‹ Magasin théâtralChapitre 124 sur 1377 · NÉRIS, PRÉVAL · texte numérisé non relu

NÉRIS, PRÉVAL

PRÉVAL. M. de Néris!.. (si part.) AU !

si sa fureur répond à la mienne...

NÉRIS. Je vous cherchais, monsieur, et je me félicite de vous trouver seul.

préval. Je suis entièrement à vos ordres, monsieur.

néris. Je viens réclamer de vous un conseil.

PRÉVAL. De moi, colonel?

NÉRIS. Voici le fait : Il m'est revenu que Mu,e de Néris, cette dévote si austère, n'avait pu résister aux pièges d'un adroit corrupteur; que depuis six mois ce séducteur possède l'amour de ma femme, la tendresse de ma fille ; qu'il dirige et gouverne ma maison ; en un mot qu'il existe chez moi un ménage qui m'est étranger, une famille qui n'est plus la mienne... Vous me direz que rien n'est plus commun que ces maris pacifiques et débonnaires pour qui l'inconduite et le désordre d'une femme n'ont rien de choquant, et qui contemplent sans sourciller le renversement de l'autorité domestique... Que voulezvous? l'exemple ne me séduit pas; et après quinze ans d'ahsence, il m'a paru bizarre, original, de faire le jaloux, et, par esprit de contradiction, la fantaisie m'a pris de me trouver offensé!... D'ailleurs, cet homme, m'a-t-on dit, quoique magistrat et rigide censeur des mauvaises mœurs, n'en est pas moins homme à bonnes fortunes, et grand ami des plaisirs!. On assure qu'il a l'esprit caustique, railleur, persifleur, qu'il jouit de mon dépit, et se fait un plaisir cruel d'irriter ma blessure. Eh bien! sou triomphe est encore douteux.... je ne désespère pas de troubler cette grande joie... J'ai donc formé le projet de lui proposer , sans plus de cérémonie, de nous faire sauter la cervelle sous le premier arbre de la forêt!.. Que vous semble, monsieur le conseiller, de cette proposition?... puis-je me permettre de l'adresser avec quelque chance de succès?., donnez-m'en, de grâce, votre avis... vous êtes bon juge... et vous m'épargnerez peut-être le désagrément d'un refus.

PRÉVAL. Colonel, en venant à moi, vous vous êtes bien adressé ; votre instinct vous a servi merveilleusement... oui, vous avez bien lu dans lecœurde l'homme dont vous parlez; maissa pénétration n'est peut-être pas inférieure à la vôtre... Colonel, votre

ton dégagé ne trompera personne... vous êtes réellement jaloux !..

néris. Jaloux!..

préval. Oui... mais vous êtes honteux de l'être... vous jouez la gaîté par orgueil, la frivolité et le dédain de la vie par désespoir... et cette femme que vous semblez rejeter avec tant de mépris... oh ! vous avez de l'amour pour elle!..

NÉRIS. De l'amour!

PRÉVAL. Vous en avez!... lui aussi, colonel, il l'aime cette femme, il l'aime de toute la puissance de son ame!.. la fa in; sienne, vous l'arracher, vous la montrer à son bras, ce serait pour lui le comble de la félicité !.. vos regrets, votre dépit rendraient sa possession plus douce et plus enivrante... mais quand il pense que celte femme fut la vôtre, votre vue est pour lui un spectacle affreux... il sent que la terre ne peut plus vous porter l'un et l'autre... il brûle île voir le fer briller, et le sang réjouirait ses yeux... Oh! oh ! croyez-moi, colonel, vous avez trop de défiance de voUsmême... cet homme acceptera... vous n'avez pas de refus à craindre de sa part, c'est moi qui vous en donne ma parole!..

néris. Qu'il vienne donc!... car ma haine est égale à la sienne... L'heure est propice, et les armes sont à son choix... avec ou sans témoins, n'importe... mais qu'il vienne!., oh! qu'il vienne à l'instant même!..

PRÉVAL, avec sang-froid. Il n'ira pas, colonel.

néris. Il ira, monsieur!., je vous répondsqu'il ira!., et s'il hésite...

préval. Arrêtez, je vous prie, monsieur!., cet homme vient dese battre ; son courage ne saurait être suspecté.

NÉRIS. Je le savais... si j'avais douté de votre courage, je commettrais une lâcheté ; vous êtes brave, monsieur, vous avez fait vos preuves, et je viens à vous...

préval. Monsieur, nous sommes seuls; quelle qu'ait été l'àcreté de nos paroles, il ne nous en est heureusement échappé aucune qui demande du sang... avant de me rendre à votre appel, permettez-moi de réclamer de vous quelques momens d'attention.

néris. Je vous écoute, monsieur.

préval. Monsieur, un honnête homme meurt plutôt que de convenir des avantages qu'une femme a pu lui accorder... Je m'attends donc que, loin de vous convaincre, ma conduite ne vous paraîtra que l'accomplissement du devoir le plus ordinaire.... cependant je le remplirai, moins pour vous cp te pour moi-même... Mou-

JULIE

sieur, je croyais M,nc de Néris veuve... depuis six mois que je la vois dans L'intimité de ma sœur, je n'ai remarqué en elle que les qualités et les vertus qui commandent le respect et l'admiration!., comment no l'aurais-je pas aimée ? mais comment aimer une telle femme, et songer à lui dire son amour, sans demander sa main ?...

J'allais lui déclarer mes vœux, lorsqu'elle m'a révélé votre existence... La perspective du divorce qui vous amène a réveillé toutes mes espérances... Outragée dans sa réputation, j'ai dû venger une femme venue avec moi, placée sous ma garde et ma protection ; je l'ai fait... Tout fier de cet avantage, je viens à elle .. monsieur, vos soupçons sont justes; je lui parlais de mon amour... mais pour la première fois de ma vie... eh bien! aurai-je la force de contraindre mon orgueil à cet aveu?., oui, oui, je l'aurai, je veux l'avoir... Monsieur, cette femme, depuis six mois, je l'ai entourée de soins, des marques du plus entier dévouement ; tout était en ma faveur, et tout plaidait contre vous... et c'est vous... oui, je vous le dirai... cette femme vous aime!..

NÉms. Quoi !

PRÉVAL. Oh! oui, il faut qu'elle vous aime!., car elle a accueilli mes vœux, non pas avec colère, non pas avec mépris, mais avec cette modération, cette fermeté compatissante qui jette le désespoir et la mort dans l'ame!.. Et quand vous avez remporté cette victoire sur moi, vous venez me provoquer !.. Mais savez-vous bien que c'est mettre ma fierté à de trop rudes épreuves?., qu'il y a des momens où la vie est un fardeau ?.. et que pour me venger de vous, je pourrais charger votre conscience de la mort d'un homme?.. Savez-vous que toutes les mauvaises passions luttent en moi et se révoltent contre ma résolution ?.. Monsieur de Néris, vous le voyez, je détourne la tête... un regard, une seule parole pourrait tout changer... votre main, au nomduciel, votremain ! Ah! vous hésitez long-temps!., c'est vous qui m'avez provoqué, songez-y!-, c'est moi qui refuse un duel!., j'ai de l'orgueil, monsieur de Néris!.. Oh! de la pitié, delà générosité!., votre main, au nom du ciel ! votre main !

NÉRIS, lu! tendant la main. Ah ! monsieur... ah! comment résister à tant de grandeur d'ame et de générosité ?

préval. Ah! bien! bien!., je sens à mon tour tout ce qu'il peut vous en coûter ; et l'effort que vous faites est supérieur au mien!., cela dit tout... point d'explications, d'excuses, ni de réparations...

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