MA H THE
Oui, dans les maisons comme celle dont vous sortez; dans une maison comme celle de M. Pu riéres, un jeune libertin qui a mangé sa fortune au jeu.
VALÉRIE*
Et ailleurs.
MAI! i HE.
Et qui, poursuivi par ses créanciers, a été obligé de se retirer ici dans la Bretagne, el de se radier comme un voleur dans le dernier domaine qui lui reste d'une immense fortune que lui avait laissée son père.
VALÉRIBN, riant.
Que voulez-vous, madame Marthe? il faut que jeunesse se passe
MARTHE
Quelle horreur ... Mais ce que vous médites là ne m'étonne pas, et le proverbe est vrai qui dit . Tel maître, tel valet.
VALÉBIEN.
En tout cas, s'il est vrai pour les hommes, il ne l'est guère pour les femmes, car notre maîtresse Mme de Kermic est la bonté en personne... et vous...
MARTHE
Eh bien, moi...
VALÉRIBN, d'an ton doucereux.
Tenez, ne nous fâchons pas, je ne suis pas si méchant que vous en avez l'air.
MARTHE
Hein ! qu'est-ce qu'il dit ?
Et vous seriez bien aimable d'aller dire à Mme de Kermic que je suis ici.
MARTHE
Vous pouvez bien aller vous annoncer vousmême; quand on s'asseoit dans le salon, on peut bien entrer dans la salle à manger.
VALÉRIEN
C'est que dans la salle à manger il y a M. Martial et M"e Diane, et que c'est en secret que je veux voir Mme la marquise.
MARTHE, l'imitant.
Ah ! c'est en secret que vous voulez voir Mme la marquise?
VALÉRIEN, jouant L'humilité.
Ou, si vous l'aimez mieux, c'est en secret qu'elle veut me voir.
MARTHE
Peste! vousêtes bien heureux!... voilà quarante ans que je suis au service de madame, et il n'y a jamais eu de secret entre elle et moi ; mais enfin c'est comme ça, tout nouveau, tout beau, on apprend à tout âge ; les domestiques de trois jours
niAïSK ])K CHI\ RI
oui la confiance des maîtres, et les uanlc-cha.ssu attendent dans les salons.
VALÉRIEN
C'est que par le temps qui court, madame Marthe, un garde-chasse qui ne craint pas un coup de fusil est peut-être plus utile que la meilleure Oiiime de charge à la sûreté d'une maison comme celle-ci.
MARTHE
Que dites-vous là, monsieur Valérien ?
VALÉRIEN
Je dis que nous sommes dans un pays où on se battait il n'y a pas encore un mois, et qu'il ne manque pas dans les bois qui entourent le château, de mauvais garnemens très-disposés à venir ici demander à souper et à coucher.
martiie, it'nn air trts-alarmê.
Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! ce malheureux pays ne sera donc jamais tranquille, et ce que j'ai déjà vu une fois, le verrai-je donc encore ?
VALÉRIEN
Qu'avez-vous donc vu de si terrible, madame Marthe? vous en tremblez rien qu'en en parlant.
MARTHE
11 y a pourtant bien, bien long-temps de cela; mais vous êtes un blanc-bec, vous ne pouvez avoir connaissance de ça.
VALÉRIEN
Blanc-bec de trente-six ans.
MARTHF.
Eh bien, il y en a trente-huit ; nous sommes en 1832, n'est-ce pas?
VALÉRIEN
19 octobre 1832.
En ce cas, j'ai raison, il y a juste trente-huit ans que ce château où nous sommes maintenant fut envahi par les républicains; une douzaine de gentilshommes y avaient cherché un asile après la bataille d'Aucenis : ils se défendirent seuls pendant plus de six heures contre un bataillon entier, se barricadèrent d'étage en étage, de chambre en chambre : c'est là que fut tué M. de Kermic, le mari de madame, ses deux frères, le vieux M. Asthon, le grand-père de celui qui commandait dernièrement les Vendéens.
VALÉRIEN
Et qui est caché dans le pays , à ce qu'on dit.
MARTHE
Oui, sur douze qu'ils étaient, un seul échappa.
VALÉRIEN
Et lequel?
MARTHE
M. de Chivri, que la fille de Mme la marquise parvint à cacher dans sa chambre.
VALÉRIEN
Et quel est ce M. de Chivri?
MARTHE
Eh bien, le père de M. Martial et de Mlle Diane, M. le comte de Chivri, qui, après avoir échappé à ce massacre, passa cinq ans en Angleterre, et
gui ason retour épousa .M1'1' de Kermic, la fille de noire maîtresse.
Et M. Martial, Mlle Diane, sont les enfans (!.; ce mariage ?
MARTHE
Avec M. Georges et M. Philippe, les deux alliés de la famille.
VALÉRIEN
Les deux aînés? d'ordinaire, il n'y en a qu'un.
MARTHE
On les appelle comme ça, parce qu'ils sont de beaucoup plus âgés que M. Martial et M"* Diane. Si je me souviens bien, M. Georges est né en 180'?, et M. Philippe en 4803.
VALÉRIEN
Ça leur fait une trentaine d'années à chacun, si je sais compter.
MARTHE
Précisément; tandis que M. Martial n'est venu au monde qu'en 1814.
VALÉRIEN
Ce qui lui fait dix-huit ans... et, ma foi, c'est tout au plus s'il a l'air d'en avoir quinze, tant il est petit et faible : on dirait d'une femme habillée en homme. Et M"e Diane?
marthe, tristement.
Oh ! celle-là, ce fut un triste jour que celui où elle naquit.
VALÉRIEN
Je comprends ; car il parait qu'elle est née aveugle.
Oui, elle est née aveugle, et sa mère est morte le jour où elle est née.
VALÉRIEN
Et c'est sans doute pour cela que Mme de Kermic l'a gardée près d'elle ?
MARTHE
Il l'a bien fallu ; M. de Chivry, son père, habitait toujours Paris; et d'ailleurs, ce n'était pas un homme à s'occuper d'une pauvre enfant malade.
VALÉRIEN
Est-ce qu'il n'aime passes enfans?
MARTHE
Lui ! oh ! que si qu'il les aime, mais comme un bon père doit les aimer; il ne leur eût jamais pardonné une faute contre l'honneur
VALÉRIEN
Quelle tendresse!
MARTHE
Aussi en a-t-il fait d'honnêtes gens. S'il avait eu un fils comme votre M. de Furières, il lui aurait fait sauter la cervelle... Ah! c'est que le nom de Chivry est un nom dont il n'y a rien à dire.
VALÉRIEN, à part.
Elle en veut bien à M. de Furières. {Haut.} Donc M. de Chivri n'a pas élevé M"e Diane?
Non ; sa grand'mère a demandé à son père de la lui laisser, et depuis dix-sept ans elle est la seule compagnie de Mm* de Kermic.
VALÉRIE*
La première fois que je l'ai vue , je ne me serais j.imais douté qu'elle fût aveugle', elle a de »i beaux yeux... si expressifs... qu'on dirait qu'elle vous regarde comme si elle pouvait vous voir. M au ru K.
Vous n'êtes pas le seul à qui ça fait cet effet-là.
valérien.
Et pui3, c'est qu'elle va et vient dans la maison comme si de rien n'était.
MARTHE
Songez donc qu'il y a dix-sept ans qu'elle l'habite.
VALÉRIEN
Elle n'est donc jamais allée chez son père?...
MARTHE
Jamais.
VALÉRIE*
Et M. de Chivry et ses fils ne viennent-ils jamais en Bretagne ?
MARTHE
De loin en loin et pour quelques jours seulement : M. de Chivry est pair de France; M. Georges , le fils aîné , est militaire , et le second, AI. Philippe, a une place à Paris; il n'y a que M. Martial qui vient ici tous les ans passer ses vacances; et c'est toujours un ou deux mois de distraction pour madame et mademoiselle... mais demain le château sera bien triste, car son temps est fini, et il retourne à Paris.
YALÉRIEN.
Tant mieux! car c'est bien le plus enragé petit bonhomme que je connaisse ; toujours un fleuret ou un fusil à la main , et adroit malgré son air mièvre... mais surtout curieux... Quand on le croit à cent lieues, il vous tombe sur les bras !
MARTUE.
Et c'est ce qui va vous arriver encore si vous restez là à babiller, car il me semble qu'on se lève de table, et comme je n'ai pas le droit d'attendre dans le salon, moi, je vous laisse.
Elle sort.