‹ Magasin théâtralChapitre 1088 sur 1377 · LÉONARD, DIANE · texte numérisé non relu

LÉONARD, DIANE

DIANE, cherchant à retenir Louis qui sort. Non, non, monsieur, j'avais souhaité parler à M. Léonard Asthon... à lui seul... Je dois me retirer, puisque je ne l'ai pas rencontré.

LÉONARD

Ne pourriez-vous dire à son ami le plus cher... ce que vous vouliez lui demander î

DIANE

Je n'ai plus rien à demander à M. Asthon luimême, monsieur ; le refus qu'il fait de me recevoir m'en dit assez... C'est ma... condamnation.

LÉONARD

Votre condamnation... mais Léonard n'a pa» refusé de vous recevoir,

DIANE

Pourquoi donc n' est-il pas ici ?

LÉONARD, à pari.

Elle ne me connaît pas. {Haut.) Mais si c'était lui qui vous parle ?

DIANE

Lui? ah I monsieur, je ne sais qui vous êtes; mais il y a de la cruauté à espérer tromper une pauvre femme aveugle... Lui, dites-vous ? lui qui me parle?... Je connais Léonard Asthon, monsieur.

LÉONARD

Vous le connaissez ?

DIANE

Oh! oui... je le connais.

LÉONARD, à part.

C'est donc vrai... un autre 1... ah je découvrirai l'infâme. (Haut.\) Ainsi vous connaissez Léonard Asthon?

DIANE

Dieu m'a refusé de voir le jour qu'il a fait et levisage de ceux à qui je parle... mais si au milieu de ce château où je suis perdue, j'avais entendu un seul accent de sa voix... oh! je l'aurais reconnue au milieu du murmure de mille autres; elle m'eût éclairée, elle m'eût guidée, et j'aurais couru vers lui, pour lui demander grâce et pitié.

LÉONARD

Vous, demander grâce et pitié à Léonard Asthon... et pourquoi?

DIANE

Ah! monsieur... qui que vous soyez, n'abusez pas du trouble d'une infortunée, du désordre d'un cœur désespéré... laissez-moi... laissez-moi fuir. Ah! il n'a pas voulu sans doute ajouter à son crime celui de me livrer à la risée de ses amis.

LÉONARD

Lui, lui, Léonard Asthon... vous ne pouvez le croire... mais c'est un homme d'honneur... mais c'est un noble et brave soldat... mais il est incapable d'une pareille infamie !

DIANE

Mais, encore une fois, pourquoi n'est-il pas ici? LÉONARD, après avoir hésité.

Eh bien, je dois vous l'avouer, le billet que vous lui avez fait écrire ne lui est point parvenu ; c'est dans mes mains qu'il est tombé.

DIANE

Et vous avez abusé...

LÉONARD

J'en avais peut-être le droit. Écoutez-moi, je vous en prie : supposez que ce soit le père de Léonard Asthon qui soit devant vous et qui vous interroge.

DIANE

Son père?

LÉONARD

Supposez que tout ce aue je puis vous dire en

son nom soit sacré comme si ces paroles passaient par la bouche d'un vieillard qui ne saurait mentir. DIANE.

D'un vieillard?... Êtes-vous véritablement un vieillard, monsieur?... Oh! ne me trompez pas... ce serait affreux... Je ne vous vois pas, moi... Oh ! par grâce ! qui êtes-vous?

LÉONARD

Ne me demandez pas qui je suis; mais recevez le serment que je fais devant Dieu que vous êtes en face d'un homme pour qui vous êtes sainte et respectable, d'un homme qui dès ce moment se voue à partager votre vie et votre honneur, d'un homme qui fait sa cause de la vôtre, d'un homme qui vous sauvera.

DIANE

Je vous crois, monsieur; je sens à votre accent que vous dites la vérité... Non, ce n'est pas ainsi qu'on ment... Eh bien donc, monsieur...

Elle s'arrête et écoute autour d'elle.

LÉONARD

Nous sommes seuls.

DIANE

Eh bien ! monsieur... sauvez ma vie et celle de mes frères.

LÉONARD, à part.

Ah! malheureux!... la vie de ses frères...

DIANE

Allez à Léonard, dites-lui que je suis ici... dites-lui que je lui demande qu'il rende l'honneur à la pauvre fille qu'il a perdue à l'heure où elle venait de le sauver.

LÉONARD

De sauver Léonard Asthon?

Oui, Léonard Asthon... Mais vous ne savez donc rien, monsieur?

LÉONARD

Rien de cet affreux secret; mais parlez, au nom du ciel! parlez... il faut que je sache tout; il le faut, entendez-vous?... car il faut que je vous sauve , maintenant !

DIANE

Je ne puis vous comprendre... Mais vous, son ami, vous devez savoir qu'il a été proscrit?

LÉONARD

Oui , cruellement proscrit.

DIANE

Vous devez savoir qu'il a cherché un asile à quelques lieues d'ici.

LÉONARD

Aux environs d'Ancenis.

DIANE

Et vous savez sans doute où il a trouvé cet asile?

LÉONARD

Je le sais.

HIVRI.

?.h bien! monsieur, je suis Diane de Chivri, la petite-fille de Mme de Kcrmic, de celle dont il a si lâchement trahi l'hospitalité.

LÉONARD

L'hospitalité de MmedeKermic!...A mon tour je ne vous comprends plus.

DIANE

Mais vous me trompez donc, monsieur? vous ne connaissez pas Léonard Asthon !

LÉONARD

Écoutez-moi, mademoiselle, et que Dieu prête à mes paroles un accent qui vous persuade. Vous accusez Léonard Asthon, et moi je ne puis le croire coupable... une fatalité horrible a dû peser sur sa destinée et sur la vôtre; mais si affreux, que soit votre malheur, il n'est peut-être pas irréparable... parlez, parlez, au nom du ciel!

DIANE

Eh bien ! soit, monsieur '....je vous en ai assez dit pour que vous sachiez tout. Mon Dieu ! regardez celui à qui je parle pour moi qui ne puis le voir, et qu'il tremble devant vous, s'il se joue de ma douleur !

LÉONARD

Ohl ce Dieu que vous invoquez, je l'invoque aussi, moi, et c'est pour tous deux maintenant...

DIANE

Qu'il soit donc entre nous ! et maintenant écoutez-moi. Léonard, poursuivi, perdu, abandonné de tous , errait aux environs du château de ma mère. Elle ne le connaissait pas, monsieur; mais elle l'aimait, elle l'aimait pour ses nobles qualités, son courage, ses vertus... moi aussi, monsieur, qui écoutais chaque jour le récit de ses exploits, moi , à qui l'on semblait se plaire à le peindre comme un héros ; moi, qui le croyais noble et grand... je l'aimais!

LÉONARD

Vous l'aimiez?

DIANE

Ah! oui, je l'ai bien aimé!... Un jour, on vint nous dire qu'il n'avait plus d'asile; c'est alors que ma mère lui en fit offrir un. Léonard accepta; il fut caché dans un pavillon qui m'appartenait. C'est là que tous les jours j'allais près de lui, souvent seule, car ma pauvre mère était tombée malade... oui, monsieur, tous les jours j'y allais, tous les jours je l'écoutais... il me racontait ses dangers, ses combats, sa périlleuse existence, et tous les jours je l'aimais davantage.

LÉONARD

Et lui?

DIANE

Il m'aimait aussi, il me le disait du moins... il me disait qu'il m'aimait, à moi, à une pauvre aveugle qui jusque là n'avait inspiré que de la pitié. Ohl si vous saviez, monsieur, quand tout ee qui vous entoure vous parle comme à une in-

fortunée qu'on ne peut que plaindre, si vous saviez comme une voix qui lui parle d'amour remplit son cœur de joie ! Avec lui , ma vie ne me semblait plus vide et obscure; il avait donné à mon ame le jour qui manque à mes yeux... quand il me parlait du ciel, je croyais le voir. Il m'aimait !... j'ai été bien folle de le croire, monsieur, n'estH5e pas? mais je l'aimais, moi, et je le croyais !

Le misérable!

DIANE

Oui, pendant deux mois il se joua de cet amour insensé qu'il excitait en moi. Enfin, un soir, des soldats envahirent le château ; je courus au pavillon ; toutes les issues étaient fermées... Il n'y avait qu'un moyen de le sauver, monsieur : c'était de faire croire que j'habitais seule le lieu où il était caché. Ce stratagème m'avait déjà réussi, et les soldats s'étaient retirés sans le visiter ; mais cette fois ils insistèrent, et moi, je voulais le sauver. Il s'était réfugié au fond d'une profonde alcôve, nous étions dans l'obscurité... j'osai tout, et lorsque les soldats entrèrent avec des flambeaux, ils ne virent qu'une femme dans ce lit, et ils s'arrêtèrent.

LÉONARD

Grand Dieu !

DIANE

Oui, monsieur, voilà ce que j'ai fait, et ces soldats en me voyant ainsi, moi, pauvre fille aveugle, ces soldats se retirèrent sans oser franchir le seuil de cette chambre, ils se retirèrent et me laissèrent seule avec lui, seule, et alors, monsieur, il ferma cette porte que les soldats avaient respectée, et lui que je venais de sauver, lui...

LÉONARD

Lui...

DIANE, avec désespoir.

J'aurais pu appeler au secours et le perdre; mais je l'aimais et il n'y eut que moi de perdue!

Ah! l'infâme! l'infâme!

DIANE

Oh ! oui, bien infâme, n'est-ce pas? et moi biea malheureuse!... Eh bien! monsieur, le lendemain, quand je retournai dans ce pavillon, la honte sur le front, rien, rien... il n'y était plus.

LÉONARD

Oh! que vous avez dû souffrir!

DIANE

Mais ce n'était pas tout... depuis ce temps, pas un mot, pas une nouvelle de lui! je restai seule sans pouvoir lire, écrire, interroger, avec un affreux secret dans le cœur... et lorsque ma mère a surpris ce secret à mon désespoir, c'est pour lui, pour lui seul que j'ai prié. Elle lui a écrit; il n'a pas répondu. Enfin, désespérée, elle a fait venir mon père et mes frères, et ne pouvant me rendre l'honneur, elle leur a fait jurer de me venger... ils l'ont \uré, monsieur, ils l'ont juré devant moi...

Ils vont venir pour cela, et c'est pour cela que je suis venue, pour empocher ce combat infâme, car il ne peut pas tuer mes frères après m'avoir déshonorée.

LÉONARD

Oh! malheur! malheur!

DIANE

Vous comprenez cela, monsieur, vous lo comprenez, et il peut nous sauver, s'il le veut. Écoutez, je no lui demande que son nom, un jour, une heure, s'il le faut, et je vous jure à vous, à lui... je vous jure devant Dieu que j'offenserai, que ce ue sera pas pour lui une longue chaîne... Je n'ai pas long-temps à vivre, monsieur, j'ai trop souffert pour cela! mais si Dieu était assez implacable pour me faire plus forte que mon malheur, je vous le jure, je me tuerai.

LÉONARD

Malheureuse !

DIANE

Oui, je me tuerai, non pour lui, je puis vous le dire à vous, mais pour moi... Je ne l'aime plus maintenant, je le méprise.

LÉONARD

Léonard Asthon... oh! ne le méprisez pas...

DIANE

Ne pas le mépriser...

LÉONARD

0 Diane, ange sacré de misère et de douleur, je vous jure que si Léonard peut encore quelque chose dans ce monde , il réparera votre honneur

et vous sauvera. Ah! ne le méprisez pas avant de tout savoir.

DIANE

Mais qu'y a-t-il encore, et qu'avez-vous à m'apprendre?

Je ne puis rien vous dire, je ne dois rien vous dire; mais souvenez-vous des paroles que je prononce ici devant ce Dieu que vous avez invoqué : Quoi que vous puissiez apprendre, quoi que vous ayez a souffrir encore, soyez forte pour vivre. Ne condamnez pas Léonard et comptez sur la justice du ciel et sur lui.

DIANE

Sur lui?

LÉONARD

Oui, sur Léonard Asthon, qui n'a pas conquis par le mensonge la renommée d'un noble cœur et d'un honneur sans tache; sur Léonard Asthon, incapable d'une lâcheté, je vous l'atteste, et au nom duquel je ne vous ai pas vainement promis de vous sauver; sur Léonard Asthon enfin, comme vous l'avez aimé.

diane, lui tendant la main.

Dieu le veuille, monsieur !

LÉONARD

Prenez ma main, madame; vous pouvez vous y appuyer sans crainte qu'elle vous manque ou qu'elle vous trahisse !

DIANE

Je le crois; car il y a des cicatrices à cette main, c'est celle d'un vieux soldat.

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