LE CHAPELAIN, BÉRENGÈRE
le chapelain, sur la porte.
Ma fille!...
BÉRENGÈRE
Le voici. Son front est plus austère Que de coutume encor.Que lui dire?... Mon père, Rassurez votre enfant : c'est la première fois Que de chez lui le comte absent depuis trois mois, Rentresans qu'un seul mot d'amour qui le rassure, Ne vienne de mon cœur adoucir la blessure. Vous dont il a souvent imploré le secours, Vous savez que ce cœur saigne et gémit toujours, Tant dans sa prévoyance une crainte le brise! Tant il tremble qu'enfin le comte ne méprise L'épouse qui ne l'a payé jusqu'à ce jour Que d'un hymen sans fruit et d'un stérile amour!
le chapelain, *' approchant d'elle.
Celui qui prend pour but les choses de la terre Et qui croit affermir sa marche solitaire Sur le bâton qu'il casse aux arbres du chemin, Risque qu'il ne se brise et déchire sa main. C'est plus loin et plus haut que le maître suprême Dit à l'homme d'aller; et ce monde lui-même, Où trébuche un instant le voyageur mortel, N'est qu'une arche du pont qui nous conduit au ciel.
BÉRENGÈRE
Mon père, je ne suis qu'une bien faible femme : Parlez-moi de manière à rassurer mon ame, Et non point de manière à l'effrayer.
LE CHAPELAIN
Et si Je ne peux, mon enfant, que vous parler ainsi... Comme moi dites donc : Heureuses les familles Où la main du Seigneur choisit ces chastes filles, Qui, loin d'un monde vain, avec un cœur fervent, Usent de leurs genoux le seuil de leur couvent.
BÉRENGÈRE
Mais ce sont seulement des vierges et des veuves Que le Seigneur soumet à ces saintes épreuves; Moi, je suis mariée au comte...
LE CUAI'ELAIH.
Dans ce lieu, Ma fille, vous n'avez plus d'autre époux que Dieu.
BÉIIENGÈUE.
Mon père, Dieu lui-môme, en face de l'église A formé nos liens...
le chapelain, M montrant la lettre apportée par Uatjrnond.
Et voilà qu'il les brise.
bérengère, lisant.
Un acte de divorce!... Oh! je m'en doutais bien Que le comte en viendrait à ce dernier moyen !... Mais parce qu'il écrit d'Avignon ou de Rome, Un homme. . . car enfin le saint-père est un homme. . , A-t-il droit de briser des nœuds?...
LE CHAPELAIN
Vous ouoïiez Qu'à cet homme Dieu *>>' : « Liez e' déliez ! »
Ma fille, du Seigneur la main vous humilie : Sous sou souftle soyez comme un roseau qui plie, Et non comme le chêne élancé dans les cicux, Qui résiste, se brise, et n'atteste que mieux, Par des éclats au loin dispersés sur la terre, Que de Dieu sur sa tète a passé la colère.
bèrencèbe.
Et, si je me résigne à mon nouveau destin, Quand devrai-je quitter ces lieux?
LE CHAPELAIN
Demain matin.
BÉRENGÈRE
Dans un dernier adieu pourrai-je voir mon maître?
LE CHAPELAIN
Ma fille, cet adieu rattacherait peut-être Votre ame trop mon. laine aux choses d'ici-bas, Et le comte...
BÉRENGÈRE
C'est bien... le comte ne veut pas?
LE CHAPELAIN
Ma fille, je ne suis que son humble interprète.
BÉRENGÈRE
Qu'exige-t-il encor?
LE CHAPELAIN
Ma fille, la retraite Est nécessaire au cœur qui veut se préparer.
BÉRENGÈRE. '
Dans mon appartement je vais me retirer,
Mon père... Est-ce cela?... Je commence à com-
D'un seul mot, n'est-ce pas? [prendre
LE CHAPELAIN
Le comte ici doit rendre
Son jugement...
BÉRENGÈRE
Lequel ?
LE CHAPELAIN
Contre le mécréant.
BÉRENGÈRE
Ah! oui, l'autre victime... Yaqoub. En nous créant Tous deux , l'un près du Nil , l'autre près de la
[Loire, Mon père, croyez-vous... moi, je ne puis le croire, Que Dieu lisait d'avance en l'avenir lointain Que nous serions compris dans un même destin. Que le même homme un jour, devenant notre maî-
[tre, Briseraitlcbonheur qu'ennousDieu voulait mettre, Et, sins que nous pussions noussoustraire à ce sort, Nous garderait, à moi la honte, à lui la mort?
LE CHAPELAIN
Je le crois.
BÉRENGÈRE
Et si Dieu, dans sa bonté céleste, Avait voulu changer cet avenir funeste En un destin heureux, avait-il ce pouvoir?
LE CHAPELAIN
Le Seigneur le pouvait et n'avait qu'à vouloir.
BÉRENGÈRE
Bienheureux l'infidèle alors! et je l'envie : Lui qui n'est pas chrétien peut maudire la vie,
LE CUAPELAIN.
Ma fille!..
BÉRENGÈRE
Écoutez-moi, mon père, à votre i
CHARLES VII
F.t vous me répondrez. Vous souvicn(-il du jour Où ma mère, m'offrantde pleurs d'amour baignée A son époux, lui dit : « Une fille t'est née? »
le chapelain.
Oui, sans doute, et ce jour fui un jour triomphant.
Vous souvicnt-il encor, mon père, que l'enfant Grandit sous vos regards et devint une femme. Comme en un livre ouvert vous lisiez dans son amc: Vous avez pu des yeux y suivre à tous raoraens Son espoir, ses désirs, ses vœux, ses sentimens... Eh bien! la jeune fille, en son ame légère, Eut-elle un seul penser qui ne fût pour sa mère? Dites-le.
LE CHAPELAIN
Pas un seul.
BÉRENGÈRE
Et depuis que ma main Fut engagée au comte, et qu'après cet hymen, Vous vîntes près de nous comme en votre famille, Pour que le père encor pût veiller sur sa fille; Soit que dans ce château le comte fût présent, Soit que vous priassiez pour mon époux absent, Que mon œil fût en pleurs ou ma bouche rieuse, Que mon ame fût triste ou qu'elle fût joyeuse, Dites si dans cette ame... et vous le savez, vous... Il fut un seul penserqui ne fût pour l'époux. Dites-le hautement.
LE CHAPELAIN
Pas un seul, je l'atteste.
BÉRENGÈRE
Et s'il n'eût été pris de ce désir funeste
De rompre nos liens, et qu'un constant amour
Au mien eût répondu jusqu'à mon dernier jour,
Croyez-vous que de Dieu l'exigence jalouse
Eût osé demander à la fille, à l'épouse,
Plus qu'elle n'avait fait , et que tranquillement
J'aurais pu lui répondre au jour du jugement?
LE CHAPELAIN
C'est ma conviction et profonde et sincère... Pourquoi le demander?
BÉRENGÈRE
Il m'était nécessaire D'avoir, ainsi que vous, cette conviction, Afin que si la force, en mon affliction, M'abandonne, et que dans quelque faute je tombe, Cette faute du moins soit légère à ma tombe.
LE CHAPELAIN
Que dites-vous?
bére:;gère.
Je dis que je ne puis savoir Quel penser vient au cœur quand il perd tout es-
[poir...
Que le démon sur nous veille avec vigilance, Et que pour un moment d'oubli, dans la balance Pour contrepoids J'aurais, de votre propre aveu, Vingt-cinq ans de vertu à mettre aux pieds deDieu!
Kilo sort.