SCENE PREMIERE
ISAURE, M- DE CÉSANNE.
isaure. Eh! ma mère, que voulez* vous?., qu'espérez-vous encore? Mme de Brécourt va partir. . . Voyez, voyez, les chevaux sont à la porte.
H*8 DE CÉSANNE. Je veux lavoir; je veux l'attendre ici... quoi qu'il arrive, je ne partirai pas, je ne céderai pas la place à Mme de Néris ; et, dussé-je périr d'ennui, je resterai la dernière.
ISAURE. Vous resterez donc sans moi, manière? car rien ne saurait me retenir une heure de plus au Mont-d'Or.
Mme DE CÉSANNE. Ma fille!
ISAURE. Ma mère, écoutez-moi!., je vous dois soumission, obéissance, je le sais; mais enfin l'âge de la raison est venu ; et, sans vous manquer de respect, ne pourraije une seule fois me diriger d'après mes propres lumières?.. Ecoutez-moi, je vous en conjure... Toutes vos bontés sont présentes à tua mémoire ; depuis bientôt sept ans que vous m'avez menée dans le monde, vous n'avez pas passé un seul jour sa:is vous occuper de mon établissement: j'ai quelque beauté, quelque talent, de la fortune... d'où vient donc celle exclusion qui semble ne frapper que sur moi? Ai— je jamais manqué à aucun de mes devoirs? ma conduite a-t-elle été légère, inconséquente? non, oh! non, ma conscience est pure.
Mme DE CÉSANNE. Eh ! ma fille, pourquoi désespérer?
ISAURE. Non, manière, vous vous abusez. Je ne me marierai pas, et la cause, je vais vous la dire. Pardon, encore une fois
pardon ! Excusez toute expression qui
pourrait vous blesser. Mais il y a trop long-temps que je garde le silence, et mon cœur trop plein ne peut plus contenir le cri de son désespoir! Voulez-vous le connaître cet obstacle invincible , le voulezvous? Eh bien!., c'est ma mère!
Mme de CÉSANNE. Moi! cruelle enfant !
isaure. Oh! vous m'aimez! vous m'aimez tendrement! mais c'est cette tendresse même qui me perd, qui sue tue! Qu'un jeune homme m'accorde la moindre attention ; point de doute, il m'aime, c'est un mari! Tout aussitôt ce jeune homme s'éloigne. Un autre lui succède qui s'éloigne
encore; et ce manège continuel m'a fait de ma position comme un état dans le monde : je suis à marier ! Dans les bals , les promenades ou les spectacles, on me suit, on s'attache à mes pas... Et savez-vous, ma mère, ce qu'il y a d'humiliant dans cet empressement, d'ironique dans la curiosité qui m'observe et m'interroge, d'insultes dans les hommages qui me sont adressés! Hier encore un fat m'a écrit! l'insolent m'a serré la main!... Et je me suis tue, et j'ai dévoré cet outrage !
Mme DE CÉsvnne. Et qui donc s'est
permis
ISAURE. Eh ! qu'importe le nom ? C'est un jeune homme qui fait de la musique ,
qui danse , qui s'amuse mais qui ne
cherche point une femme. Ah! c'en est
trop enfin ! Je ne veux plus de vos
plaisirs ni de vos fêles ! Une nuit au bal
est pour moi une nuit de souffrances et de tortures! Ma mère, si vous ne pouvez renoncer au monde, eh bien ! vous irez seule. Moi, je ne sortirai pas, je vous attendrai. Une caresse de vous, une parole tendre, voilà désormais mes plaisirs, mon bonheur. Toute mon étude sera de vous faire aimer votre intérieur, de vous entourer de véritables amis. Peut-être alors un honnête homme viendra-t-il à moi, et mon orgueil ne sera plus mortifié, mon amour ne sera plus rejeté avec mépris; car il faut que vous sachiez mon supplice:
ma mère, j'aime M. de Tlieyal ; mon cœur est en proie à tous les tourmens de la jalousie; et de toutes les filles je suis la plus infortunée !
Mme DE CÉSANNE. Isaure, mon enfant!...
ma chère enfant !...
ISAURE. Ma mère, ma bonne mère, je sais combien vous m'aimez ! Oh ! partons, partons!... quelque orage est prêta fondre sur nous. Oh! maman, ne l'affrontons pas!... je t'en prie, je t'en supplie!... C'est la vie, c'est l'honneur que je te demande !
Mme de CÉSANNE. Calme-toi !.. on vient! c'est Mme de Néris !
isaure. Ciel! M. de Theyal est avec elle!