ELISE, JULIE
ÉLISE, se précipitant dans les h ras de sa mire, qui court au-devant d'elle. Ah! ma mère ! ma mère!
jllie. Ma fille , mon enfant !... m'es-tu rendue? as-tu trompé sa vigilance?... Partons, fuyons, ma fille, fuyons ensemble!.. Le cruel ne t'aura entrevue un seul jour que pour ne te revoir jamais ! il comprendra mon désispoir.'... ce que j'ai souffert cette nuit sera le supplice de toute sa vie.
Élise. Ah! manière, sois plus calme...
je n'ai pas eu besoin de recourir à*la ruse pour venir jusqu'à toi.
JULIE. Comment?
élise. J'ai dit que j'allais embrasser ma mère, et je n'ai éprouvé aucun refus.
JULIE. Ah!., ah!... c'est différent, n.a fille...
élise. Et depuis hier je n'ai reçu de mon père que des marques d'attachement et les plus tendres soins,
MAGASIN TIJEATHAL.
julie. Pardon... je devais croire... je
supposais...
ÉLISE. Que de bontés! que de prévenances ! comme il me pressait sur son cœur! avec quel accent il me nommait sa fille... son enfant chérie... Ali! ma mère, que n'as-tu été témoin de sa joie et de son bonheur !
JULIE, à part. Quel changement!
Élise, à part. Comment l'éclairer? comment oser lui ouvrir mon cœur?
JULIE, de même. Mais qu'ai-je donc ? et que se passe-t-il?... ( Haut. ) Ma fille , jusqu'à ce jour, toutes vos pensées m'ont été connues : vos plaisirs, vos chagrins, je les ai tous partagés. Tout est-il changé depuis hier ?
ÉLISE. Eh quoi! maman?
julie. Élise, nous nous connaissons trop bien l'une et l'autre pour que nous puissions nous dérober aucun des mouvemens de notre aine... Je le vois, ton regard est craintif, et tu t'en aperçois aussi, le mien n'est pas plus assuré... Ma fille, cette incertitude est affreuse, il y faut un terme. ( Parcourau l la scène dans la plus grande agitation.) O mon Dieu! quelle imprévoyance!., quelle fatale sécurité !.. Il y a quinze ans que cette enfant est entre mes mains; j'avais le loisir de façonner son ame à ma guise, de lui inculquer tous mes ressentimeiis et toute mon aversion... je le pouvais, je le devais peut-être!... et je ne l'ai pas fait. Cet homme n'a pas eu un souvenir pour elle ; et cependant il n'a qu'à se montrer; l'ingrate n'établit aucune différence entre nous ; elle ne juge pas, elle ne distingue pas, elle fait les parts égales... elle oublie tout!... Qui sait? elle se fait sans doute un mérite, un point d'honneur de voler dans les bras de celui-là même qui l'a repoussée ; et cela,\parce que cet étranger s'appelle son père!... D'ailleurs, avec moi, tous les jours se ressemblent : ce sont même sollicitude, même dévouement, mêmes tendresses : elle me sait par cœur! Mais un père qui d'abord fait sentir son autorité, qui parle au nom de la loi que les hommes ont faite, c'est une piquante nouveauté, n'est-ce pas?.... Oh!
pitié! pitié ! Toutes les mères me l'ont dit ; je ne voulais pas les croire ; mais enfin je dirai comme elles : oui, oh! oui, les enfans sont tous des ingrats!....
Elle se jette sur an fauteuil en sanglotant. ÉLISE, à ses pieds. Ingrate, as-tu dit? je suis une ingrate! Ecoute, écoute donc!
Tu m'as nourrie de ton lait; mon éducation est ton ouvrage ; aucune difficulté, aucun dégoût n'a lassé ta patience; et tous
les talensqueje possède, ce sont les tiens, c'est toi qui me les as donnés. Vingt fois, pendant mon enfance , écartant tout soin mercenaire, tu t'es placée à mon chevet, les jours et les nuits ; à genoux devant la croix, tu demandais au ciel de prolonger mon existence aux dépens de la tienne. L'arrêt étaitporté; mais luttant toujours, et luttant seule contre le mal, ton instinct, plus sûr que l'ait, m'a sauvé la vie. Quand l'âge de la raison est venu, quand il a fallu ni'enstigner mes devoirs de piété, je t'ai vue, en m'inspirant l'amour de Dion, l'inquiéter de ton zèle, et trembler que cet amour ne devînt plus grand que celui que j'avais pour toi !... Dis-moi, ai-je du jugement? manqué-jede mémoire ? Cruelle, il faut que tu le saches : toutes les preuves déposeraient contre toi, que pour moi l'évidence serait mensonge, et, plus le monde chercherait à te dénigrer, plus mon respect et ma vénération se manifesteraient. Et ce ne serait encore là que l'indigne récompense de tant de soins et de tant de bienfaits : car t'exprimer combien je l'élève au-dessus de toutes les femmes, combien je t'aime et je t'adore, cela, ma mère, ne sera jamais en ma puissance!..
julie. Elise, tu es une bonne fille!
ÉLISE. Es-tu rassurée maintenant? me promets tu du calme? puis-je te parler sans contrainte, comme une amie, comme une sœur ?
julie. Eh bien ? eh bien donc?
Élise. Déjà ton visage prend une autre expression.
JULIE. Non, non, j'ai du sang-froid....
j'en ai... je t'écoute... mais va, va donc, cruelle enfant; l'enfer est dans mon cœur! Que t'a-t-il dit? que t'a-t-il dit?
ÉLISE. Vingt fois il était sur le point de parler, et vingt fois mes regards ont fait expirer la parole sur ses lèvres , mais de ma chambre je l'entendais. Des cris, des sanglots, arrivaient jusqu'à moi ton nom
lui échappait il était en proie à tous
les transports de la jalousie!..
JULIE. Lui jaloux ! et de qui ?
Élise. Regarde autour de toi... Pensestu qu'il soit au pouvoir d'un homme de te voir chaque jour, toi si belle et si noble, et de demeurer insensible à tant de charmes et de si brillantes qualités? Et si les paroles qui, hier au soir, ont frappé mon oreille étaient parvenues jusqu'à lui! s'il avait entendu ce que je n'ai pu dire devant lui... ce que, sans être sûre de ton indulgence, je n'oserais jamais prononcer devant J toi!....
Julie. Achève! achève!
élise. Tu ne me maudiras pas?
julie. Non, mille fois non! mais parle, je le veux, ma fille, je le veux !
Élise. Eli bien! les cruels! ils ont poussé L'outrage jusqu'à nommer 31. Préval
julie. Mademoiselle!
ÉLISE, se jelant à ses pieds. Pardonne, nia mère, c'est toi qui l'as voulu!
JULIE. Enfant, ceci n'est pas de toi! ceci est de ton père! c'est lui qui t'envoie ; tu viens éprouver ta mère !
ÉLISE. Oh !
JULIE. Oui, à mes genoux, ton regard m'interroge et m'accuse encore! 3fa fille, vous osez douter de votre mère !
Élise. 3Ioi, grand Dieu!
JULIE. Eli bien! Elise, satisfaites à loisir votre curiosité! 31e voilà devant vous:
considérez mon front, étudiez mon visage. Regardez, regardez bien ! toute votre pénétration ne saurait y surprendre de la honte ou du remords !
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