SCENE vin
Les Mêmes, LE COMTE DE MONTFORT.
LABROSSE
Seigneur comte, approchez : quel dessein vous
[amène Des états du roi Charlc à la cour souveraine? Chacun de vous y voir va s'estimer heureux ! Mais ces marques de deuil, ces regards douloureux N'annonceraient-ils pas quelques tristes nouvelles?
MONTFORT
Bieu tristes, monseigneur.
LABROSSE
Comte, quelles sont-elles?
Voyons votre message ..
MONTFORT
Excusez, je ne doi Le rendre, monseigneur, qu'entre les mainsdu roi
labrosse, montrant le roi évanoui.
Regardez!
MONTFORT
Est-ce là, grand Dieu, le roi de Fiance? Déplorable famille !
LABROSSE
Un accès de souffrance Vient de porter le trouble en ses faibles esprits ; Vous savez nos malheurs?
MOVITORT.
Hélas ! j'ai loul appris.
LABROSSE
Craignons que nos discours ne frappent son oreille.
MONTFORT
Cruel destin des rois!
labhossf. .
Le voilà qui s'éveille, Eloignez-vous...
Monlfurl se retire Vers le fond du lliéàlrc. Philippe, encore dans l'égarement.
Enfin le jour s'est éclairei :
J'étais donc seul?... ils m'ont laissé dormir ici. 0 sommeil bienfaisant! ù sagesse profonde! Il n'est pas de plaisirs qu'on recherche en ce monde, Il n'en est pas, cciix même étrangers au remord, Qui vaillent !e sommeil, image de la mort. 0 mort, quand viendras-tu me couvrir de ton aile? Quand pourrai-je, là-haut, dans la paix éternelle, Quand pourrai-je embrasser, loin des soins d'ici-bas, Mon père et mon enfant qui me tendent les bras ? — Ah! c'est vous, chambellan, mon conseiller fidèle?
Vous aussi, bon Vernais? vous venez, pleins de zèle, Dans l'intérêt public travailler avec moi ; Je suis bien fatigué, n'importe, je suis roi. Voyons, que faisons-nous? qu'avez- vous à m'ap-
[prendre?
Votre comte de Foix consent-il à se rendre ? Ce misérable fou nous donne bien du mal ; J'irai, j'irai punir cet insolent vassal!
Il se lève.
Mes amis, je médite une sainte entreprise: Les désordres sont grands aux choses de l'Église ; Partout pillages, vols, meurtres, rébellion ; Je veux, pour la réforme, assembler à Lyon Un grand concile; et puis je pars, je vais détruire Le schisme d'Orient : qu'en pensez-vous ?
Il s.- rassied.
LABROSSE
Mais, sire, Tous ces plans généreux, ces projets importans, Nous pensons qu'illcsfaut remettre à d'au très temps.
PHILIPPE
Aussi bien, je n'ai plus besoin d'obéissance; Ce qu'il me faut à moi, ce n'est plus la puissance, Ni ce vain appareil qui suit les pas d'un roi. A quoi bon maintenant? ce qu'il me faut, à moi, C'est un ciel moins chargé de brunies obstinées, C'est le doux souvenir de mes jeunes années; C'est mon soleil d'Afrique, et sur quelque haut lieu, Un cloître pour mourir plus rapproché de Dieu.
LABROSSE
Ce qu'il faut, c'est punir l'infâme violence Qui tend à vous ravir le sceptre, après... PHiLippr., voyant Montfort.
i Silence !
Quel est cet étranger qui vient nous écouter?
LABROSSE
Sire, permettez-moi de vous le présenter: Envoyé du roi Charlc, il brigue avec instance, L'honneur de vous transmettre un avis d'impor-
[tance; Du comte do Monlforl le nom vous esl connu,
C'est lui-même.
priiuppE, avec bienveillance.
A ma cour soyez le bien venu, Comle ; depuis long-temps je désirais connaître L'émule de valeur, l'ami de votre maître; Votre bras de son trône est le plus ferme appui, Tous les rois ne sont pas si bien servis que lui.
HONTFORT.
Il n'a vu parmi nous nulle épéc infidèle.
Philippe, avec émotion.
Quels états que les siens! votre Sicile est belle! Et Naples, quel soleil! Palerme, heureux séjour! Le cœur n'y sait ourdir que des complots d'amour. Ces beaux climats ont vu ma jeunesse aguerrie: Malte, Smyrne, Tunis, Damiette, Alexandrie, Souvenirs glorieux, que voulez-vous de moi?
11 pleure.
Pardon, comte, parlons de Charles, votre roi: Sans doute il vit toujours dans un (Hat prospère? Conquérant sans rivaux, roi puissant, heureux père, De gloire et de bonheur toujours environné?
MONTFORT
Il est de tous les rois le plus infortuné.
Philippe, vivement.
Son fils est mort?
MONTFORT
DansNaple encore non coupable,
Son fils pleure avec lui le revers qui l'accable.
PHILIPPE
Le roi mon oncle est donc moins malheureux que
UONTFORT. [moi?
Le roi votre oncle, sire...
puilippe.
Eh bien?
MONTFORT
Il n'est plus roi !
Lisez.
Il remet à riiilijipe son message.
Philippe, brisant le cachet.
Qu'entends-je? Charle a perdu sa couronne! Mon père l'a prédit...
Il lit.
D'où vient que je frissonne?
Dieu créateur, que vois-jc?...
Il se lève.
Horrible cruauté !
Des éternelles lois le cours est arrêté; Dans l'antique chaos l'univers se replonge! [songe, Jour de crime et de sang, non ce n'est point un Ce n'est point une erreur de mes sens égarés; Vingt mille en un seul jour, vingt mille massacrés!
Peuple lâche et cruel ! ô Français ! ô mes frères ! Sacrilège exécrable ! à l'heure des prières, Dans le temple de Dieu, sans défense attirés, Vingt mille en un seul jour, vingt mille massacrés! Quoi, son peuple n'est plus, et Charle vit encore!
MONTFORT
Il vitpour la vengeance, et c'est vousqu'il implore; Absent de ses états qu'il n'a pu protéger, Dans de vastes desseins il allait s'engager: L'esprit impatient d'une gloire imparfaite, Des murs de Constantin il rêvait la conquête. Dom Pèdre a profité de son aveugle foi, Dans Palerme en révolte il s'est proclamé roi. Toutefois son rival , que risn ne peut abattre, Plus grand que son malheur, n'aspire qu'à com- Précipité du trône, il veut y remonter, [battre; Mais il compte sur vous, sire.
rnu.wn, avec désordre.
Il peut y compter.
J'embrasse avec transport sa mauvaise fortune; Nos désastres sont nés d'une cause commune: Car sans la trahison par qui je fus surpris L'Espagnol contre vous n'aurait rien entrepris. Retournez, vaillant comte, auprès de votre maître; Dites-lui qu'en mes mains le ciel a mis le traître Dont les succès cruels nous ont déjà coûté, A moi, mon fils royal; à lui, la royauté. Mais le voile est tombé, que les perfides tremblent; Je veux pour les frapper que mes juges s'assem-
[blent, Que le duc et sa sœur, devant eux amenés, Y soient, aux yeux de tous, convaincus, condamnés. Chambellan, prenezsoinque l'arrêt s'accomplisse, Votre tête en répond, je veux un prompt supplice.
Avec exaltation.
Sors demoncœur, pitié ! lâche amour, loin demoi! Je ne suis plus époux, ni frère, je suis roi! L'excès de nos malheurs me rend tout mon courage; Le sang paira le sang, carnage pour carnage!
Avec délire.
La France humiliée a besoin de combats ; Pour la seconde fois je quitte mes états. Aux armes, chevaliers! que l'oriflamme brille! Ravageons l'Aragon, détruisons la Castille, Et, traversant les eaux, punissons à la fois Un peuple d'assassins et deux perfides rois ! A qui brave la mort la victoire est facile. En avant, mes barons ! en Sicile! en Sicile!
Il tombe évanoui dans les liras de Lahrosse, qui laisse éclater sa joie. Mnntforl exprime sa douleur. Tous sortent.
VIS DU TEOIS1KMK AC.Th.
PHILIPPE III
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