‹ Magasin théâtralChapitre 372 sur 1377 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

Les Mêmes, BÉRENGÈRE, soulevant la tapisserie.

Tous s'arrêtent à son aspect. Yaqoub croise ses bras sur sa

poitrine, et reste dans l'attitude du plus profond respect.

BÉRENGÈRE

Allons, enfans, du bruit encore! une querelle? Qui menacez-vous donc ainsi?

ANDRÉ

C'est l'infidèle Qui blasphème.

BÉRENGÈRE

Eh ! sait-il ce qu'il dit, insensés?

Lorsque Dieu le repousse, est-ce donc point assez?. . Raymond, que faisiez-vous de ce poignard?

RAYMOND

Madame, Rien.

Le jetant aux pieds de Yaqoub .

Je chargeais Yaqoub d'en aiguiser la lame. Entends - tu , Sarrazin ?

BÉRENGÈRE

C'est bien. Retirez-vous, Et revenez ce soir pour prier avec nous.

Ils sortent.

■Yaqoub, nous voilà seuls : dites, qu'était-ce encore?

YAQOUB.

Rien.

BÉRENGÈRE

Que tous ont-ils fait?

YAOOBB.

Rien.

BÉRENGÈRE

Vous voyez : j'ignore Ce qui vient d'arriver; et cependant voici Que je leur donne tort, à vous raison.

YAQOUB.

Merci.

BÉRENGÈRE

Eh bien l u'avez-vous point autre chose à me dire?

YAQOUB.

Si fait ; que, Mahomet a te droit de maudire»

Et qu'il maudit.

BÉRENGÈRE

Je ne sais pas pourquoi; Mais je sais seulement que je suis maudit, moi; Que ma haine devient chaque jour plus profonde... Et que ma mère est morte en me mettant au monde.

BÉRENGÈRE

Malheureux !...

YAQOUB.

Malheureux?... malheureux en effet, Car pour souffrir ainsi, dites-moi, qu'ai-je fait?... Est-ce ma faute à moi si votre époux et maître, Poursuivant un vassal, malgré les cris du prêtre, Entra dans une église, et là d'un coup mortel Le frappa? S: le sang jaillit jusqu'à l'autel, Est-ce ma faute? Si sa colère imbécille Oublia que l'église était un lieu d'asile, Est-ce ma faute? Et si par l'Université A venger ce forfait le saint-père excité, Dit que, pour désarmer la céleste colère, Il fallait que le comte armât une galère, Et portant sur nos bords la désolation, Nous fit esclaves, nous, en expiation, Est-ce ma faute encor? Et puis-je pas me plaindre Qu'au fond de mon désert son crime aille m'altein -

[dre?

Oh! si des bords du Nil quelque chef de tribu, Pour un crime pareil et dans un pareil but, Au sein de ta famille où tout était prospère, Femme, venait te prendre ou ton fils ou ton père; S'il le traitait là-bas comme on me traite ici; S'il lui mettait au cou ce collier que voici, Tu comprendrais alors que la haine dans l'ame Ne rentre pas ainsi qu'au fourreau cette lame t

BÉRENGÈRE

Oh! oui: vous êtes bien malheureux!

yaqoub, avec mélancolie.

Quel enfant Plus que moi fut heureux, plus que moi triomphant?...

Quand ma tête en mes mains s'appesantit brûlante, Et que dans le passé ma mémoire plus leute Retrouve son chemin de jalons en jalons, Comme un homme forcé d'aller à reculons, Oubliant le présent et l'avenir, je songe A mon matin si beau qu'il me semble un mensonge: Je n'ai plus de collier, je n'ai plus de prison, Je sens un soleil chaud à l'immense horizon ; Je vois se dérouler sur l'ardente savane, Comme un serpent marbré, la longue caravane... D'avance du repas les endroits sont choisis Je sais où le désert cache ses oasis... Allons, courage; allons, mes chameliers' arabes; Redites-moi vos chants aux magiques syllabes; Invoquez Mahomet, flambeau de l'Orient, Chamelier comme vous, combattant et priant. Comme vous se rendant de la Mecque à Médine... Ou ne sauriez-vous pas la chanson grenadine Que devant notre tente, au bord du Nil, le soir, Chante, en tournant en rond, cette aimée à l'œil

[noir,

CIIAKLL.S Ml.

Jusqu'à l'heureux moment où, doublant notre ex- Se colle à son beau corps sa tunique de gaze, [tase. Et qu'à son front humide étalant un trésor, Mon père de sequins lui fait un masque d'or? Car mon père au Saïd n'est point un chef vulgaire, Il a dans son carquois quatre flèches de guerre; Et lorsqu'il tend son arc, et que vers quatre buts Il les lance en signal à ses quatre tribus, Chacune à lui fournir cent cavaliers lidèles Met le temps que met l'aigle à déployer ses ailes.

Retombant abattu.

Oh! grâce, Mahomet!... C'est un rêve accablant, Rêve du paradis, mais au réveil sanglant; Rêve dont je sortis, dans une nuit de larmes, Un poignard dans le sein, captif d'un homme d'ar-

[mes, Qui m'avait, endormi, rencontré par hasard... Cet homme, c'est Raymond; ce fer...

Ramassant le poignard que Raymond lui a jeté. C'est ce poignard!

J'ai, quand je l'ai revu, senti comme un orage Gronder autour de moi mes dix ans d'esclavage... Ton poignard, ton poignard... oui, je l'aiguiserai Ainsi que tu le veux... puis, je te le rendrai.

BÈRENGÈRE. [comte,

Cependant on m'a dit que, grâce aux soins du Yaqoub, votre blessure à se fermer fut prompte?

YAQOUB.

Oui, pour moi, je le sais, le comte fut humain: Vers l'esclave mourant il étendit la main; Il versa sur ma lèvre, à cette heure suprême, Toutle reste de l'eau qu'il gardait pour lui-même... De l'eau dans le désert si rare en ce moment, Que chaque goutte avait le prix d'un diamant... Voilà ce qui pour lui fait pencher la balance; Voilà ce que mon cœur pèse dans le silence, [fer Quand dans mes longuesnuits, vient me tenter l'en- De rendre pleurs pour pleurs, coup pour coup, fer

[pour fer.

BÈRENGÈRE.

Mais depuis qu'il vous a pris à votre rivage, Pouvez-vous désigner sous le nom d'esclavage Votre état? Le matin, dès que le jour a lui, N'étes-vous donc pas libre 1

YAQOUB.

Oui ; mais excepté lui, Chacun en me parlant a l'injure à la bouche , Je me heurte et déchire à tout ce que je touche. Si pour moi de l'esclave il adoucit la loi, Son pays, comme lui, s'adoucit-il pour moi?.. Entre ces murs épais je suis mal à mon aise; Cet air qui vous suffit à ma poitrine pèse ; Mon œil s'use à percer votre horizon étroit; Votre soleil est pâle, et votre jour est froid... Oh! le simoun plutôt; oui, dût sa mer de flamme M'ensevelir vivant sous son ardente lame !

BÈUENGÈRE.

Mais j'ai vu cependant quelques éclairs joyeux A de tristes regards succéder dans vos yeux, Lorsque je vous parlais.

ÏAftQUB.

Oui : c'est l'effet étrange

Qu'à des regards mortels produitl'aspect d'un ange. Oh! quaud vous me parlez, quand votre accent

[vainqueur Va chercher chaque fibre endormie en mon cœur. Il semble que mon ame à ce monde ravie Attend de votre souffle une nouvelle vie ; Que le bonbeur serait de vivre à vos genoux, Ange...

BÈRENGÈRE.

Et si l'ange étaitplus malheureux que vous. Yaqoub; et si mon ame et ma tête oppressées Nourrissaient plus que vous de sinistres pensées... Vous plaignez votre sort , que diriez-vous du mien?

YAQOUB.

Que je suis bien maudit! car je ne pourrais rien Pour vous consoler, vous qui consolez les autres, Si ce n'est d'oublier mes malheurs pour les vôtres. . . Écoutez cependant : si c'était, par hasard, Un homme dont l'aspect blessât votre regard ; Si ses jours sur vos jours avaientectte influence, Que son trépas pût seul finir votre souffrance, Quand de Mahomet même il eût reçu ce droit, Lorsqu'il passe, il faudrait me le montrerdu doigt: Dès-lors, jedeviendrais une ombre pour son ombre; Et, soit que le soleil fût ardent, la nuit sombre, Quel que fût le chemin qu'il prît pour m'échapper, Je trouverais l'endroit, l'heure de le frapper, Et nulle fuite au fer ne soustrairait sa tête, Montât-il Al-Borack, le cheval du prophète!...

BÈRENGÈRE.

Yaqoub, que dites-vous?

YAQOUB.

J'oubliais... ah ! pardon !

Qu'un autre défenseur était là.

BÈRENGÈRE.

Lequel donc?

YAQOUB.

Le comte.

BÈRENGÈRE.

Ici?

YAQOUB.

Le comte.

bérengère, effrayée.

Et nul ne vient me dire :

« Votre époux est ici, Bérengère ! »

YAQOUB.

Il désire, Pour des soins qui me sont comme à vous inconnus, Nous cacher son retour. Ceint du cordon, pieds nus, Aux portes qu'il pouvait se faire ouvrir en maître, Il est venu frapper sous la robe d'un prêtre.

BÉRENGÈRE

En êtes-vousbien sûr? qui vous l'a signalé?

YAQOUB.

Seul je l'ai reconnu.

BÉRENGÈRE

Comment?

YAQOUB.

Il a parlé.

Pour l'Arabe égaré sur la grève lointaine, 11 n'est point, au désert, de rumeur incertaine; Et tous ses sens tendus écoutent à la fois Lu nature qui parle avec toutes ses voix :

MAGASIN XHEATRAL.

Il comprend, de si loin que chaque souffle arrive, Si c'est le bruit de l'eau qui coule sur la rive, Le murmure du vent aux feuilles du nopal, La parole de l'homme ou le cri du chakal ; St chacun de ses sons, si léger qu'il l'effleure, Se grave en sa mémoire où toujours il demeure. Comment aurais-je donc méconnu cette voix Dont les accens m'ont fait tressaillir tant de fois?

BÉRENGÈRE

C'estcela! je comprends... sans doute que lecomte A donné rendez- vous à Raymond... quelle honte!... Et revient déguisé... C'est pour en recevoir La lettre du saint-père avant que de me voir... J'y suis!... Tout maintenant s'éclaircit à ma vue; Car cette honte, hélas! n'était que trop prévue... Yaqoub, je vous l'avais bien dit dans mon effroi, Que le plus malheureux de nous deux c'était moi.

YAQOUB.

Je ne vous comprends pas... achevez donc...

BÉRENGÈRE

Silence!

Voici que pour prier le chapelain s'avance... Oh! quel que soit le Dieu dont vous suivez la loi, Yaqoub, auprès de lui priez, priez pour moi !

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