UL)L
scr/Ni; 11
PROTOGÈIŒ, CALIGULA.
PKOTOGÉNE.
Sois tranquille, César, ni torture ni gêne Ne tireraient rien d'eux.
CALIGULA
Ah ! c'est toi, Protogène?
Crois-tu que l'ouragan soit tout-à-fait passe?
PROTOGÈNE.
Oui, le dernier éclair aucie] es( efface , De tout danger présent Jupiter sdélivre.
CALIGULA
N'y pensons plus alors, et laissons-nous revivre. Eh bien! dans l'entreprise avons-nous réussi?
PROTOGÈNE.
Oui.
CALIGULA
La blanche colombe...
PROTOGÈNE.
Elle doit être ici.
CALIGULA
A notre ardent Gaulois a-t-on mis les entraves?
PROTOGÈNE.
Ce soir ou le conduit au marché des esclaves.
CALIGULA
AJlons! je suis encor le maître du destin.
PROTOGÈNE.
César en doutait-il? En effet, ce matin César est pale.
CALIGULA
Un rêve, ensuite cet orage.
PROTOGÈNE.
César n'ignore pas que tout rêve est présage.
Celui-là qui saurait trouver un sens au mien , Par Drusille! serait un grand magicien.
PROTOGÈNE.
César a quelquefois éprouvé ma science, En veut-il de nouveau faire l'expérience?
CALIGULA
Soit! écoute-moi doue... Serein et radieux, J'étais assis au ciel près du maître des Dieux, Quand vers moi tout-à-coup il tourne un front
[austère, Et, me poussant du pied, me lance sur l'a terre. Je crus soudain passer de l'Olympe au néant; Enfin j'allai rouler au bord de l'Océan . Le reflux emportait les flots loin de leur rive; Mais voilà qu'aussitôt l'heure du flux arrive, Et, changeant de couleur, que l'onde , s'avançant, De verte qu'elle était, prit la teinte du sang. Je voulus fuir; mais faible, ainsi qu'eu une orgie, Je fus rejoint bientôt par cette mer rougie, Qui, passant la limite assignée à ses eaux , Enveloppa mes pieds de ses mille réseaux, Et, sûre que j'étais enebaine sur la plage, Alors continua d'envahir son rivage!
Cependant, par le Ilot me voyant submerger, J'appelais du secours, ne sachant pas nager, Lorsqu'une voix sans corps, effroyable mystère,
Répond an) à mes cris, m'ordonna de me taire: J'obéis, el loin lut au silence réduit , Car cette oe.de en roulant ne faisait aucun bruit, Et se gonflait pourtant, si bien que ma poitrine Commençait d'étouffer sous la vague marine. J'espérais que la mer cesserait de monter, Quand, prodige nouveau , terrible à raconter, Chaque Ilot élevé sur la sanglant)' plaine A son rouge somme! prit une tête humaine, El ces tétesétaient à tous ceux dont les jours Furenl tranches par moi... La nier m on ta il toujours. Je vU passer ainsi devant moi sur l'abîme Depuis Anlonia, ma première victime, .lnsi|ii\i ce Cassius Longenus, mort d'hier,
Don< l'oracle m'avait dit de me défier: Chaque tête jetant, a\ee sa liouche blême,
Un nom que je savais aussi bien qu'elle-même. Cela dura long-temps, car nos morts sontuombreux ! Enfin, me réveillant de ce sommeil affreux, Haletant, l'ieil hagard, sur mou lit je me lève, Ci trouve l'ouragan continuant mon rêve.
De ce double présage alors épouvanté, J'ai fui, mêlant ensemble et rêve et vérité, Jusqu'à ce que le jour, ennemi du mensonge, Ensemble eût emporté la tempête et le songe.
PROTOGÈNE.
César! il ne faut pas, de soi-même oublieux, Négliger les avis envoyés par les Dieux. A Rome, en ce moment, quelque chose s'apprête Oui ressemble à ton songe, ainsi qu'à ta tempête.
CALIGULA
El quoi donc?
PROTOGÈNE.
Le blé manque à nos greniers.
CALIGULA
Le blé?
PROTOGÈNE.
Oui, César, et hier soir le peuple rassemblé A, dès qu'il a connu la nouvelle funeste, Forcé les magasins pour en piller le reste,
Et comment donc le blé peut-il manquer?
PROTOGÈNE. •
Comment?
Parce que l'Italie entière, en ce moment, Où poussaient autrefois de nourrissantes gerbes, A semé des palais et des maisons supprbes ; De sorte qu'un jour vint où palais et maisons Ont sous leurs pieds de marbre écrasé les moissons, Et qu'il fallut chercher de plusgrasses contrées Pour nourrir deux fois l'an nos famines dorées; Ce qui fait qu'aussitôt que, défendant l'abord, Un vent capricieux qui s'élève du port Repousse quelque temps vers la mer en furie La flotte de Sicile ou bien d'Alexandrie , Alorsdeses greniers voyant bientôt la lin, Le Latium entier comme un seul homme a faim, Et comme un mendiant vient demander l'aumône A César, empereur et préfet de l'Annone.
CALJGULA.
Bien! comme un mendiant insensible à l'affront, Qu'il vienne ! cl sous mon pied je courberai son front, Car je suis las de voir ce peuple insatiable
Incessamment nourri des miettes de ma table;
Et puisqu'il est trop lier pour recoller son pain, Et qu'il manque de blé... tant mieux! il aura faim. N'est-il pas undevinqui lise dans les astres, Et me vienne annoncer pour lui d'autres désastres ? Car je le hais si fort, que j'offrirais beaucoup Pour qu'il n'eût qu'une tète et la couper d'un coup.
PROTOGÈNE.
César ne veut-il point qu'on arrête la course Delà rébellion faible encore; à sa source 7
CALIGULA
Non, laisse-la sortir de son obscur séjour,
Et quand viendra son flot déborder au grand jour,
Sans relâche pressant sa retraite craintive ,
Nous le forcerons bien de regagner sa rive:
Puis nous le chàtirons avec nos fouets hardis,
Ainsi qu'à l'Hellespont Xerxés a fait jadis !
Ce danger-là n'est point de ceux que je redoute.
PROTOGÈNE.
César veut-il savoir le nom deschefs?
CALIGULA
Sans doute!
Mais, pour conduire à fin ce projet hasardeux, Sont-ils beaucoup au moins?
FROTOGÈNE.
Non, ils ne sont que deux.
caligli.a, souriant avec mépris.
Voyons?
PUOTOGÈNE.
C'est Annius que le premier se nomme ; Sa noblesse remonte aux premiers jours de Rome; Le second, Sabinus, un tribun, que je croi, Homme sans race, au reste.
CALIGULA
A merveille ! ouvre-moi Ce coffre, et tires-enles livres qu'il renferme: Tous les deux de leurs jours demain sauront le Et ce terme fixé n'aura point de retard, [terme, trotogène, tirant du coffre deux livres sur lesquels
les titres sont écrits en lettres de bronze dore. César veut-il le glaive, ou veut-il le poignard?
CALIGULA
Le glaive!...
Prenant un roseau , le trempant dans l'encre et écrivant.
Réservons l'arme qui doit feindre A ceux à qui je fais cet honneur de les craindre; Car c'est un luxe vain que pour de tels héros Payer des assassins quand on a des bourreaux.
PROTOGÈNE.
César connaît le fond delà vertu romaine.
CALIGULA
Prends les prétoriens et la garde germaine, Et par les souterrains amène etconduis-les Dans les caveaux voûtés qui sont sous ce palais; Surtout garde-toi bien que personne les voie. Maintenant, Claudius.
PROTOGÈNE.
Tu veux...
CALIGLI.A.
Qu'on me l'envoie.
J'ai, pour me conseiller, besoin d'un grand penseur,
Puis il me plail assez d'avoir mon successeur, Quand je suis à régler des affaires pareilles, Pas trop loin de mes yeux et près de mes oreilles.
PROTOGÈNE.
Et Messaline?
CALIGULA
Après.
PROTOGÈNE.
Veux-tu la voir aussi?
CALTGULA.
Sois tranquille, elle sait quel chemin mène ici, Et peut-être déjà que ce matin m'arrive Avec Afranius notre belle captive.
PUOTOGÈNE.
A propos, j'oubliais... Ton médecin Cnéius A fait chez le préteur citer Afranius.
CALIGULA
Dans quel but?
PROTOGÈNE.
Dans le but très-juste qu'il lui paie Trente talens en bonne et valable monnaie', Qu'il promit pour savoir l'instant où, sans hasard, II pouvait dévouer sa tète pour César.
CALIGULA
C'est bien, merci.
La porte s'ouvre ; Afranius paraît.
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SCÈXE III.
Les Mêmes, AFRANIUS.
AFRANIUS
César!
CALIGULA
Justement, c'est notre homme!
Salut, consul.
AFRANIUS
César tient-il prête la pomme?
CALIGULA
La déesse Vénus est-elle déjà là?
AFRANIUS
Oui, César, elle attend.
CALIGULA
Bien; qu'elle vienne.
afranius, appelant unesclave.
Holà!
11 lui donne des ordres tout Las.
caligula, à Protogène.
Passe chez Claudius au retour des casernes.
PROTOGÈNE.
Et s'il manque au palais?
CALIGULA
Qu'on le cherche aux tavernes.
Il fait sortir Protogène par la porte à droite. afranius, s' approchant.
César n'oublîra pas que c'est moi...
Non vraiment; Et César sait le prix que vaut un dévoûment.
AFRANIUS
Par où César veut-il maintenant que je »orte, Pour ne pas Tcncontrer Stella?
CALIGULA
caligula, le conduisant à la porte de gauche.
Par celle porte.
Adieu, consul.
AFRANIl S.
César ne commande plus rien?
D'ailleurs je reviendrai.
CALIGULA
César l'espère bien.
Afranius sort.