‹ Magasin théâtralChapitre 1029 sur 1377 · JULIE, JEANNETTE · texte numérisé non relu

JULIE, JEANNETTE

JULIE

Il est donc nommé?

JEANNETTE

Ah! mon Dieu, oui; ils ont fait ce chefd'œuvre; un de plus! Vous ne venez pas m'annoncer, j'espère, que nous ne vous aurons pas ce soir à notre bal ? Je vous préviens que je n'admets pas d'excuse, d'abord.

JULIE

Je viendrai. Le comte me l'a fait dire.

JEANNETTE

Fait dire?

Par son neveu.

Fait dire?

JULIE

11 sortait pour aller dîner chez son ambassadeur avec Fernand, qui a reçu son brevet de secrétaire d'ambassade. Ils viendront de là directement chez toi. Moi, je viendrai seule; mais avant j'ai voulu te voir sans témoins. J'avais besoin de te parler ; tu es ma seule amie ici, ma mère est si loin !

DEUX JEUNES FEMMES

JEANNETTE

Qu'avez-vous? vous paraissez souffrante.

JULIE

Oui, depuis cette scène... Jeannette, tu as pour moi un attachement véritable, tu m'as souvent dit de mettre ton dévouement à l'épreuve; eh bien, je \ ions te demander un service.

JEANNETTE

Parlez donc bien vite.

JULIE

Un service d'où dépend le repos de ma vie.

JEANNETTE

Dût-il m'en coûter le repos de la mienne, je vous le rendrai.

Que tu es bonne!

JEANNETTE

J'attends.

JULIE

J'ai là un secret, vois-tu... un secret fatal, et ce secret...

JEANNETTE

Ne le dites pas, je le sais.

JULIE

Tu lésais?

JEANNETTE

Je ne pouvais aller au-devant de vos confidences; mais puisque votre confiance en mon amitié vous décide à m'en faire, je dois au moins vous épargner la plus pénible.

JULIE

Tu l'aimais aussi, toi ?

JEANNETTE

Non. Je croyais l'aimer comme je croyais qu'il m'aimait, sans y réfléchir beaucoup... j'étais si folle et si étourdie alors ! Je suis bien encore un peu l'une et l'autre aujourd'hui; mais j'ai l'expérience de plus, et l'aventure du portrait ne pouvait me laisser aucun doute sur... votre malheur. Mais le comte ne soupçonne rien, lui, n'est-il pas vrai?

Hélas ! si, je n'en puis plus douter.

JEANNETTE

Ah! mon Dieu! il vous l'a dit?

JULIE, avec accablement.

Non; il ne me parle pas. Je l'ai à peine vu depuis ces trois jours. Lui, dont le regard bienveillant cherchait toujours le mien, il se détourne maintenant avec une sorte d'impatience quand mes yeux se lèvent inquiets vers lui. Plus de sourire quand il m'aborde; son ton est froid, cérémonieux. Aux heures où il faut bien nous rencontrer, un tiers est toujours là, son neveu, auquel sans doute il en a donné l'ordre. Plusieurs fois, j'ai voulu essayer de lui faire rompre ce silence qui m'effraie , il me regarde alors avec une expression singulière où l'on ne sait qui domine de la colère ou du mépris, et qui semble dire : Oserez vous? et je n'ose pas; je tremble, je rougis comme si j'étais coupable. Dieu sait pourtant si je le suisl Pourquoi donc me punir alors, et si

cruellement?... Ah t si cela devait durer, je le sens, j'en mourrais!

JEANNETTE

Pauvre Julie! oui, il soupçonne, il est jaloux, et d'une jalousie espagnole, silencieuse jusqu'à ce qu'elle frappe I Ne perdez pas courage cependant, nous y mettrons bon ordre : vous avez la conscience de votre vertu, voilà l'essentiel. Il s'agit maintenant de détourner ses soupçons, de les détruire.

JULIE

Mais comment?

C'est mon affaire. Je ne vous demande à vous que de reprendre cette sérénité, ce calme que vous êtes en droit d'avoir.

JULIE

Eh ! le puis-je? s'il me parlait au moins !

JEANNETTE

Oh ! je lui rendrai la parole, moi, j'en réponds.

JULIE

Que tu es heureuse de pouvoir traiter ainsi légèrement...

JEANNETTE

Légèrement ! mais je n'ai jamais été si sérieuse, au contraire. La jalousie d'un homme comme M. de Montalègre n'est pas chose plaisante, en effet... celle de mon mari, à la bonne heure , on peut en rire : il n'y a ici qu'un ridicule; mais là, du sang peut-être !

JULIE

Que dis-tu?

JEANNETTE

Oh! rien, je suis folle... un roman que j'ai lu hier... Mais voyons, voyons, revenons au but de votre visite. Quel service attendiez-vous de moi?

JULIE

Je voulais te prier de... lui écrire.

JEANNETTE

C'est facile.

On annonce son retour.

JEANNETTE

Eh bien?

JULIE

Eh bien ! je voudrais que pour moi il pût le retarder, et si ce sacrifice lui était trop pénible, car il a sa mère à embrasser, pauvre Henri! dis-lui que je le conjure de ne pas chercher à me voir, qu'il y va de mon repos, de mon honneur... que je suis mariée, que j'estime, que j'aime mon mari, que rien au monde ne me ferait manquer à mes devoirs, que je suis heureuse... oui, dis-lui cela aussi, si ce peut être pour lui un motif de me fuir. Dis-lui... ah!

Son émotion lYmpcclie àe poursuivre.

JEANNETTE

C'est bien, c'est bien, je lui écrirai; mais, au nom du ciel, remettez-vous. Ces larmes... si on vous vovait !

MAGASIN THEATKAL.

JULIE

Ah! oui, c'est vrai ; je n'ai plus même le droit de pleurer.

JEANNETTE

Si, si, mais quand nous serons sûres de ne pas être surprises, quand nous serons bien seules, bien enfermées, et je pleurerai avec vous alors. Mais voyons, voyons, de la raison, du courage... je lui écrirai, c'est convenu. Ah ! j'allais oublier... Sur toutes choses, déliez-vous de M. Fernand.

JULIE

De Fernand?

JEANNETTE

Oui ; c'est à lui, je n'en saurais douter, que nous devons cette déplorable scène du portrait. Préparé contre moi, en apparence, le piège n'était dressé que pour vous, soyez-en sûre. Oui, oui, Fernand est votre ennemi; et qui dit le vôtre dit le mien. Il le verra bientôt; car je lui ferai bonne guerre, je vous le promets.

JULIE

Mais c'est trop t'exposer, s'il est aussi dangereux que tu le dis.

JEANNETTE

Dangereux? D'abord, il l'est moins de moitié, à présent que je le connais; et puis, je suis femme; notre cause est bonne, nous serons de force, soyez tranquille. Allons, remettez-vous; chassez toutes vos tristes pensées; faites-vous bien jolie pour le bal. Et surtout que le comte vous revoie calme, tranquille; il le faut.

JULIE

J'essaierai. ( Se jetant dans ses bras. ) Ah! Jeannette! que deviendrais-je, mon Dieu! si je ne t'avais pas ?

JEANNETTE

Encore! On vient, prenez garde!

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Les Mêmes, LE DOMESTIQUE.

JEANNETTE

Que voulez-vous ?

LE DOMESTIQUE

Quelqu'un demande si madame est visible.

JEANNETTE

Quelqu'un? qui, voyons?

LE DOMESTIQUE

Un étranger.

JEANNETTE

Son nom enfin?

LE DOMESTIQUE

Il ne me l'a pas dit, madame, et il m'a tant : pressé que je n'ai pas songé à le lui demander.

JEANNETTE

Allez donc vite le savoir, et revenez l'annoncer;

JULIE

Adieu, je te laisse recevoir ta visite.

JEANNETTE

Passez par mon boudoir; vous descendrez par l'escalier de service. Vos yeux sont encore tout rouges, et si on vous voyait ainsi... A tantôt, et soyczraisonnable, entendez-vous; plus de larmes, si vous ne voulez pas que je vous gronde. julie, lui serrant ta main.

Tu seras là pour me donner du courage.

Elle sort.

JEANNETTE

Pauvre femme! ah! si celles qui envient ta fortune, ton rang, savaient ce qu'ils te coûtent, la plus misérable ne changerait pas son sort contre le tien ! ( Au domestique qui rentre. ) Eh bien?

LE DOMESTIQUE

C'est M. Henri Lubert.

JEANNETTE

Henri! est-il possible? Henri! qu'il vienne, qu'il vienne donc... Ce bon Henri! il a vu sa mère sans doute, et elle lui aura appris... Pauvre garçon, quel coup pour lui! Le voilà; cet air de bonheur... Il ne sait donc rien?

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