SCENE I
DJALLIE, NATTY.
DJALLIE.
Comment ! mon cher Bas-de-Cuir, te voilà à W est-Point ! Nous, qui étions en voilure, nous ne sommes arrivés que d'hier ; je ne suppose pas que tu sois venu en équipage, c'est trop civilisé pour toi.
NATTY
Les peaux rouges vont aussi vite à pied que les visages pâles en voiture ; mais je n'ai trouvé personne dans la maison qui put m 'indiquer...
DJALLIE.
Ah! c'est que tout est changé maintenant ! La demeure qu'on a donnée au Général, dans la citadelle de West-Poînt, est bien triste, bien ennuyeuse ; ça ressemble à une prison. Pour t mte distraction , la vue de la mer, du lleuve qui s'y jette, et d'une vilaine chaîne de fer qui va d'un bord à l'autre de l'Hudson.
NATTY
Enfant, tu ne sais pas que celte chaîne est la gardienne de l'Amérique, et que, si elle existe, c'est grâce à un miracle de patriotisme et de générosité. De braves ingénieurs, parmi lesquels se trouvaient des Français, ont élevé cette barrière qui arrête toutes les entreprises de l'ennemi, et ils n'ont voulu recevoir aucun salaire.
DJALLIE.
Oui, c'est très beau comme sentiment, mais c'est très laid comme perspective.
Mais, dis-moi, le général Arnold, où est-il? que je le voie, que je lui parle.
DJALLIE.
Ce matin, à la pointe du jour, il a été mandé au conseil de guerre ; il y est encore.
NATTY
Encore?.. Et crois-tu qu'il tarde à revenir?
DJALLIE.
Je n'en sais rien. Le général Washington luimême est venu tout exprès pour cette affaire.
NATTY
Washington est ici ?
DJALLIE.
Je crois bien. Moi, qui ne l'ai jamais vu, je me promets de le regarder tout à mon aise et de lui crier sous le nez : Vive Washington ! natty, à part.
Ah ! Washington, s'il le faut, me fera rendre justice.
(Ici on entend un roulement de tambour, puis on
bat aux champs.)
DJALLIE.
Tiens, voici le général Arnold qui sort du conseil de guerre et se rend ici.
NATTY
Enfin... je vais lui parler.
DJALLIE, indiquant la gauche.
Quelqu'un vient par-là... c'est miss Clara.
<* NATTY
Ah ! je ne veux point parler devant elle au Général... il faut que je m'explique avec lui seul.
DJALLIE.
Eh bien! va-t'en, et tu reviendras.
NATTY
M'en aller... Oh ! que non pas; il m'échappeperait peut-être !.. Je veux rester ici... Djallie, ne pourrais-je me cacher quelque part ?
DJALLIE.
Il n'y a que ma chambre, dont voici la porte.
NATTY
J'attendrai là, et, dès que le Général sera seul... (11 entre dans la chambre.)
DJALLIE.
Eh bien , eh bien ! ne te gêne pas... mais pourtant, si le Général n'était pas seui avant la nuit? Enfin! (Elle tort.)