SCENE III
Les Mêmes, PHILIPPE, JEAN DE BRABANT, LA- BROSSE, VERNAIS, Grands de la Cour, Chefs de l'armée, l'oriflamme.
Merci, messieurs : hormis l'honneur et l'espérance, Nous avons tout perdu... J'ai du moins l'assurance Qu'en cet événement fatal à mon pouvoir Il n'est pas un de vous qui n'ait fait son devoir. Eh bien, laissons dormir la céleste justice,
11 remet à un écuyer soneue'e et son casque.
Dieu le veut! subissons un honteux armistice; Mais j'en atteste ici ce Dieu sourd à ma voix, Il punit tôt ou tard l'iniquité des rois. Par mon père et le ciel où sa sainteté brille, Chevaliers, je le jure , Alphonse de Castille A forfait à l'honneur; il s'assied en faux roi Au trône où deux enfans confiés à sa foi Devaient être placés... oui, tôt ou lard, l'infâme Tombera; cependant que la sainte oriflamme Aux voûtes de l'église où dorment mes aïeux Suit suspendue encor, jusqu'au jour glorieux Où de l'usurpateur les troupes consternées La verront reparaitre au front des Pyrénées, Et que l'Espagne enfin chassant son oppresseur. Reconnaîtra pour rois les enfans de ma sœur.
la reine, se jttant aux genoux de Philippe. O mon roi, permettez...
rilILIPPE.
Que faites-vous, Marie?
Dans mes bras ! sur mon cœur ! ôcompagne chérie, Avant qu'un Dieu clément vous offrit à mes yeux, Ce trône où vous brillez me semblait odieux ; Et seul avec mon lils, dans ma douleur auière, J'arrosais de mes pleurs le tombeau de sa mère... Pardonnez, votre amour ne peut être offensé D'un regret qui sans vous n'aurait jamais cessé. Oui, lorsque je vous vis si modeste et si belle,
Plein de trouble, je crus revoir mon Isabelle ; Je pensai que le ciel, touché de nies douleurs, Avait rendu la vie à l'objet de mes pleurs; Je retrouvai dans vous mon épouse perdue, Ange consolateur, grâce vous soit rendue!
LA REINE
Vous souffrez; l'obstiné souvenir du passé De votre cœur encor ne s'est point efface; Cher époux, est-ce là l'effet de vos promesses; Le trône n'admet pas de vulgaires tendresses; Qui règne est au-dessus de la commune loi Vous êtes plus qu'époux et fils, vous êtes roi! " Isabelle au tombeau trop jeune a pu descendre;
* Assez de pleurs, Philippe, ont honoré sa cendre,
* Votre glorieux père est mort dans les combats, Imitez sa constance et ne le pleurez pas.
Toujours la douleur cède à qui veut la combattre. Mille ennemis cachés s'intriguent pour abattre Le pouvoir qu'en vos mains vous devez retenir ; Vivez donc pour régner.
Regardant Labrosse.
Et régnez pour punir.
PHILIPPE
Vous dites là, Marie, une triste parole: Moi régner pour punir! ce n'était pas le rôle Que je m'étais promis, mon Dieu; rassurez-vous Pourtant, vous n'aurez pas à rougir d'un époux. Cbaque âge a ses devoirs ; jadis la renommée Du surnom de hardi m'honora dans l'armée. Aujourd'hui j'entrevois des titres plus sacrés, Les princes belliqueux sont rarement pleures. Essayons de la paix ; le devoir me commande Le bonheur de mon peuple, oh! que la tache est A ce but glorieux puis- je jamais toucher? [grande ! Que de maux à guérir! que de pleurs à. sécher! Ah! comprenez, Marie, et plaignez ma souffrance : Oui, je l'ai vue enfin moi-même cette France Qu'on me disait heureuse et fière de son roi, Mes sujets sont aussi misérables que moi; On m'a trompé, j'ai vu partout sur mon passage Le besoin mendiant, le stupide esclavage, L'ignorance eu honneur, la justice en oubli; Et je règne!... mon peuple est souffrant, avili...
Et l'erreur ne se montre à ma vue abusée
Que lorsque dans mon sein la vie est épuisée; Lorsqu'inutilc au monde et tout près d'en sortir, Je ne puis m'honorer que d'un vain repentir!
Ah ! du moins sous mon mal s'il faut que je succombe,
Marie, un saint espoir me suivra dans la tombe.
Pour réparer ses maux, je laisse à mon pays
Un ministre prudent, mon épouse et mon tils;
Oui, mon (ils bien-aimé, mon Louis, je l'espère
Accomplira le bien que méditait son père ;
Quand je ne serai plus, vous guiderez ses pas...
Mais pourquoi parmi vous ne l'aperçois-je pas?
Chambellan, répondez: où mon (ils peut-il être ?
Pourquoi devant sou père osez-vous seul paraître? i.uinossE.
Le prince, cette nuit, troublé dans son sommeil,
Va pu se rendormir qu'au lever du soleil...
PHILIPPE
La santé de mon fils est-elle menacée?
LADROSSE.
Loin de vous, ô mou roi, toute triste pensée: Aux plaisirs d'un banquet dans la nuit prolongé- Le prince chez la reine hier fut engagé; Ma noble souveraine a sur moi tout empire, A ses ordres sacrés j'ai cru devoir souscrire; Aussi bien cet enfant, objet de tanL d'amour, Saurait-il être mieux qu'au milieu d'une cour Où le grave savoir et l'aimable décence
Regardant Adnez et Hélène.
Peuvent sans l'égarer guider son innocence; Où lui sont enseignés mille talcns divers, La politique etl'artde réciter des vers? Vous serez content, sire, en voyant mon élève; C'est un bonheur pour lui que la cour me l'enlève, Son esprit et son cœur ne peuvent qu'y gagner.
LA HEINE
Il apprendra du moins qu'il est né pour régner! Oui, Philippe, il est temps d'éclairersa jeune ama-: Cet honneur, après vous, c'est moi qui le réclame, Car pour le façonner au grand métier de roi, Il n'est dans cette cour, sire, que vous ou moi !
PHILIPPE
A ce puissant langage on reconnaît Marie. Cloire de votre sexe, orgueil de ma patrie, Oui, des vertus d'un fils vous guiderez l'essor; Puisse un jour cet enfant, ma vie et mon trésor, Docile à vos leçons, briller au rang suprême, Semblable à son aïeul, et digne de vous-même.
A Labrosse, élevant la voix.
Et vous, grand chambellan, dont le zèle éclairé
A veillé jusqu'ici sur ce fils adoré,
J'ai médité, pour prix d'un aussi grand service,
De réparer en vous l'injurieux caprice
Du sort qui vous fit naître obscur; relevez-vous,
Marchez ici l'égal des meilleurs parmi nous.
Votre roi vous absout des torts de la naissance,
Et pour vous agrandir agrandit sa puissance*,
Votre roi vous fait noble!...
Mouvement de surprise.
Oui, noble, embrassez- Sirc de Montluçon, comte de Villeroi ! [moi,
Eh quoi! vousmurmurez, messieurs de la noblesse? Jamais roi n'octroya la faveur qui vous blesse ; Eh bien, j'en donne, moi, l'exemple à nos neveux: Tout homme de mérite est noble, si je veux. Tel est mon bon plaisir, et j'entends qu'on l'inscrive Au registre des lois, comme royale archive, Afin que cet édit qu'aux siècles je transmets Soit tenu pour durable et ferme à tout jamais*!
On s'incline.
Messeigneurs, à demain, nous tiendrons cour ple- La France y recevra ma volonté dernière; [nière, Car ainsi l'a voulu Dieu qui tient dans sa main Le destin des états... Messeigneurs, à demain.
Tout le monde se retire.
A Labrosse.
Demeurez; avec vous j'ai besoin de m'entendre,
" Philippe III est le premier Loi de Fram etiui ait coul'c're la noblesse.
PHILIPPE III
\ l.i reine .
Heine, prèsde mon Ris daignez aller m'attendre; J'ai hâte, j'ai besoin «le presser dans mes bras Mon Louis bien aimé.
LA REINE
Vous ne nie parlez pas, Philippe, île mon fils à moi, trop jeune encore, Et c'est bonheur pour lui, pauvre enfant, il ignore Les froideurs de son père
PHILIPPE
Oh ! Marie, est-ce à moi nue s'adressent d'aussi durs reproches? pourquoi
Cet injuste soupçon, rette pensée amère? .Mon Louis est prive des baisers d'une mère, Vous le savez, je suis seul peut-cire à l'aimer; D'un peu de préférence osez-vous me blâmer!