‹ Magasin théâtralChapitre 38 sur 1377 · STEFANO, MAITRE MICHEL · texte numérisé non relu

STEFANO, MAITRE MICHEL

maître MICHEL. Crois-tu que ton frère tarde encore long-temps?

stefano. Je ne le conçois pas. Il sera entré au palais Appiani. Au reste, ce que votre compagnon vient de dire... vous avez un moyen de passer votre temps en l'attendant ?

maître MicnEL. Lequel?

stefano. Si je vous offrais à déjeuner?

MAITRE MICnEL. Ah ! ah !

stefano. Sans cérémonie, par exemple. De l'eau très-pure et un petit pain.

maître Michel. Je ne déjeune jamais autrement.

stefano. Vous êtes frugal.

maître MicnEL. Et je me porte bien.

Me donnerais-tu soixante-dix ans, petit homme?

stefano. Jamais. Vous irez à la centaine.

MAITRE MICHEL , montrant les dessins épars sur la fable. Sais-tu que tu as des dispositions ?

STEFANO, railleur. Vous trouvez?

maître MICHEL. Tu réussiras dans le portrait.

stefano. D'abord je saisis très-bien la ressemblance.

maître MICHEL , lui présentant brusquement le dessin quil rient de faire. Témoin ce croquis.

Stefano. Ah! quelle indiscrétion ! est-ce qu'on fouille comme cela dans le carton d'un artiste?

m vitre MicnrL. Mon compagnon estfort bien compris... le visage aHV«mt,ladéinaJ>che4m portante. Moi, je me trouvc-frappant.

STEFAXO. V ous me rendez eouius.

MAITRE miciîel. Mais voilà une jambe impardonnable.

Il prend un crayon et la corrigé.

STEFANO. Tiens ! vous avez appris à dessiner?

maître Michel. Quand j'étais jeune.

STEFANO.Yous êtes un excellenthomme!

Il faut me pardonner, voyez-vous. lis me font faire des études si sévères !.. . toujours du Michel-Ange!

MAlTRi. MICHEL. T,i n'éprouves pas pour lui le même enthousiasme que ton frère ? stefaxo. Ma foi , non! Son génie ne descend pas de ses échàsses, et le sublime finit par être fatigant. Mais parlons d'autre chose ; dites-moi , maître Michel...

M vitre Michel. D'oii sais-tu mon nom?

stefaxo. Je l'ai entendu. Il n'y a pas d'indiscrétion?

maître Michel. C'est juste, nous t'avons demandé le tien.

stefaxo. Mieux que cela , vous savez notre histoire.

MAITRE Michel. Et tu réclames une réciprocité de confidences ? Je suis un bourgeois de Rome que des affaires ont appelé à Florence.

STEFANO. Je m'en doutais. Des affaires de commerce?

MAITRE MICHEL. Oui! de commerce.

STEFAXO. \ ous connaissez le grand-duc ? MAITRE MICHE!.. Il m'a fait quelques commandes.

STEFANO. Dans quel genre?

M \ITRE MICHEL. Dans tous les genres.

STEFANO. Hi bien! recommandez-lui mon frère. Je ne me fie pas trop aux airs protecteurs de voire ami.

maître Michel. Tu as failli faire devant lui un bel éloge de son altesse ducale, î ne autre fois prends garde !... Mais les hommes détalent, vois-tu, se recommandent <l abord par eux-mêmes, pourquoi ton frère ne f.ul-d pas nue statue qu'on puisse proposeï au gl and-duc?

3 i il Axo, élour (liment. La statue estpeutétie faite!

MAITRE miciiee. Et elle est cachée derrière ce i ideau?

si EFANO. O fiel , qui vous a dit?...

M VITRE MICHEL. Je l'ai deviné*

\i>. Je n'ai p/t6 trahi son secret, du moins '

maure Michel. Pourquoi faire un secret d'un pareil travail?

STEFANO. Je ne puis le comprendre;

mois il a promis de m'expliquer tout aujourd'hui même, et il est bien temps!

c'est aujourd'hui que le concours se ferme. maître michel. C'est donc uuc Sainte- Cécile?

stefaxo. Ah! maître Michel, maître Michel, c'es4 mal; vous profitez de toutes mes étourderiés!

MAITRE michel. Tu aimes ton fière?

STEFANO. Si je l'aime!

MAURE MICHEL. Dans son intérêt ne me cache rien ! Pourquoi la statue n'est-elle pas encore partie?

STEFANO. Eh! quesais-je? Il ne l'enverra peut-être pas! il a tant d'orgueil et de timidité! il se défie tant de ses forces , et serait si désespéré d'une défaite!

mutue michel. Il faulque nous sachions à quoi non-, en tenir!

STEFANO. Oui ; mais il m'a bien défendu...

MAITRE MICHEL. Pour l'encou rager !.. .

stefaxo. Ce que je disais tout-àl'heuie !

M vitre MicnEL. Je parie quesonouvrage mérite le prix !

STEFAXO. Je le parierais aussi, moi!

Ils se trouvent devant Testrade.

MAITRE MICHEL. Le rideau légiste...

STEFAXO. Attendez! je fais sentinelle à cette porte.

mai i re michel. Il y a donc un ressort? stefaxo. A la hauteur de la main , à droite; cherchez bien.

maître michel. Je l'ai trouvé! [Le rideau se tire. Il desrend de l'estrade.") Ah! voilà un chef-d'œuvre!

stefaxo. qui est accouru. JÀolla ! mon frère! Ah! n'est-ce pas, c'est bien beau?

maître michel. Je ne m'étais pas trompé monsieur le marquis !

stefaxo. Quelle expression céleste!...

Mais je connais cette figure.... c'est elle

c'est Léonor... Quelle découverte !

maître MicnEL , qui ne l'a pas écouté. Il y a là-dedans un Raphaël sculpteur!...

Italie! Italie! voici une de mes belles journées! Ah ! je ne m'étonne pas qu'il ait caché son œuvre sous de triples voiles! l'air, le souffle, le regard, pourraient altérer ce marbre fragile, ternir cette fleur exquise de beauté!... Maintenant tu peux mourir, vi eux Michel; tu as un successeur!... (Il recule de quelques pas , et se fi appe le Iront lout-à-coup.) 11 y a un défaut au bras qui tient la lyre !

Stëfano. CJa défaut!

maître michel. A l'articulation, regarde.

STEFANO. Un défaut!

maure michel, Il saute aux yeux!

LE CHEF-D'OEUVRE INCONNU

stefano. Définitivement , maître Michel, vous ne vous y çonnaissi /. pas !

maître MIGUEL. Ecoute ! est-ce que je n'entends pas marcher dans la rue? C'est ton fi ère qui revienl !

STEF \\(i Mon fi ère !

Il court au tond; niait, • Michel prend un ciseau et un maillet et corrige le di faut.

MAITRE MICHEL , travaillant. Pourquoi 111.1 main tremble- l-elle? Allons, soyons Bnaîtfe de mon émotion!

stefano, ta'.' n.mi. Eh bien! qttVst-ce que vous faites? Mes cari'càiures, passe; mais la statue de mon frère! Au s< coins! au feu !

MAITRE MICHEL. Ton frère se souviendra de ma visite.

stefano. Pour vous maudire!

MAITRE MICHEL. Pour me remercier.

Le défaut n'existe plus.

stefano. Cette fois, c'est bien lui; que Dieu nous protège!

MAITRE MICHEL. Silence !

Il referme le rideau.

eecao© ses ooes esse© ooe «*oo se© qqoqoo ooe sooa© *o

SCESE XI.

MAITRE MICHEL, flans le fond, ROLLA, STEFANO.

ROLLA, tf/ti entre rêveur. Toutes mes irrésohuions me sont revenues... je désirais la publicité; maintenant je m'en épouvante... Cette statue de Jean de Bologne est belle... oh! oui... plus belle que la mienne! et que les j'ugemens de la foule étaient pleins d'injustice et de cruauté ! (// aperçoit Stefano qui vient à lui.) Ah ! Stefano!

STEFANO. Tu as tardé bien long-temps ?

Tu parais soucieux ?

ROLLA. Je viens du palais Appiani. J'ai vu l'exposition. Il y a de beaux ouvrages !

STEFANO. Oh! oh !

rolla. Je ferai bien de ne pas exposer. Il est inutile que mon premier combat soit une défaite !

Stefano. Quelle idée!

MAITRE MICHEL, s'a:ançanl entre les deuv fibres. Vous craignez une défaite? Est-ce que vous parlez sérieusement)?

rolla. Monsieur...

STEFANO. Pardon. C'est un estimable commerçant que je te présente. Il t'attendait depuis une heure. C'est monsieur qui a fait acheter le Saint-Pierre.

rolla. Vous avez estimé trop cher une ba;; h elle.

maître MICHEL. Je suis bien aise de vous entendre parler ainsi. A l'avenir employez mieux votre temps.

ROLLA. Je suis désespéré de vous avoir fait perdre le vôtre. Que me voulez-vous, monsieur ?

stefano. Oui, au fait,, que lui voulez-

MAITRE MlCnEL, qui regarde Rolla avec beau, ouf) a al eiiiion. Un n.

rolla. Ai-je l'honneur d'être connu de vous ?

MAITRE MICHEL. Pson; mais nous ferons connaissance. Je trouve dans votre physionomie ce que j'y cherchais.

STEFANO, à /.art. Voilà un examen qui devient indiscret au dernier point.

MAITRE MICHEL. Vous ressemblez à un jeune homme dont je parlais toui-à-1'heure etdont la mort m'a coûté les seules larmes (pie j'aie encore versées!

STEFANO, il part. Pauvre homme ! {Haut.) Un fils peut-être !

MAITRE MICHEL. S'il l'avait voulu, je lui aurais donné ce nom ! [Après un silence.) Monsieur, je ne partage pas votre avis sur les salues de l'exposition: la meilleure me parait mauvaise.

ROLL\. C'est de la sévérité.

maître Michel. C'est de la justice.

HOLLA. Je crois que, pour apprécier convenablement les travaux d'un artiste , pour comprendre sa pensée, pour; rendre justice à ses efforts...

MAITRE MICHEL. Il faut être aTtisteSfiimême. Vous avez peut-être raison. Au reste, votre modestie vous fait honneur, et c'est connue cela que j'étais à votre âge. \ oulez-vous me donner la main, mon frète?

rolla. De tout mou cœur ; mais vous êtes donc... ?

MAITRE MICHEL, riant. Un bourgeois de Rome : n'est-ce pas, Stefano?

Il sort.

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