la pauvreté qui souffre qui habite notre maison... c'est la misère qui meurt et qui crie : J'ai faim!
OLIVIER, à part, apercevant le chiffonnier. Oh! quelqu'un...
LE CHIFFONNIER, à Marie.
Viens donc, viens... j'ai de l'or, nous la sauverons... Viens.
OLIVIER, s'approchant.
Pardon, monsieur... mais il y a là... une pauvre femme qui se meurt... Par pitié...
LE CHIFFONNIER, reconnaissant Olivier.
Mon fils... lui I
MARIE, avec étonnement.
Mon père... Marie I
MARIE
Que parlez-vous dune femme qui se meurt, monsieur?
OLIVIER
Regardez, volre mère !...
MARIE, courant à elle.
Ma mère !... ma mère!
LA MÈRE
Marie, ma fille... Ah ! merci, mon Dieu !
LE CHIFFONNIER
Marguerite!... Marguerite!...
LA MÈRE
Qui m'appelle ?
OLIVIER
Vous la connaissez, mon père ?
LA MÈRE
Ton père... à toi .. Ah ! miséricorde du ciel !
LE CHIFFONNIER
Oui, c'est moi qui l'ai enfin retrouvée , Marguerite, et ma fille et mon fils!
MARIE et OMVIEB.
Grand Dieu !
LA MERE
Et qui les retrouve tous les trois, la mère et les enfans, cha.ssés, maudits , expirant de misère et de faim...
LES ÉTUDIANS