‹ Magasin théâtralChapitre 1271 sur 1377 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

JOHN, puis MARIE.

John entre lentement par le fond ; il tient une canne d'une main et un livre de l'autre. Il marche droit ver3 un sie'ge placé sur le devant de la scène, à droite, et s'assied.

lddlow, bas à Bedfort.

Maintenant, mylord...

bedfort, bas.

Partons !

Us sortent sans bruit,

john, entendant leurs pas.

Ali! tu es là, Marie I (Tendant la main.) Viens, mon enfant! Personne!... je croyais l'avoir entendue marcher. (Il marche vers la porte à droite.) Cette porte fermée... Marie!

marie, dans la chambre.

Me voici, mon père !

john, revenant s'asseoir.

Ah! sa toilette n'est pas terminée : elle veut être bien belle aujourd'hui qu'Henri doit la voir. Pauvre enfant! elle aime de toute son ame, elle qui ne sait pas ce que l'amour peut amener de douleurs ! mais tous ceux qui aiment ne sont pas condamnés. Le lieutenant Henri est loyal et sintère... Mon Dieu! préservez-la.

marie, entrant.

Me voici! Quoi! vous étiez seul?

JOHN

Oui donc supposais-tu près de moi?

MARIE

Deux inconnus que j'ai laissés dans cette chambre...

JOHN

Que voulaient-ils ?

MARIE

Seulement un abri pendant l'orage.

JOHN

Sans doute ils se sont remis en route depuis que le soleil a reparu.

MARIE

Mon père, Henri doit venir aujourd'hui?

JOHN

Oui, mon enfant.

MARIE

Et pour le recevoir je me suis faite bien belle.

JOH-N

Je l'avais deviné.

MARIE

Donnez-moi donc vos mains, mon père, et voyez comme je suis bien parée.

JOHN

Voyons, débarrasse-moi de ce livre. (Marie lui prend le livre des mains, le met promptement sur

une table et s'agenouille près de lut. John poii les mains sur sa tête.) Des rubans, des fleurs dans tes cheveux 1 (Marie lui met les mains sur son col.) Un collier! puis à tes bras... (il lui prend le» bras) des bracelets de velours! (Lui embrassant le front avec un profond soupir.) Oh 1 que tu dois être belle ainsi !

MARIE

Quand vous me verrez, mon père, peut-être serez-vous bien trompé.

JOHN

Quand je te verrai, dis-tu? oh ! oui, dans deux ans, n'est-ce pas , quand tu seras l'épouse d'Henri et quand vous m'aurez conduit tous deux à Francfort auprès de ce savant Jérôme AlbinusJ, qui ne craint pas de se vanter de rendre la vue aux aveugles?

MARIE

Non, mon père, mais avant cela... Oh! j'ai promis le secret, mais je ne puis me taire. john, impatient.

Eh bien!

MARIE

nenri a appris que le fils et l'héritier de la science de ce fameux médecin est maintenant à Londres. Il le fait chercher et veut l'amener près de vous.

Pauvres enfans, merci... j'ai déjà trouvé dans votre sollicitude la preuve de votre tendresse pour moi; mais ne vous bercez pas d'un fol espoir; c'est une chose horrible que la déception ; ne l'appelez pas, mes enfans, et songez que Dieu ne donne qu'une fois la vue comme la vie... toutes les paroles de ces prétendus savans ne sont que mensonge et vanité ; et d'ailleurs (pleurant) depuis quinze ans, n'ai-je pas appris à vivre dar^s l'obscurité ? à marcher lentement en cherckant mon chemin ? n'ai-je pas fait de ma demeure le tombeau calme et silencieux d'un vivant? et que ferais-je de la vue? (Se levant précipitamment.) Ce que j'en ferais, grand Dieu ! oh ! je chercherais dans toute l'Angleterre un homme qui y respire peut-être encore, puis j'irais en Amérique pour y chercher la tombe de Clary , puis je retournerais en Ecosse dans la cabane où je l'aimais autrefois. ( Avec transport.) Si je retrouvais la vue, seulement pour une heure, un instant, si je pouvais seulement te voir, toi, pauvre ange qui m'ao compagnes, si je pouvais entrevoir le ciel et la verdure, apercevoir des gens qui passent, un enfant qui sourit, et puis un peu de soleil... oh! ce serait trop de bonheur, et»je n'y survivrais pas.

MARIE

Mon père !

JOHN

Oh ! ne crains rien, mon enfant! va ! rendre la vue à un aveugle , ce serait tirer un cadavre de sa tombe, et lui rendre son ame exhalée... oh I malheur aux hommes vains et hardis qui osent se vanter de pétrir des miracles dans leurs mainsl Il n'y a que Dieu, mon enfant, qui puisse ressusciter les morts.

MARIE

Mais il vaut mieux douter que nior, mon père» la science a ses miracles aussi.

JOHN

Oh! ne me dis pas cela, mon enfant, ne me dis jamais cela; car, malgré moi, un fol espoir tue ma résignation, et je souffre horriblement alors... n'y songeons plus, Marie.

marie, à part.

Comme cela le fait toujours souffrir! (A John.) Non, n'y songeons plus, mon père. (Cherchant à changer la conversation.) Quel est donc ce livre que vous teniez à la main?

JOHN

Un livre... ah! oui, c'est un livre oublié dans le clocher de l'église par un étranger qui est venu le visiter ce matin ; i! ne tardera pas sans doute a le venir réclamer... serre-le soigneusement. marie, prenant le livre.

.le vais le mettre auprès de ma Bible. (Elle traverse la scène en regardant le livre.) Que vois-je?

JOHN

Qu'as-tu donc?

MARIE

Vous ne savez pas, mon père, ce que c'est que ce livre î

Quoi doncî

MARIE

Oh ! pardon! j'oubliais... je ne dois pas vous le dire.

JOHN

Mais qu'est-ce donc î

MARIE

Rien, mon père.

JOHN

liais dis-moi, cela m'inquiète.

MARIE

Non, je ne dois pas... vous auriez le droit de me gronder.

JOHN

Won, je devrais blâmer seulement ma curiosité.

MARIE

Vous le voulez?

JOHN

Je t'en prie.

MARIE

C'est un ouvrage du docteur Jérôme Albinus sur la perle et le recouvrement de la vue.

JOHN

Un ouvrage? un livre imprimé?

MARIE

Oui, mon père, sans doute rempli d'impostuies.

JOHN

Oui ( A part.) C'est imprimé ! (Haut.) Marie! tu me le liras ce livre.

MARIE

Volontiers.

JonN.

Bientôt, n'est-ce pas ?

MARIE

Quand vous voudrez.

JOUN.

Tout de suite... veux- tu?

MARIE

Oui, mon père, en attendant Henri

JOHN

Non pas que je croie...

Il va s'asseoir.

MARIE

Oh ! si cela pouvait vous convaincre que Dieu ne donne pas qu'une fois la vue!

Pendant qu'elle prend un siège pour s'asseoir auprès «le Joli n, un jeune lionime, richement et sévèrement velu, paraît au fond et les observe.

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Les Mêmes, LE JEUNE HOMME.

LE JEUNE HOMME, à part.

Ils tiennent mon livre. Approchons.

Jl descend la seenc.

marie, le voyant.

Quelqu'un!

LE JEUNE HOMME

Excusez-moi, jeune fille... je viens d'apprendre la demeure du sonneur de Saint-Paul, et j'arrive pour lui demander un livre précieux que j'oubliai ce matin dans le clocher de l'église joiin, à part.

Déjà ! (Haut.) Ma fille va vous le donner, monsieur; et me permetlrez-vous de vous faire nue question?

LE JEUNE HOMME

Je suis à vos ordres.

JOHN

Avez- vous lu ce livre?

LE JEUNE HOMME

Je l'ai lu.

JOHN

Vous ne croyez pas sans doute aux prodiges qu'il raconte?

LE JEUNE HOMME

Lorsque j'étudiais la médecine à Francfort sous le célèbre Jérôme Albinus, mon professeur, j'ai vu moi-même se passer tous les faits qu'il annonce, et je puis les affirmer.

MARIE

N'est-ce pas, monsieur, que mon père peut espérer revoir un jour la lumière ?

LE JEUNE HOMME

Avant de pouvoir répondre, jeune fille, il me faut bien des éclaircissemens : toutes l'es cécités ne sont pas guérissables; pour juger le mal, il faut en connaître les effets et les causes. Le devoir d un médecin est d'interroger, d'écouter ceux qui souffrent, et je suis prêt à vous entendre.

MARIE

Asseyez-vous, monsieur, mon père va tout vous d'ire.

le jeune homme, à part, en se débarrassant de son manteau.

Je savais bien que ce livre oublié Jans les mains d'un aveugle m'amènerait à causer avec lui. Il t'assied près de John.

MAGASIN THEATRAE.

MAME , à John , après s'être placée à sa droite. Comme votre main tremble, mon père I

john, bas à Marie.

Tu te trompes, enfant. (A part.) II me semble que je suis devant un juge.

LE JEUNE HOMME, à John.

Dites -moi, vous n'êtes pas aveugle de naissance?

JOUN.

Non, monsieur.

LE JEUNE HOMME

Où perdites-vous la vue?

JOHN

En Ecosse.

LE JEUNE HOMME

Il y a combien de temps?

JOHN

Dix-sept ans.

LE JEUNE HOMME

La perdites-vous tout-à-coup?

JOHN

Non, lentement.

LE JEUNE HOMME

Dites-moi comment.

JOHN

Quelque temps avant ce malheur, je fus frappé d une balle d'arquebuse à la tête, et comme ma destinée , ma vie dépendait d'un voyage que je •levais faire en Amérique, je voulus partir avant mon entière guérison. A mes premiers efforts, cette hlessure se rouvrit et après cinq mois de désespoir et de souffrances, elle fut enfin guérie; mais ma vue était devenue si faible qu'à peine à quelques pas je pouvais reconnaître ceux qui m'approchaient. Bientôt Sara Yorick, pauvre femme abandonnée parle plus infâme des hommes, Sara, que j'aimais comme une sœur, mourut en mettant «u monde Marie, sa fille, et quand je la veillais, le lendemain de sa mort, à peine pouvais-je lire à son chevet la prière des trépassés... et toujours îe besoin de mon voyage me dévorait; j'attendais sans cesse que la vue me revînt pour l'entreprendre, et chaque jour ma vue diminuait , s'éteignait... Enfin je reçusune lettre, elleme venait d'Amérique. Oh! depuis quinze mois c'était ma première joie, joie qui passa comme un éclair, car il me fut impossible de déchiffrer un seul mot de l'écriture... Yorick, mon pauvre et seul compagnon, ne savait pas lire, et comme cette lettre devait contenir le secret d'une femme, son honneur et toute sa destinée peut-être, je ne devais la confier à personne, ît toujours je m'efforçais de lire et toujours je ne le pouvais pas. Il me vint alors une de ces idées que le désespoir seul enfante : il me semblait que la lumière n'arrivait pas jusqu'à moi; je sortis, je gravis une haute montagne ; je croyais, insensé 1 qu'en me rapprochant du ciel, j'aurais plus de clarté, et pourtant là, je fis de vains efforts jusqu'à ce que la nuit vînt me surprendre ; je redescendis alors tristement à la cabane de mon pauvre ami, et je lui dis en entrant : Eh quoi! frère, pas encore de lumière à cette heure? — Et qu'en ferais-je en plein jour, me dit-il?— En plein

jour, m'écriai-je! Puis je me tournai du côté du couchant, je sentis sur mon front la chaleur des rayons du soleil, mais je ne lés voyais plus. maiue, pleurant.

Pauvre John 1

LE JEUNE HOMME

Souffriez-vous alors violemment dans la télé?

JOHN

LE JEUNE HOMME

Et depuis?

JOHN

Jamais; le cœur seul a souffert.

LE JEUNE HOMME

Eûtes-vous quelque retour à la vue, plus tard, quand vous fûtes plus heureux ?

JOHN

Quand je fus plus heureux , dites-vous? plus heureux ! Il n'y avait pas un an que j'étais aveugle quand Yorick, mon seul ami, mon scutien , mourut et me laissa seul avec mes souvenirs , la misère et mon infirmité.

LE JEUNE HOMME

Et vous avez pu vivre après tant de malheurs?

JOHN

N'est-ce pas qu'il m'a fallu bien du courage? Oh ! c'est qu'il m'a semblé que Dieu me parlait alors ; car lorsque je sentais sous mes doigts la tête froide et calme de mon ami qu'on allait ensevelir, j'eus envie de ce calme, et comme je songeais que la mort pouvait me le donner aussi, j'entendis un enfant pleurer dans son berceau : c'était ma bonne Marie, dont le grand-père venait de suivre la mère; je la pris alors tristement dans mes bras, et ses larmes cessèrent; elle appuya sa jeune tête sur mon épaule et s'endormit profondément. Alors il me sembla que la pauvre orpheline me demandait protection et que c'était un ange que Dieu m'envoyait pour me dire : Le suicide est un crime , tu ne dois pas mourir. Et le lendemain, me souvenant d'un bon prêtre que j'avais connu à Londres, je comptai sur sa charité, pris Marie sur mes bras et me mis en route à la garde de Dieu.

LE JEUNE HOMME

Et comment vous fut-il possible de faire ce Yoyage?

JOHN

Les muletiers m'ont pris dans leurs voitures ; les passans m'ont tendu la main. Hélas! à voir un jeune homme aveugle, le front cicatrisé et portant dans ses bras un enfant de deux ans à peine, qui n'en aurait eu pitié? Enfin je vins jusqu'à Londres, où le bon prêtre m'a fait sonneur de l'église de Saint-Paul, et m'a donné cette petite maison, où j'ai vécu depuis, près de ma bonne Marie ; pauvre confidente de mes douleurs , qui m'a pardonné de lui avoir fait une jeunesse aussi triste , et qui me pardonnera aussi de l'attrister aujourd'hui par mes pleurs : n'est-ce pas, ma bonne Marie?

marie, se jetant dans ses bras.

Oh! mon père! mon bon père!

LE SONNEUR DE SAINT-PAUL

JLE JEUNE HOMME, à part.

Et c'est là l'homme que lord Henri veut tromper sans doute, la jeune fille qu'il veut séduire: Mais on le dit loyal; peut-être l'aime-t-il sincèrement et la nouvelle de son mariage avec la fille de lord Weston n'est-elle pas de son aveu? [Avec espoir.) S'il en était ainsi...

JOHN

Enfin, monsieur, pour tout vous dire, sitôt que Marie put commencer à lire , je m'agenouillai près d'elle pour lui faire épeler la lettre que j'avais conservée, et l'innocente enfant en assemblant des mots m'apprit que j'avais un fils en Amérique, que l'absence n'avait rien détruit d'un amour aussi pur que le jour, et qu'un père que j'avais outragé m'attendait pour me nommer son gendre. Mais cinq ans s'étaient écoulés depuis l'arrivée de cette lettre, et je n'avais pu partir. J'envoyai , moi , depuis , plusieurs lettres qui restèrent sans réponse ; j'appris bientôt que des fièvres contagieuses avaient décimé la population dans ce pays où mon fils était venu au monde; j'eus l'horrible crainte que le fils que je n'avais pas embrassé, que la femme que j'aimais n'en eussent été victimes, et quinze années d'un morne silence sont venues la confirmer tous les jours ; pardonnez-moi, monsieur, tout ce triste récit; mais vous me demandiez tout-à-1'heure si j'avais eu quelque retour à la vue dans un jour de bonheur, et moi je vous demande à mon tour quel jour je fus heureux?

LE JEUNE HOMME

Vous avez cruellement souffert !

JOHN

Trop , n'est-ce pas , pour jamais pouvoir espérer ?

LE JEUNE HOMME

Non, les chagrins seuls ont fait naître en vos yeux une cataracte qu'un Albinus pourrait détruire peut-être.

john, «e levant.

Que dites-vous ?

LE JEUNE HOMME

Je le crois; mais Dieu seul pourrait l'affirmer. (.4 Marie.) Tenez , jeune fille, reprenez ce livre , et vous le lirez à votre père. Il y verra toutes les heureuses et fatales chances d'une opération que le temps seul rendra certaine; il verra surtout que la force et la patience du malade sont aussi nécessaires que l'adresse et la prudence du médecin.

marie, prenant le livre, qu'elle va porter dans une bibliothèque au fond.

Nous le lirons le soir à la veillée.

Elle monte la scène.

JonN, au jeune homme.

Vous ne serez pas long-temps, n'est-ce pas,, sans venir me revoir?

LE JEUNE HOMME

Oh I je ne pars pas encore ; car j'ai chez vous aeux missions a remplir : l'une de secourir le malheur, l'autre de garantir l'honneur de Marie.

john, inquiet.

Que voulez-vous dire?

LE JEUNE HOMME

Que je comprends d'autant mieux les souffrances de celui que la fatalité a séparé d'un* fommc qu'il aimait, que la fatalité m'arracne à cette heure une femme aimée, miss Anna Weston, dont j'ai l'amour, et que l'on veut marier au lieutenant lord Henri.

JOHN

Lord Henri! Henri est noble?

LE JEUNE HOMME

Oui, lord Henri, qui vous a caché son titre, est le fils du gouverneur de la Tour de Londres.

De lord Bedfort?

LE JEUNE HOMME

Oui; le lieutenant a promis le mariage à Marie, et le lord est promis à la fille du chambellan du roi.

JOHN

Henri m'a trompé 1

marie, qui est restée près de la fenêtre. Mon père, j'aperçois Henri, il arrive. Ah! quelle heureuse nouvelle vous allez lui apprendre!

LE JEUNE HOMME

Enfin le hasard me l'amène.

john, au jeune homme.

Oh ! restez, monsieur, restez! à côté des reproches il me faut des preuves.

LE JEUNE HOMME

Oh! je reste; car je ne me suis introduit chez vous que pour y rencontrer lord Henri. Je veux savoir aussi, moi, s'il approuve ou repousse ce mariage dont on parle tant à la cour.

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