JEANNETTE, HENRI
JEANNETTE, allant au-devant de lui.
Henri, c'est vous, mon bon Henri t
HENRI
Jeannette... madame...
JEANNETTE
Madame! eh non, Jeannette, toujours Jeannette pour vous. Eh bien , vous ne m'embrassez pas?
HENRI
Oh ! de tout mon cœur.
Qui donc vous a donné notre adresse?
HENRI
Ma mère. J'ai commencé par elle : c'était mon devoir.
JEANNETTE
Oh! sans doute; bonne tante, qu'elle doit être heureuse 1
HENRI
Ensuite, je n'ai pris que le temps de changer de chevaux, et je suis accouru ici.
JEANNETTE
Vous n'êtes donc arrivé que d'aujourd'hui?
HENRI
Depuis quelques heures seulement.
JEANNETTE
Et vous n'avez été que chez votre mère avant de venir ici?
HENRI
Je voulais courir chez le marquis. Je dois tant à ses bontés!
DEUX JEUNES FEMMES
Eh bien ?
HENRI
Ma mère m'a appris qu'il était parti avec sa famille; elle n'a pu m'indiquer le lieu de leur retraite; mais elle m'a dit que tu le connaissais.
JEANNETTE, à part.
Allons, c'est donc moi qui serai forcée...
HENRI
J'attends, ma bonne Jeannette.
JEANNETTE, à part.
C'est que je ne sais vraiment comment m'y prendre.
HENRI
Eh bien ?
JEANNETTE
Eh bien... ( Montrant une causeuse. ) Voyons, venez vous asseoir là, près de moi.
HENRI
Pourquoi? une adresse est si tôt dite!
JEANNETTE
Une adresse, sans doute; mais j'ai encore autre chose à vous apprendre.
HENRI
Oh! d'abord, je n'ignore rien de ce qui te concerne, je t'en avertis, et j'aurais dû commencer par te féliciter, j'en conviens.
JEANNETTE
Bien obligée; ce n'est pas la peine... asseyonsnous toujours.
HENRI
Soit, mais parle vite au moins.
JEANNETTE, à part.
Allons. (Haut. ) Henri, mon ami, vous avez du courage; le sacrifice que vous avez su faire en vous expatriant il y a trois ans, me prouve que vous trouveriez encore en vous assez de force, assez de générosité pour faire à celle qui vous est chère un nouveau, un plus grand sacrifice même, s'il devenait nécessaire.
HENRI
Que voulez-vous dire?
JEANNETTE
Je sais tout, mon ami; oui, monsieur, je sais que vous n'avez jamais eu pour moi... que ce que j'ai moi-même aujourd'hui pour vous, une bonne et franche amitié. Votre amour, pauvre insensé, votre amour était à la fille noble, à Julie de Roubigné.
HENRI
Tu le sais?... eh bien, oui, je l'aimais, je l'aimais follement, à l'idolâtrie! Et qu'allais-je chercher au loin dans les honneurs, la richesse? Le droit, le seul droit de ne plus faire un secret de mon amour. Et je l'ai conquis ce droit; oui, je puis l'aimer aujourd'hui à la face du monde ! Le sort même a été bien au-delà de mes vœux : ce n'est plus une fortune égale que je viens offrir à la légitime exigence de son père; c'est l'opulence au lieu de la misère que je lui rapporte; car on me l'a appris, l'adversité a cruellement éprouvé cette noble maison ; Julie est pauvre à son tour.
JEANNETTE
On vous a trompé, mon ami.
HENRI
Comment ?
JEANNETTE
Julie n'est pas pauvre; elle est riche, fort riche, au contraire.
HENRI
Cependant, ma mère elle-même m'avait annoncé...
JEANNETTE
II est très-vrai qu'il y a eu des malheurs dans la famille, mais...
HENRI
Mais?...
jeannette, lui prenant la main.
Dites-moi, mon ami, si vous aviez vu la bonne Marianne, votre excellente mère, dans le dénuement le plus absolu, malade, désespérée, presque morte, et si pour la sauver, pour la sauver, entendez-vous bien, il avait fallu sacrifier plus que votre vie, votre amour!...
HENRI
Qu'entends-je?
Vous, si bon, si tendre fils, pour sauver votre mère, voyons, qu'auriez-vous fait ?
HENRI
Oh! mon Dieu!... elle est donc mariée''
JEANNETTE
Henri...
HENRI, se levant.
Mariée!... ah! elle ne m'aimait pas, elle ne m'a jamais aimé.
jeannette, se levant aussi.
Plût à Dieu! elle serait moins à plaindre aujourd'hui !
HENRI
Julie , la femme d'un autre! ah ! cette idée me tue ! Me trahir ainsi , moi qui ne vivais que pour elle; moi, qui pour elle avais abandonné ma mère et mon pays! Ah! c'est infâme!
JEANNETTE
Henri, ne vous ai-je pas dit qu'elle était malheureuse ?
HENRI
Malheureuse!... elle est riche, très-riche.
JEANNETTE
Ah !... et ne sentez-vous pas vous-même, en ce moment, que ce n'est pas la le bonheur!
HENRI
Oh! mais je souffre tant, moi!
Que cela vous rend injuste.
HENRI
Injuste !
JEANNETTE
Oui , injuste , et jamais homme ne le fut autant!... Elle vous aime encore, vous dis-je; et cet amour... cet amour peut la perdre, entendezvous! Son mari...
HENRI
Son mari?
MAGASIN THEATKAL.
JEANNETTE
C'est un homme loyal, généreux, brave; Julie est son idole ; mais quoi qu il fasse pour s'en faire aimer, il voit bien que son cœur n'est pas a lui. Déjailades soupçons sur vous ; il est jaloux, enlin; et la jalousie d'un homme comme lui!... M. de Montalègre est Espagnol ; rien n'arrêterait sa vengeance, soyez-en sûr, s'il croyait avoir à se venger.
HENRI
Et pensez-vous donc que je manque de courage, moi?
Vous ai-je dit que je tremblais pour vous? c'est pour elle, pauvre femme! Apprenez... oh! ceci est horrible !... elle ne le sait pas, heureusement, et la préserve le ciel de l'apprendre jamais!... On m'a dit... ah ! j'en frémis encore!... sa première femme... sa première femme l'avait trahi, et lui... il l'a tuée!... Mou Dieu! et Julie aussi, il la tuerait!
HENRI
Julie ! la tuer !
JEANNETTE
Eh bien, Henri, maintenant, que voulez-vous faire?
HENRI, anéanti.
Ah! tu m'as porté là un coup bien cruel! Ainsi donc plus d'espoir, plus d'avenir, tous mes rêves de bonheur sont à jamais détruits... et pas de vengeance, pas de vengeance possible pour moi! Il la tuerait!... Écoute, Jeannette, je partirai... oui, il faut que je parte, que je m'expatrie encore, et cette fois pour toujours... Mais au moins promets-moi , jure-moi de veiller sur elle comme son bon ange... sauve-la, aime-la toujours, à cause de moi... et quand il ne sera pas là, lui, quand il n'y aura entre vous que Dieu pour vous entendre, alors, une larme, un regret au pauvre exilé, qui ne va plus vivre, lui , que pour les regrets et les larmes !
JEANNETTE
Mon bon Henri, je suis contente de vous. J'accepte au nom de Julie le nouveau sacrifice que vous consentez à lui faire. Je lui dirai...
HENRI
Comment? Mais tu ne prétends pas que je reparte sans la revoir au moins une fois, une seule? oh! tu ne demandes pas cela, n'est-il pas vrai?
JEANNETTE
Le soin de son repos, la prudence, l'exigeraient cependant.
HENRI
La prudence!... mais c'est impossible! Partir sans la revoir, elle, la pensée de toute ma vie !... ah! cet effort serait au-dessus de mon courage!... Demande-moi de mourir, de me tuer; mais cela, oh! non, non, ne l'espère pas!
JEANNETTE
Henri!
HENRI
Je la verrui, te dis-je- il faut que je la voie;
il faut bien qu'elle sache tout ce que j'ai souffert, tout ce que je \ ; i i s souffrir encore loin d'elle! Tu le sais, toi, tu en juges a ce cœur brisé, à ces larmes qui me suffoquent, moi. si heureux, il n'y a qu'un moment encore!... mais elle...
JEANNETTE
Attendez... En y réfléchissant bien, peut-être, au fait, un départ trop brusque n'atteindrait il pas le but que nous nous proposons. Nous soin mes entre deux dangers. Nous affronterons l'un pour éviter l'autre : vous la verrez.
HENRI
Ah!...
JEANNETTE
Mais apprenez pourquoi et a quelles conditions. Nous ne pouvons espérer que votre retour demeure ignoré du comte. On saura que vous êtes venu aujourd'hui chez moi, que la comtesse aussi y est venue seule. Dès lors votre éloigneraient paraîtrait avoir été concerté entre nous , et au lieu de dissiper les soupçons, il pourrait les augmenter.
HENRI
Sans doute.
JEANNETTE
Nous avons ici une fête, un bal ce soir; elle y sera ; vous y viendrez aussi.
HENRI
Oui.
JEANNETTE
Vous aurez, j'espère, assez d'empire sur vousmême pour ne pas vous trahir en sa présence et celle du comte.
HENRI
Je te le promets.
JEANNETTE
Quant à elle, je vais lui écrire pour la préparera cette entrevue; car ses moindres mouvemens sont épiés maintenant.
HENRI
Pauvre Julie !
jeannette, en écrivant.
Vous demanderez au comte la permission de vous présenter chez lui. Nous irons ensemble. Vous annoncerez alors votre prochain départ, pour une cause que nous trouverons... un mariage, tenez, oui, un mariage arrangé en province , ce ne serait pas mal. ( Elle sonne. ) D'ici là, soyez prudent ; défiez-vous de tout le monde, excepté de moi; observez-vous particulièrement devant un certain Fernand, neveu du comte. C'est l'ennemi de Julie, son ennemi mortel!... je vous dirai ce qu'il a déjà fait. [Au domestique qui entre.) Portez à l'instant ce billet à la comtesse de Montalègre. [Se levant. ) Autre chose, maintenant : ceci est moins terrible , et un peu de gaîté me revient presque en y pensant. Mon mari aussi est jaloux.
HENRI
Et de qui?
JEANNETTE
De vous ; et comme cette jalousie, toute ridi-
DEUX JEUNES FEMMES
cule qu'elle est, peut faire une heureuse diversion à celle plus sérieuse du comte, loin de chercher à la calmer, il faut aujourd'hui l'entretenir, l'exciter de notre mieux. Vous aurez donc la honte, monsieur, de me faire, dès ce moment, une cour très-assidue, très-empressée, de m'aimer enfin le plus que vous pourrez , devant témoins, s'entend.
HENRI
Tu veux donc te compromettre?
Me compromettre ? est-ce qu'on peut se compromettre avec M. Biroteau? Non, je n'aurai pas même ce mérite-là. Je le ferai un peu enrager, voilà tout; et le salut de Julie, à ee prix, ce n'est pas trop cher.
BIROTEAU, dans la coulisse.
Allumez donc les lustres.
JEANNETTE
Le voilà; à nos rôles.
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