‹ [Magasin théâtralChapitre 997 sur 1545 · ADÈLE, CLARA · texte numérisé non relu

ADÈLE, CLARA

ADÈLE , se rasseyant. Sais- tu pourquoi la vicomtesse ne paile plus que de médecine?

CLARA. Sais-tu pourquoi , il y a un an, la vicomtesse ne parlait que de guerre ?

ADÈLE. Méchante!

CLARA. Oui , le colonel Armand ^ est parti , il y a un an , pour la guerre d'Alger. M. le docteur Olivier Delaunay a été présenté en son absence à la vicomtesse La guerre et la médecine se donnent la main. Et tu sais que notre chère vicomtesse est le reflet exact de la personne qui a le bonheur de lui plaire. Dans trois mois viennent im jeune et bel avocat , et elle donnera des consulutions, comme ell«

traçail des ])lans île bataille , comme elle vient de te prescrire tui régime.

ADÈLE. Et qui vous a conté tout cela, belle provinciale arrivée depuis quinze jours ?

CLARA. Est-ce que je ne la connaissais pas avant de quitter Paris ; et puis madame de Camps est venue hier pendant que tu n'y étais pas , elle m'a fait la biographie de la vicomtesse.

ADÈLE. Oh ! que je suis aise de ne pas m'ètre trouvée chez moi ! Cette femme me fait mal avec ses éternelles calomnies.

CLARA , à un domestique qui entre. Qu'y a-t-il?

LE DOMESTIQUE. Une letUe.

CLARA , la prenant. Poiu' moi , ou pomma sœur ?

LE DOMESTIQUE. Pour madame la baronne.

ADÈLE. Donne... C'est sans doute de mon mari.

(Le domestique sort.) CLARA , la lui remettant. Ce n'est point on écritui'e ; d'ailleurs elle est timbrée de Paris , et le colonel est à Strasbourg.

ADÈLE , regardant le cachet , puis i'écriiure. Dieu !

CLARA. Qu'as-tu donc?

ADÈLE. J'espérais ne revoir jamais ni ce cachet ni cette écriture.

(Elle s'assied et froisse la lettre entre ses mains.)

CLARA. Adèle... calme-toi... Tu es toute tremblante I .. . Et de qui est donc cette lettre .''

ADÈLE. Oh! c'est de lui... c'est de lui...

CLARA, cherchant. De lui...

ADÈLE. Voilà bien sa devise , que j'avais prise aussi pour la mienne... Adesso e sempre... « Maintenant et toujours. »

CLARA. Antony !

ADÈLE. Oui , Antony de retour... et qui m'écrit... qui osem'écrirc...

CLARA. Mais c'est à titre d'ancien ami , peut-être ?

ADÈLE. Je ne crois pas à l'amitié qui suit l'amour.

CLARA. Mais rappelle-toi , Adèle , la manière dont il est parti tout-à-coup, aussitôt que le colonel d'Hervey te demanda en mariage, lorsqu'il pouvait s'offrir à notre père qui lui rendait justice jeune,

paraissant riche aimé de toi car tu

l'aimais... il pouvait espérer d'obtenir la préférence... mais point du tout , il part,

te demandant quinze jours seulement

ÎC délai expire on n'entend plus parler

de lui, et trois ans se passent sans qu'on sache en quel lieu de la terre l'a conduit son caractère inquiet et aventureux Si

ce n'est une preuve d'indifférence , c*en es» au moins une de légèreté.

ADÈLE. Antony n'était ni léger ni indifférent... il m'aimait autant qu'mi cœiii profond et fier peut aimer ; et , s'il es' parti , c'est qu'il y avait sans doute , poui qu'il restât, des obstacles qu'une volontt' humaine ne pouvait surmonter... Oh 1 si tu l'avais suivi comme moi au milieu du monde , où il semblait étranger , parce qu'il lui était supérieur , si tu l'avais vu triste et sévère au milieu de ces jeunes fous, élégans et nuls... si, au milieu de ces regards qui le soir nous entourent, joyeux et pétillans... tu avais vu ses yeux constamment arrêtés sur toi, fixes et sombres , tu aurais deviné que l'amour qu'il' exprimaient ne se laissait pas abattre par

quelques difficultés et, lorsqu'il serait

parti... tu te serais dit la première : C'tsl qu'il était impossible qu'il restât.

CLARA. Mais peut-être que cet amour, après trois ans d'absence. ..

ADÈLE. Regarde comme sa main tremblait en écrivant cette adresse...

CLARA. Oh ! moi , je suis sûre que nous n'allonsretrouver qu'un ami biendévoué. . . bien sincère...

ADÈLE . Eh bien ! ouvre donc cette lettie , car alors... moi... car moi, je ne l'ose pas...

CLARA, lisant. « Madame... » tu vois, madame...

ADÈLE, vivement. Il n'a jamais eu le droit de me donner un autre nom.

CLARA , lisant. << î\Iadame , sera-t-il per- » mis à un ancien ami , dont vous ave/. » peut-être oublié jusqu'au nom, de dépo- » ser àvospieds ses hommages respectueux ; » de retour à Paris , et devant repartir » bientôt, souffrez qu'usant des droitsd'une » ancienne connaissance, il se présente chey » vous ce matin.

» Daiffnez , etc.

» ANTOINfY. -

ADÈLE. Ce matin... Il est onze heures., il va venir...

CLARA. Eh bien ! je ne vois là qu'une lettre très-froide, très-mesurée...

ADÈLE. Et cette devise...

CLARA. C'était la sienne avant qu'il m

te connvit, peut-être; il l'a conservée

Mais sais-tu qu'il y a vraiment deranioutpropre... car, qui te dit qu'il t'aime encore ?

ADÈLE , mettant la main sur son cœur Je le sens là ..

CLARA. Il annonce son départ...

ADÈLE. Si nous nous revoyons, il restera... Ecoute, je ne veux pas le revoir, je

ne le veux pas. . . Ce n'est point à toi , Clara, ma sœur, mon amie... à toi , qui sais que je l'ai aimé... que j'essaierai de cacher un seul sentiment de mon cœur.... Oh! non,

je crois bien que je ne l'aime plus

D'Hervey est si bon , si digne d'être aimé, que je n'ai conservé aucun regret d'un autre tems... Mais il ne faut pas que je le revoie... Si je le revois... s'il me parle, s'il me regarde... Oh I c'est qu'il y a dans 5es yeux une fascination , dans sa voix un charme... Oh! non, iioii. Tu allais sortir, c'est moi qui sortirai. Tu le recevras, toi, Clara ; tu lui diras que j'ai conservé pour lui tous les sentimens d'une amie... Que si le colonel d'Hervey était ici , il se ferait comme moi un vrai plaisir de le recevoir ; mais qu'en l'absence de mon mari... pour moi , ou plutôt pour le monde , je le supplie de ne pas essayer de me revoir... qu'il parte... et tout ce qu'une amie peut faire de vœux accompagnera son départ. . . Qu'il parte , ou , s'il reste , c'est moi qui partirai... Montre-lui ma fille; dis-lui que je l'aime passionnément, que cette enfant est ma joie. . . mon bonheur. .. ma vie. Il te demandera si parfois j'ai parlé de lui avec toi. CLARA. Je lui dirai la vérité... Jamais. ADÈLE. Au contraire, dis-lui oui quelquefois. . . Si tu lui disais non , il croirait que je l'aime encore, et que je crains jusqu'à son souvenir.

CLARA. Sois tranquille... tu sais comme 1 m'écoutait. Je te promets d'obtenir de ui qu'il parte sans te revoir.

LE DOMESTIQUE , a Clara. La voiture de madame est prête.

ADÈLE. C'est bien. Adieu , Clara... Cependant sois bonne avec Antony ; adoucis par des paroles d'amitié ce qu'il y a d'amer dans ce que j'exige de lui... et , s'il a pleuré, ne me le dis pas à mon retour.. . Adieu...

CLARA. Tu te trompes , ce chapeau est le mien.

ADÈLE. C'est juste ! n'oublie rien de ce que je t'ai dit.

(Elle son.) CLARA. Oh ! non. Pauvre Adèle ! je savais bien qu'elle n'était pas heureuse

Mais n'est-ce pas à tort que cette lettre l'inquiète. Enfin , mieux vaut qu'elle l'évite. (Elle va au balcon et parle à sa sœur.) Prends bien garde , Adèle , ces chevaux

m'épouvantent A quelle heure renti-e-

ras-tu?

ADÈLE , de la rue. Mais peut-être pas avant le soir.

CLARA. Bien , adieu. {Appelant un domesti4fue.^ Henri , défendez la porte pour

ANTONY. 3

tout le monde, excepté pour un étranger, M. Antony; allez.... Quel est ce briiit?

Dans la rue. Arrêtez ! arrêtez !

CLARA , allant à la fenêtre. La voitm-e... ma sœur... mon Dieu ! Oh ! oui , arrêtez, arrêtez ! Oh! je n'y vois plus... Au nom du ciel, arrêtez ! c'est ma sœur, ma sœur ! {Bruit et cris dans la rue. Clara jette un cri

et vient retomber sur un fauteuil.) Oh ! grâce, grâce , mon Dieu !

HENRI , rentrant. Madame , ne craignez rien , les chevaux sont arrêtés ; un jeune homme s'est jeté au-devant d'eux... il n'y a plus de danger.

CLAivA. Oh ! merci , mon Dieu !

(Bruit dans la rue.)

PLUSIEURS VOIX. Il est tué , non , si ,

blessé. Où le ti-ansporter?

ADÈLE , dans la rue. Chez moi ! chez moi !

CLARA. C'est la voix de ma sœur!... il

ne lui est rien arrivé. . . Mon Dieu !. . . Mes

genoux tiemblent, je ne puis maicher...

Adèle!...

(Elle sort.)

UîV DOMESTIQUE. Qu'y a-t-il , madame?

CLARA. C'est ma sœur , ma sœur ! une voiture ! Ah ! c'est toi !

ADÈLE , entrant pâle. Clara. . . ma sœur. . sois tranquille... je ne suis pas blessée. {Ju domestique.) Courez chercher un médecin... M. Olivier Delaunay, c'est le plus voisin... Ou plutôt passez d'abord chez la vicomtesse de Lancy, il y sera peut-être... Faites déposer le blessé en bas , dans le vestibule : allez. {Il sort.) CWa ! Clara!... sais-tu que c'est lui... lui... Antony !

CLARA. Antony!... Dieu!...

ADÈLE. Et quel autre que lui aurait osé se jeter au-devant de deux chevaux emportés ?

CLARA. Et comment"

ADÈLE. Ne comprends-tu pas.^ Il venait ici... le malheureux! il aura eu le front brisé.

CLARA. Mais e»-tu sûr que ce soit lui ?

ADÈLE. Oh ! si j'en suis sûre ! et n'ai-je pas eu le tems de le voir tandis qu'ils l'entraînaient? n'ai-je pas eu le temps de le recomiaître tandis qu'ils le foulaient aui pieds ?

CLARA. Oh !...

ADÈLE. Ecoute , va près de lui , ou pliu tôt envoie quelqu'un ; et, si tu doutes encore, dis qu'on m'apporte les papiers qu'il a sur siu: lui, afin que je sache qui il est ; car il est évanoui, vois-tu, évanoui, peutêtre mort ! Mais va donc ! va donc ! et faismoi donner de ses nouvelles. {Clara sort.) Dp ses nouvelles ! oh ! c'e§t moi qui devrait

MAAASIN THKATRAL.

en aller chercher ! . . c'est moi qui ^devrais être là pour lire dans les yeux du médecin a mort ou sa vie? Son cœur devrait reommencer à battre sous ma main, mes yeux devraient être les premiers qu'il rencontrât. N'est-ce pas pour moi?... n'est-ce pas en me sauvant la vie!... Oh! mon Dieu!... il y aurait là des étx-angei-s, des indifférens , des gens au cœm- froid qui épieraient I Oh! mon Dieu? ne viendra-t-on pas me dire s'il est mort ou vivant. [A un domestique qui entre. ^ Eh bien?

LE DOMESTIQUE, remettant un portefeuille et un petit poignard. Pour madanae.

ADELE. Donnez. Comment va- t-il ? a-t-il ouvert les yeux ?

LE DOMESTIQUE. Pas encore ; mais M. Delaunay vient d'arriver , il est près de

ADÈLE. Bien. Vous lui direz de monter, que je sache de lui-même... Allez. Si pourtant je m'étais trompée , si ce n'était pas lui... {Ouvrant le portefeuille.) Dieu, que j'ai bien fait... mon portrait! Si un autre que moi avait ouvert ce portefeuille, mon portrait qu'il a fait de souvenir... Pauvre Antony, je ne suis plus si jolie que cela, va !... Dans ta pensée j'étais belle... j'étais heureuse... tu me retrouveras bien changée... J'ai tant souffert. {Continuant ses recherches.) Une lettre de moi!... la seule que je lui aie écrite. {Lisant.) Je lui disais que je l'aimais... Le malheureux... l'imprudent... Si je la reprenais... c'est le seul témoignage... il n'a qu'elle j sans doute il l'a relue mille fois... c'est son bien , sa consolation... et je le lui ravirais ! Et quand , les yeux à peine rouverts... mourant pour

moi... il portera la main à sa poitrine

ce ne sera pas sa blessure qu'il cherchera , ce sera cette lettre. . . il ne la trouvera plus. . . et c'est moi qui la lui aurai sousti-aite! oli ! ce serait affreux !... qu'il la garde... D'ailleurs, n'ai-je pas gardé les siennes , moi !... Son poignard, que je m'effrayais de lui voir porter toujours. . . j'ignorais que es fût son pommeau qui lui servît de cachet et de devise... Je le reconnais bien à ces idées d'amour et de mort constamment mêlées... Antony !... Je n'y puis résister... il faut que j'aille... que je voie moimême... Ah! monsieur Olivier, venez, venez ! EL bien ?

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