‹ [Magasin théâtralChapitre 998 sur 1545 · SCENE · texte numérisé non relu

SCENE

ADELE , OLIVIER , DELAUNAY , p,n\ ANTONY,

OLIVIER. Rassurez-vous, madame; l'accidcni , quoique grave , n'est point dangc reux.

ADÈLE. Dites-vous vrai?

OLIVIER. Je réponds du blessé... Vous en rapjiortez-vous à ma parole?... Mais vous-même, la frayeur, le saisissement

ADÈLE. Est-il revenu à lui?

OLIVIER. Pas encore. Mais votre pâleur?...

ADÈLE. Pomquoi donc l'avez- vous quitté?.,.

OLIVIER. Un de mes amis est près de lui... On m'a dit que vous désiriez avoir des nouvelles sûi-es... Puis j'ai pensé que vous aviez peut-être besoin...

ADÈLE. Moi!... moi!... il s'agit bien de moi... Mais qu'a-t-il enfin?... Qu'aveivous fait?

OLIVIER. Les termes scientifiques vous effraieront peut-être ?

ADÈLE. Oh ! non , non pourvu que je sache ! . . . Vous comprenez ; il m'a sauvé la vie... c'est tout simple...

OLIVIER , avec quelque etonnemenf. Oui , sans doute, madame... Eh bien! le timon , en l'atteignant , a causé une forte contusion au côté droit de la poitrine. La violence du coup a amené l'évanouissement ; j'ai opéré à l'instant vme saignée abondante. . . et maintenant du repos et de la tranquillitéferont le reste... Mais il ne pouvait rester dans le vestibule , entouié de domestiques , de curieux ; j'ai donné en votre nom l'ordre qu'on le transportât ici.

ADÈLE. Ici!... Etait-il donc trop faible pour être conduit chez lui ?..

OLIVIER. Il n'y aurait eu à cela aucun inconvénient, à moins ijne l'appareil ne se dérangeât ; mais j'ai pensé qu'une reconnaissance , que vous paraissez si bien sentir, avait besoin de lui être exprimée...

ADÈLE. Oui , certes. {Bas.) Et s'il allait parler , si mon nom prononcé par lui... (Haut.) Oui , oui, sans doute, vous avez bien fait... Mais il faut qu'il soit seul , n'est-ce pas... tout-à-fait seul quand il ouvrira les yeux ? Vous-même passerez dans une autre diambre , car la vue a un étranger. . .

OLIVIER. Mais cependant...

ADÈLE. Ah! vous avez dit que la moindre émotion lui serait funeste. .. vous l'avez dit. ou du moins je le crois, n'est-ce pas?

ATH-oirr.

OLIVIER , la regardant. Oui, madame...

je l'ai dit... c'est nécessaire... mais cette précaution n'est pas pour moi... pour moi médecin.

ADÈLE. Le voilà... Ecoutez, je vous prie... dites qu'il a besoin d'être seul... que c'est vous qui ordonnez que personne ne veste près de lui. {Clara entre a{>ec des domestiques portant Antony. Déposez-le sur îe sofa... Clara, M. Olivier dit qu'il faut laisser le malade seul... que nous devons ^rtir tous... Vous voyez, docteur, que je jonne l'exemple.. . Clara, tu tiendras compagnie à M.Olivier; moi je vais donner quelques ordres... Clara.

(Adèle sort.)

OLIVIER, à Clara. Paidon , je m'assurais. . . Le pouls recommence à batti'e ;

me voici.

(Ils sortent. Antony reste seul un instant, puis une petite porte se rouvre , et Adèle entre avec précaution.)

ADÈLE. Il est seul enfin... Antony...

Voilà done comme je devais le revoir... pâle, mourant. .. La dernière fois que je le vis... il était aussi près de moi plein d'existence , calculant pour tous deux un même avenir... Quinze jours d'absence, disait-il, et une réunion éternelle... et en partant il pressait ma main sur son cœur. Vois comme il bat, disait-il ; eh bien ! c'est de joie , c'est d'espérance. Il part, et trois ans , minute par minute , jour par jour , s'écoulent lentement séparés... Il est là près de moi... comme il y était alors... c'est bien lui... c'est bien moi... rien n'est changé en apparence, seulement son cœur bat à peine, et notre amour est un crime, Antony ! . . .

(Elle laisse tomber sa tête entre ses mains : Antony rouvre les yeux, voit une femme , la regarde fixement et rassemble se» ide'es.)

ANTONY. Adèle?...

ADÈLE , laissant tomber ses mains. Ah !

ANTONY. Adèle !

(Il fait un mouvement pour se lever. )

ADELE. Oh î restez , restez... vous êtes blessé, et le moindre mouvement, la moindre tentative...

ANTCWY. Ah ! oui, je ïe sens; en revenant à \Sioi , en vous retrouvant près de moi , j'ai cru vous avoir quittée nier, et vous revoir aujomd'hui. Qu'ai-je donc fait des trois ans qui se sont passés ? trois ans , et pas un souvenir I

ADÈLE. Oh! ne parlez pas.

ANTONY. Je me rappelle maintenant, je vous ai revue pâle, effrayée... J'ai entendu vos cris, une voiture, des chevaux.. . je me suis jeté au devant,.» Puis tout a

disparu dans un nuage de sang , et j'ai espéré être tué...

ADÈLE. Vous n'êtes que peu dangereuse^ ment blessé, monsieur, et bientôt, j'espère..

ANTONY. Monsieur-,.... Oh! malheur à moi, car ma mémoire revient. . . monsieiu". .. et bien , moi aussi , je dirai madame; je désapprendrai le nom d'Adèle pour celu: de D'Hervey.. madame d'Hervey, et que le malhcm' d'une vie tout entière soit dark, ces deux mots...

ADÈLE. Vous avez besoin de soins , Antony et je vais appeler.

ANTONY. Antony, c'est monnom à moi..r

toujoms le même Mille souvenirs de

bonheur sont dans ce nom. .. Mais madame d'Hei'vey ! . . .

ADÈLE. Antony !

ANTONY. Oh ! redis monnom ainsi, encore... et j'oublierai tout... Oh! ne t'éloigne pas, mon Dieu ! . . . reviens, reviens , que je te revoie. .. je ne vous tutoierai plus, e vous appellerai madame. .. Venez, venez , e vous supplie ; oui, c'est bien vous, touours belle... calme... comme si pom- voua seule la vie n'avait pas de souvenirs amers . . . Vous êtes donc heureuse, madame ?...

ADÈLE. Oui, heiu-euse...

ANTONY. Moi aussi , Adèle , je suis heiureux ! . . .

ADÈLE. Vous!...

ANTONY. Pourquoi pas?... douter, voilà le malheur ; mais lorsqu'on n'a plus rien à espérer ou à craindre de la vie, que notre jugement est prononcé ici-bas comme celui d'un damné. . . le cœm* cesse de saigner.. . il s'engourdit dans sa douleur... et le désespoir a aussi son calme, qui, vu par les gens heureux, ressemble au bonheur... Et puis, mallieiu"... bonheui'... désespoir, ne sontce pas de vains mots , Tin assemblage de lettres qui représente une idée dans notre imagination, et pas aillem'S... que le tems détruit et recompose pour en former d'autres. . . Qui donc, en me regardant, en me voyant vous sourire comme je vous somis en ce moment, oserait dire : Antony n'est pas heureux ! . . .

ADELE. Laissez-moi...

ANTONY , poursuivant son idée. Car, voilà les hommes... que j'aille au milieu d'eux, qu'écrasé de douleurs , je tombe sur mic place publique , que je découvi'e à leurs yeux béans et avides la blessure de ma poitrine et les cicatiices de mon bras, ils diront : Oh ! le malheureux, il souffre ; car là, pom- lem-s yeux vulgaires, tout sera visible, sang et blessm-es... et ils s'approcheront. . . et par pitié pour une souffrance, qui demain petit être la leur , ils me secousre

MAGASIN incATRAL.

. ront. .. mais que, trati dans mes espérances les plus divines. . . blasphémant Dieu, l'auie déchirée et le cœur saignant, j'aille me roider au milieu de leur foule, en leur disant : Oh î mes amis, pitié pour moi, pitié ! je souffre bien. . . je suis bien malheureux ! . . ils diront : C'est im fou , un insensé ; et ils passeront en riant...

ADÈLE, essayant de dégager sa main.

Permettez...

Aïs TONY. !Et c'est pour cela que Dieu a voulu que l'homme ne pût pas cacher le sang de son coi-ps sous ses vêtemens , mais a permis qu'il cachât les blessures de son amesousuii so\xrire. (Lui écartant les mains.) Regarde-moi enface, Adèle... Nous sommes heureux, n'est-ce pas?

ADÈLE. Oh! calmez-vous; agité comme vous l'êtes, comment vous transporter chez vous?

ANTONY. Chez moi me transporter!

vous allez donc. . . Ah ! oui, je comprends...

ADÈLE. Vous ne pouvez rester ici dès lors que votre état n'offre plus aucune inquiétude ; tous mes amis qui vous connaissent savent que vous m'avez aimée... . et pour moi-même...

ANTONY. Oh ! dites pour le moncte...

madame!... Il faudrait donc que je fussi mourant pour que je restasse ici. . ce serai\ dans les convulsions de l'agonie seulen%ent que ma main pourrait serrer la vôtre. Ah ! mon Dieu ! Adèle, Adèle î

ADÈLE. Oh! non ; si le moindre dangei existait, si le médecin n'avait pas répondu de vous, om, je risquerais ma réputation , qui n'est plus à moi , pour vous garder . . j'aurais une excuse aux yeux de ce monde . . . mais...

ANTONY, déchirant l'appareil de sa blessure et dé sa saignée. Une excuse , ne faut-il ^iie cela?

ADÈLE. Dieu! oh! le malheureux! il a déchiré l'appareil... Du sang! mon Dieu !

du sang! (Elle sonne. ) Au secours! Ce

sang ne s'arrêtera-t-il pas ?.. il pâlît... ses yeux se ferment...

ANTONY, retombant presque évanoui sur le sofa. Et maintenant je l'esterai , n'est-ce pas?...

FIN DU PREMIER ACTE

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