ACTE DEUXIEME
f n F. yt M K Mt TA nE,t: I r.
Le théâtre représente nii cabinet de restaurant, avec porte ;i droit": et .'i Bauchc ; une table au niiiîiii.
SCMMC I.
CAVALIER, CLLNTO.N, C.\BKSIAN.
(lis sont assis à la talilo, et parai.sscnt avoir (lui Uur (limr. )
CLINTON
Je vous dis qu'en voilà assez... la >ie est mortellement ennuyeuse... Faire aujourd'hui ce que j'ai r.iithier: f.iire demain ce que j'ai f.iit aujour- •l'hui, et rouler jnsipià la vicille.'ise dans ce cerrlc d'oceiipalions mesquines... Je n'en veux plus.
Il se 1' ve.)
CAVALIEK, «e levant.
Tu n'aimes donc plus rien?
CLINTON
Rien... Et voilà pourquoi je suis ici... pour pouvoir me bn\ler la cervelle en liberté.
CAV.VLIER.
.Mais enfin... tu as été amoureuv ?
CLINTO.N.
Assez souvent pour ctrc parfailt nient sur (pie l'amour est un jeu qui ne profile qu'à relui q'ii triche.
ACTi:: II. PHMMiKH tahij:au, scèm: I,
i:abi;stan.
El lu rts été volé?
CLINTON
A ce point, que mon cœur est au^si sec que ma bourbe... Je vous en préviens, mes amis, une fois la carie d'anjourci'liui payée, Ions mes comptes seront réglés avec In vie... Belles espérances de ma jeunesse, douces illusions de mon cœur, dix mille livres de rentes que je possédais.., tout cela est réduit à zéro...
CABESTAN
Ce n'est guère pour vivre.
CAVALIER
El n'as-tu pas des bras... une tète?...
CABESTAN , se levant.
Beau patrimoine!
CAVALIER
Les trois quarts des hommes n'en ont pas d'au- Ires, et l'humanilé vil... les pauvres arrivent.
CLINTON
Mais à supposer que j'arrive... à quoi arrivera is-je ?
CAVALIKR.
Au but que tu te proposeras.
CLINTON
El quel bul veux-tu que je me propose? d'élre médecin, notaire, avocat, ministre?... Médecin.' pour voir les infirmités liidewscs de la nature liuinnine?... Notaire! pour apprendre les pissions viles el intéressées do nicsclicns?... Avocat! pour l'aire de l'allcndrisscmcnt sur un homicide, de la même voix dont j'aiirni» plaidé pour up.c gargouille?,.. Ministre! pourcntcndredirctjuc je suis un grand homme par ceux que je protège, et un imbécile par coiix que je ne [irolégc pas?... Allons donc!... cela l'oit lever le cœur.
CAVALIKK.
El les arts... cl la poésie?
CLINTON
La poé.-ie... Àh ! par Dieu ! elle est jolie votre poésie; la poésie, dans un pays où les machines sont plus intelligentes f;!ie les hommes; la poésie, à une é|)0(iue où un pot d'eau réduit en vapeur vaut mieux que le bras de vingt Hercules et de cent Kolands; où l'on brave la coiérc du ciel, à l'abri d'une broche sur un toit... De la poésie, dans un temps qui ne croit à rien, ni a personne... Non, non, il n'y a de poésie que là où il y a de I;i foi, (le Icspérance... Tenez, vous autres, voulezvous que je vous dise la vérité ?... Je suis né cinq cents ans trop tôt, on cinq cents ans trop lard.
CAVAMKR et CABESTAN.
Bah !
CLINTON
Vous vous vantez de vos télescopes... Qu'est cela, prés de la lunelle de .Mazraïni, ([ni faisait voir â travers les nnns des maisons? Vous parlez des chemin? de fer .. cela vaut il le taois des trois
bossus, qui les portait en une minute d'un [lole à l'aulre?... Qu'est-ce que vos ballons, aujirés de l'hippogrilTe? Qu'est-ce (pie v(js n;agnéliscurs, près du rameau d'or qui endormait le triple chien?... et I "eau infernale qui faisait Achille invulnérable?... cl l'anneau de Gigés qui rendait invisible?... et la coupe de Roland qui apprenait la vérité aux maris?.., étions ces précieux talismans qui donnaient à l'homme une puissance si haulc? tout cela est perdu, oublié... Voilà pourquoi je suis né cinq cents ans trop lard.
CAVALIER
Et pourquoi es-lu né cinq cents ans trop tôt?
CLINTON
Parce qu'au train dont vont les hommes et les choses... je suis sur que tout cela reviendra, pour se perdre encore et revenir ensuite... La terre tourne, le ciel tourne, la s(ience tourne, cl tout revient à la mém.e place , cl je suis sûr que l'avenir nous ramènera le passé.
cavalieh.
El penses-tu que lu eusses été plus heureux avec ce pouvoir de plus?... Non, Gaspard, le malheur de l'homme n'est pas dans son impuissance... il est dans ses désirs insatiables...
CLINTON
Cela se peut , mais j'aurais voulu en courir la chance... Que veux-tu que j'y fasse? je n'ai pas été du passé où cela était, je ne serai pas de l'avenir où cela sera... Le hasard m'a mal choisi mon heure... elle me déplaît... la compagnie m'ennuie, je m'en vais ; bonsoir !
CAVALIER
Mais ne sais-tu pas (pie Meta esl arrivée à l'aris ?
CLINTON
Oui, je le sais.
CAVALIEÎ!.
Ne l'aimes-lu donc plus ?
CLINTON
Non , car je ne la hais plus... Ali! pendaiil la première année de cette vie d'orgies et de festins, souvent son image m'est apparue comme un reproche vivant...
CAVALIEK.
El tu ne l'as pas écoutée?
CLINTON
L'écouler... elle, dont le mensonge m"a poussé à l'abîme où je suis arrivé... Oh! je l'ai maudite bien des fois,
CAVALIER
("est que lu l'aimes encore.
CLINTON
Eh bien ! oui... et c"est pour cela que je me tue... pour me punir de ma lâcheté, car j'ai voulu la revoir... je l'ai Iciité... mais je l'ai trouvée aussi implacable et aussi dédaigneuse qu'elle le fut le jour où elle nie perdit.
LIS TAÎJSMANS,
CABESTAN
Aiii>i donc, impossible de le voiifror?
CM>T(ty,
Je l'ii ni écrit... j'ai voiilii lui Irgncr lo rpiiinnls de m'nvoir ponssf^ an suicide... Laissez-moi en finir, avant que je n'apijreiinc qu'elle a ri de ma dernière faiblesse...
CABESTAN
ICIle en est capable.
CAVAijEU, à Cabcst.iii.
Te tairas-tii, mnihenrenx!
CLINTON
il a raison... et d'ailleurs, croyez- moi... mon jinrii est pris... mes réflexions sont failes... je n'aime plus rien... je no désire plus rien... Voilà, je pense, assez de motifs pour en finir.
CABESTAN
Il n'y a rien à dire à ccIh.
CAVAI.IEtî.
Il ya a dire une seule chose... c'csl que c'est un crime de se liicr.
CLINTON
Je saurai cela tout à l'îieure.
CAVALIER
Tu ne crois donc à rien ?
A quoi veu\-tu donc (juc' je croie ?
CAVALIEI5.
A Dieu, (jui punit et récompense.
CABESTAN
El, par conséquent, au diable, son ennemi?
CAA'ALIin.
Pourquoi pas?
CLINTON
( ommenti vrai, cavalier... tu crois...
CAVALlEll.
Eli ! mon ami, irc>t-il pas parloiil, ci toujours à nos côté<, tentant, piMilanl petits et ^irands, enf.mset vieillards, fiommes et femmes?. .(]i'lle servante effrontée qui s'introduit dans la maison (riin bon vieux père de famille, qui le flatte, le trompe, l'égaré, chasse peu à peu du foyer (^nitipstiqiic les amis, les parens, les enfans, et qui, une fois qu'elle tient sa proie, la dévore, jusqu'à ce qu'elle l'envoie mourir de douleur cl de mi.sére à l'hôpital... celle fdle, c'est le diable! Le fainéant qui attire l'honnête ouvrier au cabaret... qui, au lieu du travail, lui fait de l'ivresse une habitude... qui de l'ivresse le poiL«sc à l'improbiié, de l'imp:ipi)ité au vol, du vol a la coiir d'assi.scs, de la cour d'assises au bagne.,, ce bon camarade, c'eU le diable... Le diable, c'est l'infâme espion qui dit à l'oreille duii cénéral... cTu aurns un million si lu trahis...!) c'est le vieux libertin (|ui promet de.*» équipaffCs et des rlenlellcs aux iiauvres jeunes (]]les qui Kagnenl vingt sous à travailler vinpl heures par jour... Le diable, c'est le flallpur qui
pousse les iniiss;ins à écraser les faibles... Le di;:- Itle, le dis-je, il est partout : à côté du joueur qui perd le pain de sa femme et de -es enfans... à côte du banqueroutier qui prend le fond de sa caisse, cl y laisse son honneur... (Dûsii-nnnt Calicsian.) Mais de toutes les fl'^ures qu'il prend .. la plus liompeuse, la plus fatale, c'est celle de l'ami qui rit à vos sottises, applaudit à vos vices, bal des mains à votre lâcheté, et qui, lorsqu'il vous a pousse de précipice en précipice jus(iirau dernier abime, le suicide, vous crie : «Va toujours, il n'y a rien au delà!..." voilà le vrai diable envoyé sur la terre pour la perte des hommes!
(lavalier !
(Cabestan ?
CABESTAN
CAXALIER.
CABESTAN
Si lu me connais... lu sais ce dont je suis capable ..
CAVALIER
Eh bien! comme lu voudras, Cabestan.
CIINTON.
Allons, allons, messieurs, n'ailcz-vous pas vouloir vdus égorger parce qu'il me plail de me brrtler la cervelle?... Point de dispute, et buvons... CAVALIER, à part.
Il faut le sauver!
(Il prciul le vorro (('.ic tiii a rempli Clinton, cl y vtrsc quelques goiitks iViiu llacoii qu'il cache.)
lîuvotis!... vous, à ma bonne morl... moi, à votre longue \ie... (Il uiiiquc avec Cabestan.) Tu refuses. Cavalier?
CAVALIER
No!i, mais prends mon verre.
CLINTON
Soit!
(Il lioil dans le verre que lui a (loiiiié Cavalier.)
CABESTAN, prùseniaiit son verre.
Prends plutôt le mien.
CAVALIER
Ne Tas-tu pas assez empoisonné de les mauvais conseils?
CABESTAN
Prends garde!
CLINTON
Allons, buvons, et pas un mot de plus... Pouvcz-vous me donner, l'un ou l'aulro, le pouvoir d'elle ce que je veux? pouvez-vous me rendre cette fleur de l'àmcque j'ai perdue?... non?... Eh bien! I. lissez-moi en repos .. (Cav.ilier élcnd la main sur lui.) C'est étrange, ce vin m'a troublé la tête... et je me .sens unr liorrible envie île dormir.
CABESTAN
Dormir au moment de te tuer... Tu as donc renoncé à ton projet ?