‹ Magasin théâtralChapitre 37 sur 1377 · STEFANO, LE MARQUIS APPIANI , MAITRE MICHEL · texte numérisé non relu

STEFANO, LE MARQUIS APPIANI , MAITRE MICHEL

STEFANO. Entrez, messieurs, et soyez les bien venus !

MAITRE MICHEL, bruseptement . Bonjour.

STEFANO. .Je suis enchanté de vous voir; mais qui vous a dit notre adresse ?

le marquis. Maître Salomon.

Stefamj. Ah ! vieil indiscret!

LE MARQUIS, à maître Miche. Du côté des ruines du palais de Lorenzo ; vous voyez que j'avais raison.

maître miciiel. Tous avez toujours raison, monsieur ; c'est une chose connue.

LE marquis, riant. Ah! ah! vous ne pouvez vous consoler de votre méprise. Je conviens qu'elle est cruelle ! je puis me tromper, moi; mais vous!.... une sculpture gothique !

STEFYivo, riant aussi. Détachée d'une vieille chapelle.

le marquis, de même. Qui avait au moins trois cents ans de date !

STEFANO, lui frappant sur l'épaule et riant aux, celais. Nous en faisons comme ça tons les jours.

le MM'.QUis. Allons, allons, c'est as i /..

maître Michel. Où est le maître de la maison?

STEFANO. Lequel?

MAITRE michel. Celui qui est artiste, morbleu !

STEFANO. Us le sont tous deux, et je vous présente le plus jeune; l'autre est sorti.

maître MICHEL. Je vais l'attendre.

LE marquis. En avons-nous le temps?

peut-être il serait plus convenable...

maître miciiel. 11 me convient de faire ce que je veux , je suis libre.

LE marquis. Mais si le grand-duc vous attend ?

MAITRE MICHEL. Qu'il attende !

LE MARQUIS, il part. Il faut tout souffrir de ce maudit homme !

STEFANO.* Acceptez ces tabourets, messieurs ; pour le moment, je n'ai pas de sièges plus commodes.

maître michel. Çà , tu demeures donc ici avec... ?

stf.fano. Avec mon frère.

maître MicnEL. Quel âge a-t-il ?

Stefano. Vingt ans.

maître michel. Et sais-tu s'il s'occupe d'ouviages plus sérieux que celui que tu nous as vendu ?

stefano. Plus sérieux ?

maître miciiel. Ton frère a du talent, et je ne veux pas qu'il perde son temps à des niaiseries !

stefano. Des niaiseries! dame ! ce n'est pas ce que vous disiez tout-à-l'heure !

maître Michel. Je suis sûr qu'il est de mon avis, puisqu'il refuse d'attacher son nom à ces petitsouvrages! Pourquoi n'a-t-il pas envoyé une statue au concours de la Sainte-Cécile?

stef wo. Il ne me rend pas compte de ses actions.

LE MARQUIS, prenant maître Michel à part. Allons, allons, maître Michel, vous ne voulez pas reconnaître que vous vous êtes trompé une seconde fois. Cette statuette du Saint-Pierre était agréable; mais celui qui l'a faite1 n'a rien de supérieur dans ce talent : vous le voyez bien. Vous êtes enthousiaste ; partons-nous ?

maître michel. Non pas. Ce jeune homme ignore peut-être ce qu'il peut faire, et je veux me donner le plaisir de le i:n r vêler. Monsieur le. marquis, ou reconuait un bon poète sur mi distique, et. un hou sculpteur sur un coup de ciseau. C'est peut-

* Le marquis, maître Michel, Stefano.

être sur un homme de génie que je vais mettre !a main; ne me laissez pas manquer la découverte. Us deviennent rares.

le MARQUIS. Vous êtes sévère. L'exposition que nous avons examinée offre des ouvrages remarquables; celui de Rolando de Pise, celui de Jean de Bologne...

maître MICHEL. Je ne suis pas de votre avis : c'est du maniéré sans grâce et sans esprit. S'ils avaient encore quelque originalité! mais point; ces gens-là imitent toujours quelqu'un. Morbleu! n'étudiez et n'imitez que la nature! Au reste, consolez-vous; ce que nous avons à Rome ne v»ut guère mieux. La perversité du goût m'épouvante, et je ne pensais pas qu'un siècle qui débuta par Raphaël et Léonard... mais je me tais. ..vous m'allez accuser de jalousie?

LE marquis. La noblesse de votre caractère. . .

MAITRE MICHEL. Ah! j'ai beaucoup d'ennemis à Florence, et c'est trop juste: j'y suis né! c'est le reproche qu'ils me jettent de tous les côtés : jaloux ! Mais celui qui publie son nom doit s'attendre à toutes les injures!

LE maîiquis. Cependant...

MAITRE micuel. Le plus triste jour de ma vie est le jour où mourut ce jeune homme audivingénie, que le ciel avait donné à la terre eu le baptisant d'un nom qui rappelait son origine. J'entrai dans sa maison où Léon X lui-même était venu avec un laurier. La Transfiguration, chef-d'œuvre de la peinture, était placée près du lit mortuaire, et, pour mieux prouver la grandeur de cette perte irréparable, ce chefd'œuvre était inachevé! Ton aine les a reçus, ô Raphaël, les pleurs que j'ai versés sur ton cadavre! Eh bien, eu sortant de là, Vasari me dit (pie tous les yeux interro- :it mon visage; qu'on avait voulu y découvrir les signes d'une joie secrète, et que je n'avais persuadé personne de la sim i ité de mes regrets.

LE marquis. Ecartez ces tristes souvenirs et ne parlez plus d'une perte que vous seul qualifiez d'irréparable. Quoique absent depuis quinze années, vous n'avez à Flon m equed i admirateurs et des amis! restez-y quelques jours de plus pour vous • d i onvaincre.Qui vous rappelle à Rome?

HAITftE MICHEL. Mes élevés, mes travaux, L'habitude.

LE MARQUIS. -< Le grand-duc a une noble ambition. La gloire des Jules II et des Léon X l'empêche de dormir : il aime Florence comme un père aime sa fille, et sur le front de cette fille chérie il voudrait placer toutes les couronnes. Je vous préviens

qu'il n'épargnera rien pour vous retenir. MAITRE MICHEL»» Plus jeune, j'aurais pu céder à ses prières; mais maintenant il est trop tard. Florence est la ville du bruit, des fêtes, de la jeunesse; Rome est la cité des méditations, des ruines, des vieillards, l'une est l'image du présent et de la vie ; l'autre, du passé et de la mort. De quoi suis- je plus près, monsieur le marquis, de ma tombe ou de mon berceau ?

LE MARQI is. » Que l'une s'élève dans les lieux où le ciel avait placé l'autre.

maître MICHEL. » C'est l'affaire de mes héritiers.

le mauQuis. » Vous ne tenez pas à dormir dans la terre natale ?

MAITRE micuel. » Ma terre natale, c'est l'Italie tout entière, elFlorence n'a pas plus de droits queRcme et queNaples à réclamer mes cendres et à se glorifier de mon nom ! O Italiens , race antique , vous vous déchirez obstinément sur le sein de votre mère, et vous ne voyez pas que l'étranger seul profite de vos querelles! Dieu, qui vous a frappés de sa malédiction, punit en vous le crime qu'il a puni dans Ca'in, le fratricide! Un jour, instruits par la dure expérience, vous formerez tous ensemble un vœu d'union et de concorde, et, comme vous parlez la même langue divine , vous vous entendrez bientôt! Ce jour est encore loin , hélas ! et mes yeux n'en verront pas même l'aurore; mais quand il se lèvera sur votre tète, souvenez-vous , ô Italiens régénérés, que tous, tant que nous étions, philosophes, peintres, poètes, nous avons travaillé, chacun dans notre rang, à eette grande réconciliation de famille!

le marquis. » Que Dieu vous entende, et que Florence soit à la tète de ce mouvement! Notre devoir est de préparer toutes les villes de l'Italie à la suprématie de la nôtre; il faut seconder les patriotiques efforts du grand-duc!» (Riant à demi. ) Ah [maître Michel, si le grand-duc écoutait mes avis, vous resteriez à Florence, bon gré mal gré.

MAITRE micuel. Vous croyez qu'on obtiendrait de moi quelque chose par la force?

le marquis. Aleibiade fit enlever Parrhasius, et le réduisit par la famine à peindre une fresque dont il ne voulait pas s'occuper.

MAITRE MICHEL. Moi, monsieur, je serais mort defaim... et je vous fais mon compliment de la manière dont vous comprenez les encouragemens à donner aux artistes.

LE MARQUIS. C'est que je nie sens capable de tout pour vous posséder à une fête qui se prépare au palais Appiani.

maître micuel. Quelle fête?

LE CHEF-D'ŒUVRE INCONNU

LE MARQUIS. Celle de mon mariage.

MAITRE MICHEL. Et comment vous mariez-vous àFlorence ? N'etes-vons pas fiancé à la seconde fille du prince Colonne?

le marquis. Un mariage arrangé par nos familles, et pour lequel les sympathies n'avaient pas été consultées. . . Je ne consentirai plus à une pareille union. Je sais quels fruits amers elles produisent!... J'épouse la fille d'un noble génois, proscrit par une injustice du sénat.

maître Michel. Epouser la fille d'un proscrit! voilà qui est bien ; et si je vais à Gènes, où le doge m'appelle depuis bien des années, j'essaierai d'être utile à votre beau-père. [En achevant cette pluase, maître Michel J'a auprès Je Stefano, qui, pendant la conversation des deux visiteurs, s'est assis devant la table, et s'est mis à dessiner en les regardant de temps en temps.) Tu n'es donc pas sculpteur, toi?

STEFANO , cachant précipitamment son dessin. Je suis peintre.

maître Michel. Quel est ton maître?

Stefano. Andréa Solari.

MAITRE MICHEL. Et celui de ton frère?

STEFANO, répétant ce qu'il a entendu dire à son frère. Il en a eu deux, également puissans, également admirables; et, pour parler son langage, il nesaitauquel il doit le plus, l'un, c'est la nature...

MAITRE MICHEL. Pas mal ; mais l'autre?

stefano. C'est Michel-Ange.

MAITRE MicnEL. Et dans quelle ville a-til étudié sous Michel-Ange?

STEFANO. Partout. Michel-Ange est comme le soleil; ses rayons échauffent et fécondent toute l'Italie ! Et cependant à Gènes, nous n'avions guère que des copies.

maître MICHEL. Yous êtes de Gènes?

STEFANO. Et nous n'habitons Florence que depuis une année.

maître MICHEL. Si ton frère aime Michel- Ange, pourquoi n'est-il pas venu à Rome?

STEFANO. Voilà ce que je me demande.

Certes il aurait mieux fait. Le pape encourage les arts autrement que le grandduc! le pape est éclairé, généreux; le grand-duc...

Maître Michel lui fait signe de se taire.

LE marquis, à part. Gènes... à Florence depuis une année... Quel rapprochement*!.... (Haut.) Eh bien! dis-moi le nom de ton frère, je me charge de l'apprendre au grand-duc.

stefano. Je puis bien vous dire son nom, puisque vous savez où il demeure.

C'est un nom encore inconnu. Rolla.

* Le Marquis, Stcnhano, maître Michel, qui va et vient.

le marquis, à part. Rolla!... (Il fouille dans sa poitrine, et en tire des tablettes qu'il ouvre avidement.) (at&t bien' cela. Rolla, ce sculpteur génois sur lequel le comte Grimani avait essayé de me donner des soupçons. Singulière rencontre!... Léonor s'oublierait à ce point! Je ne puis le croire. Grimani m'était assurément envoyé par le prince Colonne... Si cependant il ne m'avait pas trompé!... Je veux le revoir. (A maître Michel, qui va et vent dans râtelier.) Adieu , maître Michel ; je perds patience. Je vois que vous ne déjeunerez pas avec nous aujourd'hui.

maître michel. Ne vousdérangez jamais pour moi. J'ai mes fantaisies, vous le savez.

LE mauquis, à Stefano. Je reviendrai acheter des statuettes à ton frère.

STEFANO , le rtyondtiisant. Mille pardons, monsieur le marquis ; il sera désespéré. . .

Le marquis sort.

fcesssGseeiseîQQîSQseQy^sQOîssseosieoseQ ses

Page 1