SCENE IV
DIANE, M «* DE KERMIC.
Pendant que Diane reconduit son frère au fond, à droite de Pat-leur, l'orage redouble, et l'on entend le vent et le tonnerre.
DIANE
Il fait un temps affreux, en effet.
M"'e DE KERMIC.
Et pensci que peut-être en ce moment nos amis, ceux qui sont dévoués à la bonne cause, errent sans asile, traqués et poursuivis dans les bois, menacés de mort.
DIANE
Il faut espérer que les plus compromis auront trouvé moyen de quitter la France.
MIne DE KERMIC.
Ce ne sont pas toujours les plus compromis qui sont les plus prompts à se mettre à l'abri... ainsi j'ai appris certainement que Léonard Asthon... diane, vivement.
Léonard Asthon ! eh bien !
Mme DE KERMIC.
Eh bien, il a refusé de quitter la France, malgré les instances de nos amis de Nantes, qui lui avaient assuré un passage sur un uavire anglais.
DIANE
Mais u'est-ce pas plus que du courage, et n'y a-t-il pas plus que de l'imprudence à agir ainsi?
Mœe DE KERMIC.
Noble imprudence du moins, qui refuse son salut tant qu'il y a des malheureux en danger.
Que voulez-vous dire? Votre inquiétude depuis ce matin... le soin que vous venez de prendre d'éloigner mon frère... Ma mère, ma bonne mère... craindriez-vous pour quelqu'un de vos amis? Mme de KERMIC, après avoir regardé amour d'elle.
Nous sommes seules... mets-toi là. (Elles s'asseoient, Mme de Kermic sur un fauteuil, Diane sur un tabouret a ses pieds ".) Écoute-moi, Diane... tu sais, Valérien...
Alnie de Kermic, Diane.
DIANK.
Ce nouveau garde-chasse que vous avez depnifl plusieurs jours?
Mmo DE KKHMIC.
Oui, celui qui sort de chez ce misérable vicomte de Furières.
DIANE
Eh bien, ma mère, ce Valérien ?
M"'e DE KKHMIC
Ce matin, en faisant sa tournée dans le bois qui entoure le parc, il a rencontré au plus épais du taillis un homme qui en l'apercevant s'est mis en étal de défense.
DIANE
Quelque malfaiteur, sans doute.
Mn" l>K KKHMIC.
Non, mon enfant, un homme d'une noble tournure, d'un beauvisàge, etdont lesvêtcmens, quoique souilles par la boue et la pluie, annoncent un homme distingué.
DIANE
Un proscrit peut-être.
Mmc DE KERMIC
Je dois le croire ; car, d'après ce qu'il m'a raconte, Valérien l'a abordé en lui disant : « Ne craignez rien, monsieur... Je suis garde-chasse pour surveiller les braconniers ; mais je ne suis pas gendarme pour arrêter les voleurs ou les chouans. »
DIANE
C'est bien de la part deValérien... etcet homme ?
Mme DE KKHMIC.
Il paraît qu'à ce mot de chouan cet homme a tressailli en regardant autour de lui... Puis, il s'est approché à son tour de Valérien, et lui a dit tout bas : « N'ètes-vous pas au service de Mme de Kermic? — Oui, monsieur, lui a répondu Valérien. — En ce cas, dites-lui...» Cet homme s'est arrêté tout-à-coup; puis il a repris : « Non, ce serait la compromettre... Sa générosité ne lui permettrait pas de me refuser un asile... Ne lui dites rien de cette rencontre; » et aussitôt il s'est éloigné.
DIANE
Et quand Valérien vous a-t-il raconté cela ?
Mme DE KERMIC.
Moins d'une heure après la rencontre.
DIANE
Il ne soupçonne pas quel peut être ce malheureux?
Au portrait qu'il m'en a fait, a l'air de distinction et de commandement qu'il m'a dit que cet inconnu porte en lui, j'ai cru reconnaître que ce devait être..-
DIANE
Qui donc?
Mme DE KERMIC
M. Léonard Asthon lui-même.
DIA?iE.
Léonard Asthon... le chef des Vendéens... réduit a ce misérable état!
DIANE DE CHIVRI.
»lme DE KERMIC.
Que ce soit lui ou un autre... c'est toujours un homme qui souffre pour une cause qui est la nôtre... Il a droit à un asile chez moi, et je le lui donnerai.
DIANE
Mais comment le lui donner, puisqu'il s'est éloigné... sans vouloir le demander?
Mme DE KERMIC.
Et c'est cette noble conduite qui m'a dicté la mienne... J'ai chargé Valérien de chercher cet inconnu, de le retrouver, et de lui dire que ce serait me faire injure que de refuser mon hospitalité.
Et Valérien l'a-t-ii retrouvé ?
M'"e DE KERMIC
J'attends Valérien depuis ce matin... Mais tout est déjà convenu.
DIANE
Comment?
Mme DE KERMIC.
S'il le rencontre, il doit le ramener.
DIANE
Ici?
M'"e DE KERMIC.
Dans le château?... non; je ne saurais comment l'y cacher aux yeux de tout le monde... Je ne crois pas qu'un seul de mes domestiques fût capable d'une dénonciation ; mais un mot indiscret peut suffire à faire tout découvrir... Et il y va de la vie de M. Asthon...
DIANE
Mais où comptez-vous donc le cacher ?
Mme DE KERMIC.
Dans un endroit où personne ne le pourra soupçonner, si tu veux m'aider.
DIANE
Moi?... Et comment?
Mme DE KERMIC.
En me cédant pour lui le pavillon du bois.
Mon pavillon!... ma retraite favorite, le seul endroit qui m'appartienne, et où j'aime à passer mes journées?
Mme DE KERMIC.
Oui, ta retraite favorite ; grâce à ta volonté, c'est le seul endroit du château où les domestiques n'entrent que lorsqu'on les appelle... Placé à l'angle le plus éloigné du parc, il ouvre à la fois sur la forêt et sur les jardins... Toi seule en as les clefs, et...
DIANE, se levant et se retournant au bruit que Valérien fait en entrant.
Qu'est cela ?
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