PRÉVAL, JULIE
JULIE. Eh bien ! monsieur, qu'a-t-il résolu ? se dispose-t-il à partir?
préval. M. de Néris, madame, veut avoir un entretien avec sa fille.
JULIE. Un entretien ! et que lui dira-til ? quel est son dessein ? Il ne la verra pas. Non, non, je ne veux pas. Que ne demande-t-il aussi à me voir !
préval. Mais il l'a demandé, madame.
julie. Et vous ne me le disiez pas !
préval. Connaissant vos dispositions, votre répugnance invincible pour toute feinte de rapprochement, j'ai cru aller au-devant de vos désirs en assurant M. de Néris que sa demande ne pouvait être accueillie.
julie. Sans cloute. Vous avez très-prudemment agi. Avez-vous appris, monsieur, depuis quand M. de Néris est au Montd'Or? Depuis ce matin seulement?
PRÉVAL. Depuis hier, madame.
JULIE. Depuis hier?
préval. Oui , madame. Hier au soir, j'ai eu l'occasion de conduire un étranger à la salle de concert, et cet étranger était M. le comte de Néris.
JULIE. Il a donc été témoin de mes succès... je veux dire des succès de ma fille... Pardon , ma tète est si troublée !... Mais le temps presse ; il faut prendre un parti ; il faut que je donne réponse à Mme de Brécourt. J'ai cédé à vos instances en suspendant mon départ ; mais tout cela me gène, m'inquiète; et si, pour sortir d'une situation aussi fausse... si, pour aplanir de nouvelles difficultés. .. Les païens ont des devoirs à remplir envers leurs enfans !... Si, dans l'intérêt d 'Elise , il me fallait absolument...
préval. Eh quoi ! madame, vous consentez à voir M. de Néris ?
JULIE. Je n'ai pas consenti ; mais, monsieur, après tout, y trouveriez-vous un si grand inconvénient ? Avez-vous quelque nouveau motif?..
PRÉVAL. Madame , je n'affirme rien.
Mais quelques paroles échappées à l'instant même à M. Crépon donneraient à penser que son intervention n'est pas toutà-fait desintéressée. M. Crépon, madame, a une fille à marier.
julie. Jeune, jolie? Vous ne répondez pas, monsieur ?
préval. Je l'ignore, madame.
JULIE. Et M. Crépon vous a dit que M. de Néris songeait déjà à sa fille? car
ce ne peut être M. de Néris. M. de Néris n'a pas dit cela?
préval. Non , madame , non. Mais M. Crépon me l'a fait entendre très-clairement ; il savait que j'allais vous voir, et ce ne pouvait être pour que je vous en fisse un mystère.
Julie. Eh ! monsieur, à quoi bon? cela était-il nécessaire ? ne savais-je pas que M. de Néris aspirait au bonheur de contracter de nouveaux nœuds? M. Crépon, ce matin même, ne me l'a-t-il pas dit? Ont-ils donc la crainte que ma résolution ne soit mal affermie? Mais il fallait le convaincre que mon empressement était égal au sien! Ah ! monsieur Préval, quelle inditïérence ! vous qui avez quelque amitié , quelque estime pour moi, comment n'avez-vous pas pris la défense de mon orgueil blessé ? Oh ! en vérité , c'est mal , c'est bien mal à vous !
préval. Ma foi, madame, M. de Néris est un homme fort insouciant et fort gai, autant que j'en ai pu juger; traitant les affaires les plus sérieuses avec un ton toutà-fait leste et dégagé. J'ai trouvé en lui un fonds de bonne humeur , un contentement de lui-même , qu'il serait fort difficile de troubler ; et je crains bien que son amour-propre ne soit à l'abri de toute atteinte.
julie. Eh bien donc î s'il ne tient qu'à lui montrer tout mon dédain et mon mépris... Où est-il, monsieur? où est-il?
PRÉVAL, montrant l'appartement de gauche. Mais, madame, il est là.
JULIE. Comment! là? dans ce petit salon?
préval. Oui, madame. Il attend votre réponse.
Julie. Il attend !... Et vous me dites cela avec une tranquillité !... Mais, monsieur, il a pu nous entendre !
préval. Eh! madame, quand il vous aurait entendue !...
JULIE. Il est des bienséances qu'une femme doit respecter!... Je conçois que vous ayez cédé à un premier mouvement, puisque moi-même je n'ai pu y résister. MaisM. de Nérisdemande à voirsa fille!... Ce désir est naturel, honorable !... avec la meilleure volonté, il n'est pas possible de tout blâmer. Il ne faut pas non plus se montrer par trop injuste!...
préval. Pliais, madame !...
JULIE. Si. si, monsieur!... Il y avait assurément une mesure à observer ! . . . Cela devait arriver!... tous les hommes manquent d'un certain tact... Je n'aurais pas fait mieux : ce n'est pas là ce que je veux
dire... mais il est très-certain que j'aurais fait autrement!... On se modère à propos, on prend de l'empire sur soi-même , Ton y met de l'adresse, et surtout l'on se garde I lie n de dire aux gens tout ce qu'on pense!.. Mais pour cela il faut avoir du s.ing-froid î il faut savoir se posséder !... Il faut être soi ! il faut être femme !...
1>RÉ val. Plus bas! madame! pi us bas!.. M. de Néris est là !...
JULIE, Vous me l'avez dit , monsieur î jele sais, je le sais maintenant !