SCENE PREMIERE
CREPON , M- DE CESANNE.
Crc'pon entre par la porte du fond; madame de Césanne par celle de droite.
Mme de Césanne. Ah ! mon Dieu !
CRÉPON. Est-ce bien possible?
Mme DE CÉSANNE. Tous ici, monsieur?
et depuis quand ?
CRÉPON. J'arrive, ma belle dame !
Mme DE Césanne. Et que venez- vous faire au Mont-d'Or? Y os maux d'estomac seraient-ils revenus? Seriez-vous dangereusement malade ? Eh bien ! tant mieux ! c'est bien fait ! c'est une juste punition de votre ingratitude! je ne veux plus vous voir ; je ne veux plus vous parler ; je vous hais, "|e vous déteste, je voudrais vous voir mort !
CRÉPON. Je suis très-sensiblement touché, ma digne et vertueuse cliente , de ce témoignage spontané de votre intérêt ; je reconnais bien là cette charité, cette humanité qui vous est si familière !
Mme DE CÉSANNE. Moqueur ! railleur !
méchant personnage !
CRÉPON. Trêve aux complimens , ma très-chère amie! et je vous en prie, ne plaisantons pas sur la santé. Sérieusement, est-ce que vous me trouvez changé?
Mme DE CÉSANNE. Non vraiment! estce qu'on change à quarante cinq ans? en y regardant de bien près, peut-être s'apercevrait-on que la tète commence à légèrement grisonner. Mais cela adoucit les traits, et vous sied à ravir.
CRÉPON. C'est ce que je me fais répéter tous les matins. Rien ne rajeunit comme les cheveux blancs. Pour vous, sans compliment, ma belle cliente , je vous trouve encore plus de fraîcheur et d'éclat. Aussi ne vous demanderai-je pas le motif qui vous conduit aux eaux. Quelque intrigue bien secrète , n'est-il pas vrai ? quelque grande passion !...
Mme DE CÉSANNE. Eh bien ! pas du tout ! Yous vous trompez complètement.
. si cela avec la
CRÉPON. Oh!
Mmo de Césanne. Non! non !.
était, je vous le dirais !
CRÉPON. Je m'en doute bien !..
franchise qui vous caractérise...
Mme de Césanne. Youlez-vous bien vous taire, et quitter ma main ! Imprudent ! ma fille est ici avec moi !...
CRÉPON. Avec son mari ! avec le général ! A propos, n'est-ce pas bien mal à vous de marier votre fille, et de ne m'a voir pas seulement envoyé un billet de part?
Mme de Césanne. Mais, mon cher maître, le mariage a manqué ! Isaure est encore à marier! Et n'est-ce pas moi, au contraire, qui ai de justes reproches à vous faire d'avoir établi votre fille à mon insu ?
CRÉPON. Eh! non ! votre histoire est absolument la mienne , et cette pauvre Ursule est encore demoiselle !
Mme DE Césanne. En vérité ! C'était cependant un parti...
Crépon. Magnifique ! un jeune homme charmant ! à la tète de la littérature moderne !... doué d'une fécondité , d'une imagination !... il était auteur de deux chemins de fer, de trois bateaux à vapeur, et de quatre journaux!... Ah ! que n'ai-je un fils au lieu d'une fille! je vous aurais demandé pour lui la main de votre chère Isaure.
Mme DE CÉSANNE. Avec quelle sécurité je vous l'aurais donnée ! vous êtes si bon père !
crépon. Et vous si bonne mère ! des deux côtés, mêmes avantages...
Mme DE CÉSANNE. Fortune...
CRÉPON. Considération!.... Mais enfin puisque la Providence n'a pas voulu que les choses fussent ainsi, je vous diraient confidence que je suis sur le point de procurer à ma fille un établissement qui passe toutes mes espérances !
ir DE Césanne. Vraiment! eh bien !
je vous confierai sous le sceau du plus profond secret que j'ai la certitude d'assurer
JULIE
le sort de la mienne de la manière la plus
brillante et pour cela vous pourrez
n'être utile!
CRÉPON. Etpeut-êtreréclamerai-je moimême vos services... De quoi est-il question ?
Mmc DE CÉSANNE. Dans quelques heures, je vous ferai ma confidence tout entière... Je suis attendue chez la marquise de Brécourt; dès que je serai libre, je vous donne tout le reste de inajournée. Vous ne connaissez personne ici?
CRÉPON. Personne que je sache encore...
un ancien ami peut-être — Wilson , un Américain.
MraeDE CÉSANNE. Eh bien I je vous servirai d'introducteur, je vous présenterai à toutes ces dames !..
CRÉPON. Quelle heureuse rencontre !
quelle fête! quelle nouvelle source de plaisirs!.. Je veux être de toutes vos promenades, de toutes vos parties!.. Joue-t-on un jeu d'enfer ? Tirez-vous des feux d'artifice ? Chassez-vous le sanglier? Àvez-vous organisé une troupe de comédie? je remplirai les comiques; je m'en acquitte à ravir... Oh ! la comédie, je l'aime de passion.. . j'en fais, ma fille en fait... elle joue les ingénues à l'hôtel Castellane et compose des romans... nous sommes fous des arts et des artistes!.. Je dînais chez Talma, et La Blache est mon ami... Je suis l'avoué de toutes ces dames de l'Opéra ; j'ai mes entrées au balcon ; je les applaudis ; et peut-être un jour serai-je membre du conseil judiciaire de la Comédie-Française.
Mme DE CÉSANNE. Eh bien ! ce soir même, nous avons bal et grand concert... je chante avec Isaure, vous nous applaudirez !
CRÉPON. Je veux, d'ici là, vous monter la plus jolie cabale !.. Ah ! que n'ai-je mon étude au Mont-d'Or !.. Voulez-vous une couronne? c'est moi qui improvise les couronnes au théâtre Italien... A merveille ! nous formerons une ligue oilensive et défensive ; ce sera entre nous une assurance mutuelle contre la méchanceté et la calomnie... A qui en voulez-vous? quelle rivale voulez-vous immoler? quel mariage vous plaît-il de faire manquer?., me voilà, vous n'avez qu'un mot à dire !
Mmc de CÉSANNE, Nous concerterons tout cela pendant notre promenade.
CRÉPON. Où me conduirez-vous? je veux tout voir, tout explorer.
Mrae DE CÉSA\NE. Malheureusement, je m'en souviens, de votre vie vous n'avez pu vous déterminer à monter à cheval.
CRÉPON. Oui, avant la révolution ; mais
depuis 1830 !.. je suis chef de bataillon de la garde nationale !
Mmc DE CÉSANNE. Vous?
CRÉPON. J'ai toujours ma maison de campagne à Ville-juif, et la commune a voulu se voir commander par moi.
M'"e de CÉSANNE. Vous, chef de bataillon!
CRÉPON. J'avais obligé tant de maris dans la circonscription, et il y a de si bonnes têtes dans la milice citoyenne! force a bien été de monter achevai ; mais de quoi l'ambition ne rend-elle pas capable !. . l'équitation est maintenant mon exercice favori ; c'est une passion ! une fureur! c'est à cheval que je vais à l'audience... je tire l'épée, je tire le pistolet; Grisier est mon maître d'aunes. Le duel est si répandu ! je fais trembler tous mes confrères!... Ah! quelle calamité que la France n'ait paseu la guerre! comme en 92, j'aurais volé le premier au secours de la patrie en danger; j'aurais franchi le Rhin!.. Et qui sait? peut-être avais-je aussi le bâton de maréchal de France dans les fontes de ma selle!... Le vainqueur de Hohenlinden , Moreau a commencé comme moi ; JMoreau était procureur !
Mme de Césanne. Mais est-ce bien vous qui parlez ainsi ?
CRÉPON. Que voulez-vous? l'ardeur française a été trop long-temps enchaînée. La liberté ne nous suffit pas; il nous faut de la gloire ; il m'en faut à moi, et j'aurai la croix d'honneur [.', Vous nie verrez, vous me verrez en uniforme... j'ai mon uniforme avec moi ; je l'ai toujours avec moi mon uniforme... Ainsi, ma chère madame de Césanne,je suis ici votre écuyer, votre défenseur, votre vengeur ; il n'y a pas de péril qui puisse m'intunider ; je veux gravir avec vous la cime du Pic-Sancy, sonder la profondeur du lac Pavin, m 'asseoir sur les cendres des volcans éteints; etpuissé-je être assez favorisé du ciel pour vous voir rouler au fond de quelque précipice, ou entraîner par quelque torrent, afin de m'élancer après vous et de jouir du bonheur et de la gloire de vous ramener triomphant au rivage!
Mme de CÉSANNE. Bien obligée... mais quelle gaiié, quelle verve et quelle volu~ bilité, mon cher maître !
CitÉPON. C'est le plaisir de vous revoir.'.. Le barreau est charmant extra rnuros ! En voyage, à la campagne, il fautde l'extraordinaire, de l'esprit, du trait, des saillies ; l'on sort de toutes ses habitudes !.. A quel endroit, à quelle heure le rendez-vous?
Mmc Oïî CÉSANNE. Ici même ; à deux heures, je viendrai vous prendre.
CRÉPON. Je vous attendrai.
Mme de clsamve. Sans adieu ! sans adieu!..