‹ Magasin théâtralChapitre 1030 sur 1377 · JEANNETTE, HENRI · texte numérisé non relu

JEANNETTE, HENRI

JEANNETTE, allant au-devant de lui.

Henri, c'est vous, mon bon Henri t

HENRI

Jeannette... madame...

JEANNETTE

Madame! eh non, Jeannette, toujours Jeannette pour vous. Eh bien , vous ne m'embrassez pas?

HENRI

Oh ! de tout mon cœur.

Qui donc vous a donné notre adresse?

HENRI

Ma mère. J'ai commencé par elle : c'était mon devoir.

JEANNETTE

Oh! sans doute; bonne tante, qu'elle doit être heureuse 1

HENRI

Ensuite, je n'ai pris que le temps de changer de chevaux, et je suis accouru ici.

JEANNETTE

Vous n'êtes donc arrivé que d'aujourd'hui?

HENRI

Depuis quelques heures seulement.

JEANNETTE

Et vous n'avez été que chez votre mère avant de venir ici?

HENRI

Je voulais courir chez le marquis. Je dois tant à ses bontés!

DEUX JEUNES FEMMES

Eh bien ?

HENRI

Ma mère m'a appris qu'il était parti avec sa famille; elle n'a pu m'indiquer le lieu de leur retraite; mais elle m'a dit que tu le connaissais.

JEANNETTE, à part.

Allons, c'est donc moi qui serai forcée...

HENRI

J'attends, ma bonne Jeannette.

JEANNETTE, à part.

C'est que je ne sais vraiment comment m'y prendre.

HENRI

Eh bien ?

JEANNETTE

Eh bien... ( Montrant une causeuse. ) Voyons, venez vous asseoir là, près de moi.

HENRI

Pourquoi? une adresse est si tôt dite!

JEANNETTE

Une adresse, sans doute; mais j'ai encore autre chose à vous apprendre.

HENRI

Oh! d'abord, je n'ignore rien de ce qui te concerne, je t'en avertis, et j'aurais dû commencer par te féliciter, j'en conviens.

JEANNETTE

Bien obligée; ce n'est pas la peine... asseyonsnous toujours.

HENRI

Soit, mais parle vite au moins.

JEANNETTE, à part.

Allons. (Haut. ) Henri, mon ami, vous avez du courage; le sacrifice que vous avez su faire en vous expatriant il y a trois ans, me prouve que vous trouveriez encore en vous assez de force, assez de générosité pour faire à celle qui vous est chère un nouveau, un plus grand sacrifice même, s'il devenait nécessaire.

HENRI

Que voulez-vous dire?

JEANNETTE

Je sais tout, mon ami; oui, monsieur, je sais que vous n'avez jamais eu pour moi... que ce que j'ai moi-même aujourd'hui pour vous, une bonne et franche amitié. Votre amour, pauvre insensé, votre amour était à la fille noble, à Julie de Roubigné.

HENRI

Tu le sais?... eh bien, oui, je l'aimais, je l'aimais follement, à l'idolâtrie! Et qu'allais-je chercher au loin dans les honneurs, la richesse? Le droit, le seul droit de ne plus faire un secret de mon amour. Et je l'ai conquis ce droit; oui, je puis l'aimer aujourd'hui à la face du monde ! Le sort même a été bien au-delà de mes vœux : ce n'est plus une fortune égale que je viens offrir à la légitime exigence de son père; c'est l'opulence au lieu de la misère que je lui rapporte; car on me l'a appris, l'adversité a cruellement éprouvé cette noble maison ; Julie est pauvre à son tour.

JEANNETTE

On vous a trompé, mon ami.

HENRI

Comment ?

JEANNETTE

Julie n'est pas pauvre; elle est riche, fort riche, au contraire.

HENRI

Cependant, ma mère elle-même m'avait annoncé...

JEANNETTE

II est très-vrai qu'il y a eu des malheurs dans la famille, mais...

HENRI

Mais?...

jeannette, lui prenant la main.

Dites-moi, mon ami, si vous aviez vu la bonne Marianne, votre excellente mère, dans le dénuement le plus absolu, malade, désespérée, presque morte, et si pour la sauver, pour la sauver, entendez-vous bien, il avait fallu sacrifier plus que votre vie, votre amour!...

HENRI

Qu'entends-je?

Vous, si bon, si tendre fils, pour sauver votre mère, voyons, qu'auriez-vous fait ?

HENRI

Oh! mon Dieu!... elle est donc mariée''

JEANNETTE

Henri...

HENRI, se levant.

Mariée!... ah! elle ne m'aimait pas, elle ne m'a jamais aimé.

jeannette, se levant aussi.

Plût à Dieu! elle serait moins à plaindre aujourd'hui !

HENRI

Julie , la femme d'un autre! ah ! cette idée me tue ! Me trahir ainsi , moi qui ne vivais que pour elle; moi, qui pour elle avais abandonné ma mère et mon pays! Ah! c'est infâme!

JEANNETTE

Henri, ne vous ai-je pas dit qu'elle était malheureuse ?

HENRI

Malheureuse!... elle est riche, très-riche.

JEANNETTE

Ah !... et ne sentez-vous pas vous-même, en ce moment, que ce n'est pas la le bonheur!

HENRI

Oh! mais je souffre tant, moi!

Que cela vous rend injuste.

HENRI

Injuste !

JEANNETTE

Oui , injuste , et jamais homme ne le fut autant!... Elle vous aime encore, vous dis-je; et cet amour... cet amour peut la perdre, entendezvous! Son mari...

HENRI

Son mari?

MAGASIN THEATKAL.

JEANNETTE

C'est un homme loyal, généreux, brave; Julie est son idole ; mais quoi qu il fasse pour s'en faire aimer, il voit bien que son cœur n'est pas a lui. Déjailades soupçons sur vous ; il est jaloux, enlin; et la jalousie d'un homme comme lui!... M. de Montalègre est Espagnol ; rien n'arrêterait sa vengeance, soyez-en sûr, s'il croyait avoir à se venger.

HENRI

Et pensez-vous donc que je manque de courage, moi?

Vous ai-je dit que je tremblais pour vous? c'est pour elle, pauvre femme! Apprenez... oh! ceci est horrible !... elle ne le sait pas, heureusement, et la préserve le ciel de l'apprendre jamais!... On m'a dit... ah ! j'en frémis encore!... sa première femme... sa première femme l'avait trahi, et lui... il l'a tuée!... Mou Dieu! et Julie aussi, il la tuerait!

HENRI

Julie ! la tuer !

JEANNETTE

Eh bien, Henri, maintenant, que voulez-vous faire?

HENRI, anéanti.

Ah! tu m'as porté là un coup bien cruel! Ainsi donc plus d'espoir, plus d'avenir, tous mes rêves de bonheur sont à jamais détruits... et pas de vengeance, pas de vengeance possible pour moi! Il la tuerait!... Écoute, Jeannette, je partirai... oui, il faut que je parte, que je m'expatrie encore, et cette fois pour toujours... Mais au moins promets-moi , jure-moi de veiller sur elle comme son bon ange... sauve-la, aime-la toujours, à cause de moi... et quand il ne sera pas là, lui, quand il n'y aura entre vous que Dieu pour vous entendre, alors, une larme, un regret au pauvre exilé, qui ne va plus vivre, lui , que pour les regrets et les larmes !

JEANNETTE

Mon bon Henri, je suis contente de vous. J'accepte au nom de Julie le nouveau sacrifice que vous consentez à lui faire. Je lui dirai...

HENRI

Comment? Mais tu ne prétends pas que je reparte sans la revoir au moins une fois, une seule? oh! tu ne demandes pas cela, n'est-il pas vrai?

JEANNETTE

Le soin de son repos, la prudence, l'exigeraient cependant.

HENRI

La prudence!... mais c'est impossible! Partir sans la revoir, elle, la pensée de toute ma vie !... ah! cet effort serait au-dessus de mon courage!... Demande-moi de mourir, de me tuer; mais cela, oh! non, non, ne l'espère pas!

JEANNETTE

Henri!

HENRI

Je la verrui, te dis-je- il faut que je la voie;

il faut bien qu'elle sache tout ce que j'ai souffert, tout ce que je \ ; i i s souffrir encore loin d'elle! Tu le sais, toi, tu en juges a ce cœur brisé, à ces larmes qui me suffoquent, moi. si heureux, il n'y a qu'un moment encore!... mais elle...

JEANNETTE

Attendez... En y réfléchissant bien, peut-être, au fait, un départ trop brusque n'atteindrait il pas le but que nous nous proposons. Nous soin mes entre deux dangers. Nous affronterons l'un pour éviter l'autre : vous la verrez.

HENRI

Ah!...

JEANNETTE

Mais apprenez pourquoi et a quelles conditions. Nous ne pouvons espérer que votre retour demeure ignoré du comte. On saura que vous êtes venu aujourd'hui chez moi, que la comtesse aussi y est venue seule. Dès lors votre éloigneraient paraîtrait avoir été concerté entre nous , et au lieu de dissiper les soupçons, il pourrait les augmenter.

HENRI

Sans doute.

JEANNETTE

Nous avons ici une fête, un bal ce soir; elle y sera ; vous y viendrez aussi.

HENRI

Oui.

JEANNETTE

Vous aurez, j'espère, assez d'empire sur vousmême pour ne pas vous trahir en sa présence et celle du comte.

HENRI

Je te le promets.

JEANNETTE

Quant à elle, je vais lui écrire pour la préparera cette entrevue; car ses moindres mouvemens sont épiés maintenant.

HENRI

Pauvre Julie !

jeannette, en écrivant.

Vous demanderez au comte la permission de vous présenter chez lui. Nous irons ensemble. Vous annoncerez alors votre prochain départ, pour une cause que nous trouverons... un mariage, tenez, oui, un mariage arrangé en province , ce ne serait pas mal. ( Elle sonne. ) D'ici là, soyez prudent ; défiez-vous de tout le monde, excepté de moi; observez-vous particulièrement devant un certain Fernand, neveu du comte. C'est l'ennemi de Julie, son ennemi mortel!... je vous dirai ce qu'il a déjà fait. [Au domestique qui entre.) Portez à l'instant ce billet à la comtesse de Montalègre. [Se levant. ) Autre chose, maintenant : ceci est moins terrible , et un peu de gaîté me revient presque en y pensant. Mon mari aussi est jaloux.

HENRI

Et de qui?

JEANNETTE

De vous ; et comme cette jalousie, toute ridi-

DEUX JEUNES FEMMES

cule qu'elle est, peut faire une heureuse diversion à celle plus sérieuse du comte, loin de chercher à la calmer, il faut aujourd'hui l'entretenir, l'exciter de notre mieux. Vous aurez donc la honte, monsieur, de me faire, dès ce moment, une cour très-assidue, très-empressée, de m'aimer enfin le plus que vous pourrez , devant témoins, s'entend.

HENRI

Tu veux donc te compromettre?

Me compromettre ? est-ce qu'on peut se compromettre avec M. Biroteau? Non, je n'aurai pas même ce mérite-là. Je le ferai un peu enrager, voilà tout; et le salut de Julie, à ee prix, ce n'est pas trop cher.

BIROTEAU, dans la coulisse.

Allumez donc les lustres.

JEANNETTE

Le voilà; à nos rôles.

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