SCENE III
DIANE, Mm<>DEKER.MIC, MARTIAL, entrant par la porte de droite.
Mme DE KEBHIC.
Martial, il est tard, il faut aller le reposer... n'oublie pas que tu pars demain matin à quatre heures.
MARTIAL
C'est parce que je ne l'oublie pas que je reste. Songez donc que je n'ai plus que quelques heures à passer au château... et si vous étiez bien bonne, grand'mère, je veillerais avec \ous et Diane jusqu'à l'heure de mon départ.
Mmc IlE KERMIC.
Passer une nuit quand tu as près de cent lieues a faire... à ton âge, faible comme tu es; je n'y consentirai pas.
MARTIAL
C'est ça... mon âge... faible comme je suis; on n'a jamais d'autre raison a m'opposer.... quand je veux faire comme tout le monde, monter à cheval ou aller a la chasse... Passer une nuit... voilà quelque chose de bien extraordinaire... j'en ai passé plus d'une au bal.
DIANE
Au bal! toi! et qu'y fais-tu?
MARTIAL
Ce que j'y ai fait... toute la nuit j'ai dansé avee les plus jolies femmes... c'est si charmant une femme qui >ous regarde doucement en dansant... Oh ! j'étais amoureux de toutes.
DIANE
Amoureux !... toi ? ce doit être drôle ■
MARTIAL
Oui, moi... et puis, il fallait voir à souper!... j'ai bu du Champagne avec des gaillards !... j'en ai bu... j'en ai bu. . enfin, je me suis amusé comme un homme doit s'amuser.
M " e DE KERMIC.
Et comme on ne s'amuse pas ici. *
MARTIAL
Ça, c'est vrai.
DIANE
Et comme lu retournes à Paris, il faut être bien sage ici pour pouvoir aller encore au bal et danser avec les jolies femmes.
Pendant ce temps ou entend le vent siffler. Mmede Ke!ime s'approche d'une fenêtre et écoute.
* Diane, Martial, Mmt de Kermic
DUNE DE CHIVPvl.
MARTIAL
Dont pas une n'est si jolie que toi.
DIANE
Tu voudrais me fc persuader.
MARTIAL
Parce que c'est la vérité.
DIANE
Parce que tu es un natteur, Martial; [bas) mais il faut obéir à notre bonne mère et aller te coucher.
MARTIAL
Je ne te reverrai donc plus, car je pars demain matin à quatre heures.
Orage progressif.
DIANE
Je serai levée pour te dire adieu.
MARTIAL
Te lever avant le jour?
DIANE
Est-ce que j'ai besoin de l'attendre? est-ce que le jour commence pour moi ?
Elle vd s'asseoir.
Mme DE KERMIC, écoutant V orage.
Quel temps! quel temps!
Temps affreux pendant lequel je jure bien qu'il me sera impossible de dormir. ( // prend un siège.) Ainsi, si vous voulez bien le permettre, je vais m'asseoir là.
Mme DE KERMIC.
Il me semble, Martial, que je vous avais prié de vous retirer.
MARTIAL
Mais, ma mère...
Mme de kermic, sévèrement.
Maintenant, je vous l'ordonne, rentrez dans votre chambre.
MARTIAL
Mais, ma mère, c'est m'envoyer au lit comme un enfant.
Mme DE KERMIC.
Il faut bien vous traiter comme un enfant, puisque vous n'avez pas encore assez de bon sens pour comprendre, sans qu'on vous le dise formellement, que votre présence est de trop.
MARTIAL
Mais qu'avez-vous donc à dire de si secret?
Mme DE KERMIC, sévèrement.
Mon fils...
DIANE
Ah! ma mère, pardonnez-lui. {A Martial.) Allons, Martial, va, je t'en prie.
Oui, je m'en vais. ( A part.) Elle me le paiera. {Haut avec affectation.) Je vais me coucher... au fait, je me sens fatigué et je dormirai très-bien , pourvu que je ne rêve pas brigands ou Léonard Asthon.*
Mmo DE KERMIC
Léonard Asthon!... que voulez-vous dire?
* Diane, Mm' de Kermic, Martial.
DIAUK.
Ah! Martial, ce n'est pas bien.
MARTIAL
Vous savez, grand'inère, quand on entend toujours parler d'une chose, malgré soi, on en rêve; et comme le beau Léonard Asthon est le sujet ordinaire de l'admiration du château...
Mme DE KERMIC
Il serait heureux pour vous de lui ressembler.
MARTIAL
C'est vrai... j'aurais cinq pieds six pouces, des pistolets à ma ceinture comme un chef de bandits, un grand sabre, une cocarde blanche, des airs de matamore, de grosses moustaches. Mme de kermic, vivement.
Je ne puis vous dire si le portrait est ressemblant , car je n'ai jamais vu M. Asthon ; mais ce que vous auriez certainement, Martial, c'est un noble cœur, une fidélité à toute épreuve pour le malheur ; ce que vous auriez surtout , c'est le respect pour la vieillesse, qui vous manque.
Oh! grand'mère... moi, vous avoir manqué de respect... je ne l'ai pas voulu... vous ne le pouvez croire.
Mme de kermic
Vous étiez cependant sûr de me faire de la peine en parlant si légèrement d'un homme que vous savez que j'estime.
MARTIAL
Et dont je suis jaloux, car vous l'aimez mieux que moi, mieux que mon père, que mes frères... c'est votre héros... c'est celui de Diane... vous semblez nous blâmer tous en le vantant sans cesse.
diane , voulant imposer silence à Martial.
Martial!... Martial!...
Mme DE kermic, doucement.
Écoute, mon enfant, et apprends de bonne heure à être indulgent. — Je ne me fais pas le juge de la conduite de ton père et de tes frères... l'honneur est partout où la conscience nous mène. Bien que persécuté par la révolution , ton père en a adopté depuis long-temps les principes, et je ne me suis pas étonnée de le voir appuyer leur triomphe lors de la ré\olution de 1830. Je respecte ses motifs, et je les crois raisonnables; mais moi qui ne suis qu'une femme, je raisonne moins que je ne sens; moi, qui suis vieille, je me souviens peut-être plus que je n'espère; toute ma vie est dans le passé, comme la tienne et celle de tes frères est dans l'avenir. Eh bien ! ce passé, je. le pleure... je l'aime, et lorsque je vois un homme comme Léonard Asthon, un homme d'un nom sans tache, dune conduite irréprochable, d'un courage héroïque, sacrifier toutes les espérances ambitieuses de sa vie à la défense d'une cause qui est la mienne, d'une cause dont il ne désespère pas, lorsque tout le monde la croit perdue. tu dois comprendre que' je garde une noble place
à cet homme dans mon estime et mon admiration,
tu dois comprendre que ce soit mon héros, comme Lu rappelles!
MARTIAL
Oh! pardon, ma mère, pardon... ne m'en veuillez pas de mon étourderie. Je me retire... car je crois que si je restais plus long-temps, vous me feriez aimer ce Léonard Asthon. {Gaiement à Diane.) Toi, qui restes, prends garde à loi, tu en es déjà presque amoureuse sans le connaître.
diane, se levant.
Tais-toi ; est-ce que je puis aimer, moi?
M'"e DE KERMIC.
Tu entreras dans ma chambre avant ton départ.
MARTIAL
Je n'y manquerai pas... A demain.
Il sort après avoir emlirassè Diane.