SCENE II
CRÉPON, seul Elle est vraimenttrès-bien, eette femmelà!.. Ma foi... ma fdle n'est pas ici !..
CREPON, NÉ RIS.
NÉRIS. Ah! vous voilà ! vous voilà donc enfin, mon cher monsieur Crépon ! vous ne faites que de descendre de voiture, m'at-on dit, et j'en suis enchanté... Ah! mon ami, quel événement! quelle joie !... mais quelles horribles souffrances!..
CRÉPON. Eh! mon Dieu ! mon Dieu !..
quel trouble et quelle agitation !.. qu'estce donc, et que vous est-il arrivé?
NÉRIS. Depuis quinze ans, nous avons vu bien des changemens et bien des révolutions ; mais jamais... non, jamais il ne s'en est opéré de plus imprévue et de plus incroyable que celle dont mes yeux sont depuis hier au soir les témoins!.. Mme de Néris!.. ma femme!..
CRÉPON. Eh bien !
NÉRis. Ma femme est charmante! ma femme est adorable ! . .
CRÉPON. Miséricorde!
NÉRIS. Je suis amoureux, jaloux, furieux !... le plus heureux peut-être ou le plus misérable des hommes !
Crépon. Ahçà ! mais, colonel, avez- vous perdu la tète?...
NÉRIS. Ecoutez-moi ! écoutez, je vous prie!..
crépon. J'écoute.
néris. Hier...
CRÉPON. Pardon... une seule question. Comment avez-vous laissé ma fille, ma chère Ursule?
NÉRIS. Encore plus belle et plus aimable, s'il était possible.
CRÉPON. A merveille!
NÉris. Hier au soir, après m'ètre assuré que vous n'étiez pas encore arrivé, j'entre au cabinet de lecture... j'avais parcouru tous les jo.irnaux , et, ne sachant plus que faire, j'allais me retirer chez moi, lorsqu'un monsieur, témoin de ma solitude et de mon désœuvrement, a la bonté de m'indiquer le lieu de la réunion, et, s'échauffant suites plaisirs et les charmes de la musique,
me parle avec une chaleur et une admiration toujours croissante du talent d'une dame qui surpasse tout ce qu'on a jamais entendu. Jugez de ma surprise, il nomme M""' de Néris...
crépon. Ah! bah !
néris. Je me laisse aussitôt entraîner ; et, m'excusant sur ma toilette de voyage, je vais m'étabhr dans un endroit retiré d'où je pouvais tout voir sans être remarqué... Mes yeux se promènent sué l'assemblée, et s'arrêtent sur une femme qui déjà occupait tous les regards. . . je doute, je crois rêver ; niais enfin il faut bien se rendre à l'évidence... c'est elle!., c'est ma femme !.. mais ce n'est plus cette petite fille au maintien gauche et emprunté, chagrine, mécontente d'elle-même et des autres; c'est une femme dans tout l'éclat delà beauté, simple, calme imposante...
tous ses inouvemens respirent i'aisanee, la grâce, une certaine liberté; remplie de décence et de modestie. A sa droite, est une dame d'un à;;e avancé, dont la physionomie annonce l'indulgence et la bonté ; et près de cette dame, une jeune personne qu'elle semble couvrir de sa tendresse et de sa protection; cette enfanta la plus jolie tète, le regard le plus touchant!.. Ah ! si c'était ma fille, me disais-je en la contemplant avec amour. J'interroge, et mon instinct ne m'a pas trompé. .. c'est Elise, c'est ma fille !.. Ah! il faut être père pour concevoir toute ma joie... la concevez-vous bien, mon ami?
CRÉPON. Si je la conçois?., parbleu !.. mais vous permettrez... ♦
NÉRIS. Oh! attendez, attendez... j'étais réservé à bien d'autres épreuves ! Julie se lève ; Elise la suit, et vient prendre place au piano à côté de sa mère ; un silence profond règne dans toute l'assemblée ; un froid mortel court dans mes veines ; mais que ce moment d'angoisse et d'anxiété est de courte durée!.. Quelles voix! quels chants purs et harmonieux ! chacun de leurs accens m'allait au cœur, y répandait un trouble inconnu, je ne sais quel attendrissement mêlé de charme et de douleur!., et cependant que de murmures flatteurs! que de cris d'admiration! quel enthousiasme I Vous figurez-vous alors mon orgueil ? Leur triomphe est le mien ; je ne vois plus, je n'entends plus, je ne me connais plus, je donne moi-mèmel'impulsion; j'encourage, je ranime chacun du geste et de la voix.
crépon. Et si l'on vousavait reconnu!., si l'on vous avait nommé !..
néris. C'était plus fort que moi... j'aurais défié l'univers entier!
JULIE
Crépon. Et vos projets, imprudent que vous êtes !
NÉRIS. Je les avais oubliés!., niais hélas ! je ne suis que trop tôt rappelé à ce cruel souvenir!.. A peine Julie s'est-elle assise, qu'un homme vient à elle. C était précisément cet amateur de musique , cet enthousiaste qui m'avait amené.
CRÉPON. Ah ! ah!..
NÉris. Julie lui présente la main : il la serre allée tueusement.
CRÉPON, bien! très-bien!
NÉRIS. Une sorte de familiarité, d'intimité, s'établit entre eux; ils parlent bas; un sourire moqueur se peint sur leurs lèvres... Ne me suis-je pas imaginé que Julie m'avait aperçu !.. que j'étais l'objet de leur gaîté et de leurs railleries !
CRÉPON. Eh mais!..
NÉRJS. Qu'ils se faisaient une joie maligne de mon dépit et de ma confusion !
CRÉPON. La cliose ne serait pas moralement impossible !
NÉRIS. Non, non ! car si j'en avais eu la certitude, l'insolent l'eût payé de sa vie!.. L'heure du départ est venue ; chacun se lève, et Julie prend son bras... Préval, il se nomme Préval, semblait tout glorieux de cette marque de préférence !.. Que lui est-il? disait l'un. Est-ce son frère? Estce son mari ? Oh ! qu'il est heureux! Son mari ? elle est veuve ! C'est son amant, répond une voix de femme qui glisse et se perd aussitôt dans la foule.
CRÉPON. Son amant!
néris. Oh! je l'ai bien entendu!., son amant ! .
Crépon. Je ne dis parbleu pas le contraire!..
NÉRIS. Je demeure immobile, anéanti, écrasé sous le poids de ma rage et de ma fureur! Réveillé malgré moi, je fuis, je m'élance, je gravis la montagne, sans suivie de route déterminée; je cours, j'erre d'un rocher à un autre.- Enfin le jour paraît... mes sens se calment... et un torrent de pleurs vient inonder mes yeux!.. Quelle détestable lâcheté!..
CRÉPON, à part. Quel esprit romanesque !..
NÉris. Je traverse la vallée, et je viens machinalement à la porte de cet hôtel. . . je remarque les apprêts d'une promenade ; Elise est sans sa mère ; le désir de l'accompagner m'entraîne sur ses pas... je la suis d'abord d'assez loin... insensiblement je me rapproche. . . la conversation s'engage.. . un passage difficile se présente ; j'offre mes services, et me voilà son guide. Pendant deux heures entières, mon ami, je ne l'ai
pas quittée... Que de candeur, que d'instruction, que de modestie!.. Oh! que je me .sentais bien! .. qu'il eût été doux de me nommer, de la serrer contre mon cœur !.. mais, si cette enfant a été élevée dans la haine de son père!., être haï, rejeté par sa fille!., ce serait à en mourir de désespoir ! . .
crépon, à part. Oh ! si le sentiment vient traverser la procédure...
NÉRis. Mais après tout ce que j'ai souffert, c'est une consolation pour moi, mon ami, de vous avoir devancé, d'avoir la certitude que, grâce à votre discrétion , M",e de Néris peut ignorer à jamais le dessein qui m'avait amené; car, sans y avoir renoncé, je suis du moins bien déterminé à n'y donner suite qu'après de nouvelles et de plus mûres réflexions.
CRÉPON. O fragilité et inconstance des volontés humaines!.. Me direz-vous quel mauvais génie, ennemi de votre repos et de votre honneur, vous a soufflé ses funestes inspirations?.. Et que seriez-vous devenu, si la Providence, dont la sagesse éternelle veille incessamment sur sa faible créature, n'eût trompé votre espoir, et assuré votre salut en dépit de vous-même !
NÉRIS. Eh quoi !
CRÉPON. Yous vous réjouissez de mon inaction?., oui, réjouissez-vous en effet ; mais démon zèle, démon empressement!
réjouissez-vous ! car, quelques heures plus tard, votre ruine était consommée !.. Il n'y a plus a délibérer : le sort en est jeté, mon l cher colonel, et César a passé le Rubicon ! J'ai vu Mmc de Néris, et ma mission est remplie!
NÉRIS. Ah ! grand Dieu ! je suis perdu ! . . Comment!., à peine arrivé. .. sans nous être concertés de nouveau !.. mais savezvousbien?..
CRÉPON. Ah ! je vous en conjure, mon cher maître, point de chaleui ni d'emportement... vous me paraissez encore bien jeune, et furieusement impressionnable.
NÉRIS. Mais voyons, voyons au moins... comment a-t-elle reçu cette communication ?
CRÉPON. Bien ! très-bien ! cela se reçoit toujours admirablement bien.
NÉRIS. Mais encore , qu'a-t-elle dit ?
qu'a-t-elle répondu ?
CRÉPON. Pas un mot.
NÉRIS. Eh quoi!..
CRÉPON. Pas un seul! elle n'a pas proféré une syllabe !.. et c'est par là que j'ai conçu la plus haute idée de sa politique. Ah! diable! c'est une femme dejtèle, une i femme habile!
NÉRIS. Mais, mon cher monsieur Crépon, vous me mêliez au supplice !.. dites-moi, de grâce !
crépon. Je me fais annoncer, j'attends.. . j'attends long-temps ; l'on n'était pas seule.
IMÉris. Comment!
CRÉPON. L'on avait eu la précaution d'envoyer sa fille à la promenade, comme vous le savez très-bien, respirer l'air m frais et si pur des montagnes!... j'insiste ; j'entre enfin, et j'aperçois avec madame, eu tète-à-tète...
NÉRIS. Qui ?
CRÉPON. Votre mélomane! votre enthousiaste! celui-là même à qui vous êtes redevable de cette délicieuse sbil ée, de ces douces émotions dont la peinture a réveillé toutes les cordes sensibles qui sont en moi.
néris. Eli bien! que voulez- vous dire ? et que supposez-vous?
CRÉPON. Je n'ai pas une mauvaise pensée! Dieu m'en garde! pour Dieu, n'interprétez pas mes paroles, et ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit!..