‹ Magasin théâtralChapitre 188 sur 1377 · LEPIDUS, ANNIUS · texte numérisé non relu

LEPIDUS, ANNIUS

Airains.

Écoule, Lepidus, de nous trois le moins ivre, Sans contestation, c'est moi.

LEPIDCS.

Soit!

ANNIUS

Veux-tu vivre?

Veux-tu mourir? Choisis.

LEPIDCS.

Moi!

ANNIUS

Toi!

LEPIDCS.

Mauvais plaisant!

ANSIUS.

Réponds.

LEPIDUS

J'aime mieux vivre.

ANNIUS

Alors, allons-nous-en.

LEPIDUS

Moi, m'en aller sans voir cette femme divine!

ANNIDS.

Insensé! qui demandes à voir la Messaline! 0 trois fois insensé!

LEPIDCS.

Voyez comme en tous lieux Le mérite après lui traîne des envieux!

ans i es.

Mais tu ne sais donc pas ce qu'elle est, cette femme? iepidis. [flamme,

.le sais que son beau corps enferme un cœur de

CALIGULA

Et que l'amour, à qui tous destins sont connus, La donna pour prêtresse à sa mère Vénus.

ANNIL'S.

Eh bien donc, à moi à te dire le reste; Écoute: mieux pour toi vaudrait, ainsi qu'Oreste, Avoir, par un forfait exécrable, odieux, Amassé sur ton front la colère des Dieux, Qu'avoir guidé sur toi, par quelque vœu profane, Le regard dévorant de cette courtisane.

Crois-moi, n'arrête pas, en étendant la main, Le malheurqui suivait l'autre bord du chemin; Crainscette femme aux yeux sombres, aux lèvres pâ- Etqui naquit, dit-on, dans les ides fatales ; [les, Car ne va pas penser, enfant, que son amour Soit un amour joyeuxet qui chante au grand jour, Un amour que le soir, au feu delà résine, Reconduise à ton seuil la flûte tibicine, Et qui, las de bonheur, s'éveille le matin, Sur un lit tout jonché des roses du festin. Non pas, ami, ce sontdes amours taciturnes, Cherchant des voluptés étranges et nocturnes, Qui veulent des plaisirs d'autres plaisirs suivis, Qui, lassés quelquefois , mais jamais assouvis, Vontdans l'ombre, laissant sur leur passage infâme Quelque corps inconnu d'enfant, d'homme ou de CarleTibre déjà, complice aux flots prudens,[ femme, Roule à la mer la tête , un bâillon dans les dents. Crois-moi, ne tentons pas les destins qu'elle couve, Nous avons bien assez du tigre sans la louve.

LEPIDUS

Que dis-tu?

ANNIL'S.

Je te dis ce que chacun tout bas Te dirait... ou plutôt, non, ne te dirait pas. Car nul de nous ne sait, alors qu'à la lumière Il ouvre le matin sa joyeuse paupière, Dans quel cachot mauditou quel tombeau pieux, Le soir, captif ou mort, il fermera les yeux. Aussi celui qui sait le péril, s'il le brave, Affranchissant bientôt son plus fidèle esclave, Lui met sous sa tunique un fer court et discret, Afin d'avoir sans cesse un assassin tout prêt, Qui, dans l'occasion, d'une main prompte et sûre, Bourreau reconnaissant, lui sauve la torture. Oui, c'est qu'incessamment nous sommes épiés, Épiés par le flot qui vient braver nos pies, Épiés par l'oiseau qui sur nos tètes passe, Par le serpent qui fuit et qui n'a point de trace, Par l'herbe de la plaine et par l'arbre des bois , Qui tous trouvent un son, un langage, une voix, Pour redire aussitôt à des maitres farouches Le complot qu'en un rêve ont murmuré nos bouches.

Tu doutes?

Oui.

ANNIUS

C'est bien, tu verras.

LEPIDUS

La terreur T'a rendu fou, mon cher ; je crois bien l'Empereur Disposé quelquefois à faire trembler Rome , Mais, à toul prendre enfin, l'Empereur estun homni<"

Né du sein d'une femme, et qui fut, en naissant. Comme un autre nourri de lait et non de sang: Si c'est un tigre, alors qu'on le mette à la chaîne.

ANNIUS

On voit bien, pauvre fou, que tu reviens d'Athène,

Et que tu n'as pas vu comme nous de tes yeux

Sa colère monter des hommes jusqu'aux Dieux.

Oui, c'était un enfant comme un autre ; son ame

S'ouvrait aux sentimens humains, mais celte femme

Pour quelque noir dessein, dans sa coupe a versé

Un breuvage d'amourqui l'a fait insensé,

Si bien que ce n'est plus César, mais Messaline

Qui règne au Palatin, la royale colline!

C'est pourquoi doublement il faut fuir son regard,

Miroir incestueux , si brûlant que César

Ne voit pas, ébloui du feu de sa prunelle,

Parmi tousecs amans qui tombent derrière elle,

Cherea, seul debout, qu'elle tient attaché,

Et laisse vivre encor dans quelque but caché.

LEPIDUS

Eh bien ! soit! de conseils ma prudence pourvue, Renonce à son amour, mais non pas a sa vue.

La porte «le Messaline s'ouvre.

ANNIUS

Tiens, ton désir fatal est exaucé; voilà

Messaline qui va passer, regarde-la :

J'ai fait ce que j'ai pu, libre à toi de la suivre.

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