‹ Magasin théâtralChapitre 382 sur 1377 · LES ARCHERS · texte numérisé non relu

LES ARCHERS

Ensuite il nous a menacés !.. , yaqoub, ie tournant.

Votre maître vous dit: Silence : obéissez!

Tous se taisent.

Quelle cause amena cette rixe soudaine?

YAQOUB.

Une rixe?... non pas, maître: c'est une haine. . Une haine; sàis-tu ce que c'est? c'est l'enfer; C'est nuire cœur qu'on broie avec des dents de fer; C'est une voix qui dit sans cesse à notre oreille : « Tu dors! éveille-tbf, car ton ennemi veille; Il frappera demain ; frappe donc aujourd'hui; Il vient de ce côté ; vas au-devant de lui. » Maître, lorsque, tachant ces pierres féodales , Un peu de sang humain se répand sur les dalles, Derrière l'assassin un valei empressé vient effacer le sang sitôt qu'il est versé... Il n'en es! point ainsi sur notre terre ardente : Dès lors qu'on a frappé d'une main imprudentes QÛë le sang a coule, que le sable l'a bu, Qu'il s'est de sa couleur profondément imbu, Les ans peuvent passer, là tache ineffaçable Restera pour jamais empreinte sur le sa Lie. Or, il est au désert, à tous les yeux cache. Un enJroit de mon sang depuis dix ans taché. Maître, voilà dix ans que dans mon aine émue, A l'aspect de Raymond, la vengeance remue... Afin de le garder pour ennemi mortel, Je n'ai point partagé ni son pain, ni son sel; Car, si plus oublieux, j'avais fait le contraire, Ma loi, dès ce moment, me le donnait pour frère; Et je ne voulais pas.

LE COMTE

Eh bien ! si, renonçant A demander le sang en échange du sang, Rejetant ton forfait sur les mœurs de ta race, Je te plaignais, païen, et je te faisais grâce, Croirai-je que ton cœur, d'un meurtre contenté, Par des désirs de mort ne serait plus tenté? Que Raymond dans sa tombe enfermerait la haine, Et que tu resterais tranquille dans ta chaîne?

Maître, cela serait un espoir hasardeux. Car un seul homme est mort et j'en haïssais deux.

LE COMTE

Et quel est le second? car je veux le connaître, Afin de prévenir...

YAQOUB.

Le second? c'est toi, maître

LE COMTE

Ah ! par mon saint patron! de dix ans de bontés, Voilà quels souvenirs dans ton cœur sont restés! Dans ta captivité qui pouvait t'étre amère, La France te l'ul-elle une mauvaise mère? Non : au sort de ses fils ton sort devint pareil, Et nul ne prit ta part d'ombre ni de soleil.

YAQOUB.

Écoute : quand d'Allah la puissance féconde Jadis pour ses enfans a fait deux parts dumoude,

CHARLLS VII.

Aux Arabes qu'il aime il dit en souriant: « Vous êtes mes aines, et voici l'Orient : Celte terre est à vous de Tanger à Golconde, Et vous l'appellerez le paradis du monde. » Puis, d'un oeil de courroux ensuite regardant Vos pères, il leur dit : « Vous aurez l'Occident. »

LE COMTE

Donc au s..rt de Raymond, si jesais bien l'entendre, Celui qui t'enleva ton pays peut s'attendre?...

yaqoub, avec un sentiment profond.

Maitre, tu te souviens que , tout couvert de sang, Sur le sable à tes pieds j'étais couché gisant; Je demandais de l'eau, tu pouvais passer outre: Tu me donnas le peu qui restait dans ton outre... Le bien comme le mal m'est présent, et voilà Ce qui fait qu'à ton tour lu n'es pas gisant là.

LE COMTE

Et si je te disais : « Je romps ton esclavage ; J'eus tort de l'enlever, Yaqoub, à ton rivage; De ce jour vers le Nil tu peux tourner tes pas; Voici de l'or, et pars....»

YAIJOUB.

Je ne partira, s pas.

LE COMTE

Qui te relient aux lieux que je t'entends maudire?

YAGOUB.

Maître, c'e-t Mon secret... je ne puis te le dire... Donc, comme je ne dois ni rester, ni partir, Que si je reste ou pars lu peux t'en repentir, Crois-moi, rends à l'instant l'arrêt que je mérite; Et puis, dis au bourreau de l'exécuter vite. Si je puis en former, voici mes derniers vœux.

le comte, se levant.

Eh bien donc, qu'il soit fait ainsi que tu le veux.

YAQOCB.

Merci! comme à chaque bomme, Allah, dans sa

( puissance, Sur mon ame soufflant au jour de ma naissance, Anima la matière, et dit dans sa bonté : « Enfant, reçois la vie avec la liberté I » La liberté par toi me fut bientôt ravie... Voici que maintenant tu me reprends la vie : Merci, maître, merci ! Dans ta haine à ton tour Tu fais autant pour moi qu'Allah dans son amour.

le comte.

Pour faire tes derniers adieux à la lumière Quel temps veux-tu?

YAQOUB.

Le temps de fermer ma paupière.

Pourquoi, lorsque le corps et la tête sont prêts, La hache et le billot attendraient-ils après?

LE COÛTE

Par saint Charles! plutôt qu'en cette insouciance, J'aimerais mieux te u.ir mourir en ta croyance.

Y.WjOlT,.

Ma croyance !.. en ai«-jé itAe? el qui peut m'indiqaer A quel Dieu je dois croire afin de l'invoquer '.' Tu m'as fait renoncei - ma race ,

Sans que dans mon esprit le lien ait pris sa place: Qu'importe à ma raison Jésus ou Mahomet? Nul ne tient le bonheur que chacun d'eux promet; Et dans l'isolement nia jeunesse flétrie

Grâce à toi , n'a pas plus de Dieu que de patrie.

LE COMTE

Esclave, et si tu meurs en de tels sentimens, Qu'espères-tu?

YAyOL'B.

De rendu; un corps aux élémens, Masse commune où l'homme en expirant rapporte Tout ce qu'en le créant la nature en emporte. Si la terre; si l'eau, si l'air et si le feu Me formèrent aux mains du hasard ou de Dieu, Le vent, en dispersant ma poussière en sa course, Saura bien reporter chaque chose à sa source.

LE OOMTE.

A l'heure de la mort que demandes-tu ?

YAQOUB.

Rien...

Sinon que du bourreau la hache coupe bien.

le comte, ait chapelain.

Messire, maintenant remplissez votre charge. Voici le livre saint : mes aïeux sur sa marge, Chaque fois qu'ils rendaient un arrêt important; Ordonnaient qu'il y fût inscrit au même instant, Car ils avaient le droit, et n'en firent pas faute, De rendre en leurs châteaux justice basse et haute. Nous voulons consigner le nôtre au même endroit, Et nous ferons comme eux, puisqu'avons même

Donc écrivez. [droit.

Il dicte.

« Ce jour du mois d'août le vingtième, » Étant ici présent le coi Charles septième, [mord, » ContreYaqoub-ben-hassan,sanscrainteet sansre- » Nous avons prononcé le jugement de mort; » Puis à l'exécuteur dont le bras le réclame, » Avons livré le corps : que Dieu pardonneàl'ame! »

Donnez —

Il signe.

Et maintenant qu'on l'emmène.

le roi , allant prendre la place qu'occupait le comte.

Arrêtez!...

Au-dessous de l'arrêt, chapelain, ajoutez : [race, » Qu'usant aussi d'un droit qu'en touttemps eut sa « Le roi Charles septième au condamné fait

[grâce, »

Le comte fait un mouvement d'etonnement.

Rebelle, voudrais-tu me le contester?

le comte, s'inclinant.

Non, Non, sire.

agnès, se penchant sur son épaule.

Monseigneur, vous êtes grand et bon.

LE COMTE

Mais, sire, songez bien...

LE KOI.

Oui, je comprends, mon hôte:

Noire droit porte atteinte à la justice haute ; C'est fâcheux, n'est-ce pas?. .\Ya, pardonne-le-moi: lj me prend rarement le désir d'être roi. [heure Aujourd'hui^ est mon jour. Mâii comme avant cette Cet esc ave mettrait le trouble en ta demeure, Comte, j'oiïre un moyeu de tout concilier: Donne-le-moi... mon fou commence à m'ennuyer... Et, pour l'indemniser, tu prendras dans ma chasse Quelque faucon dresse, quelque cheval de race...

MAGASIN THEATKAJ..

A cet arrangement, Yaqoub, vous souscrivez? yaqoub, arrachant un poignard à Vun des trophées

qui sont près de lui, et levant le bras pour se

frapper lui-même.

Oui... mais vous payez cher un cadavre!

tout le monde , avec effroi.

Ah!

bérengère, soulevant la portière s an s être vue.

Vivez !

Elle laisse retomber la tapisserie.

LE COMTE

Archers, arrachez-lui ce poignard !

YAQOUB.

Je le livre, Maître, ne crains plus rien...

A lui-même.

Elle m'a dit de vivre!

LE ROI

Messieurs, souvenez-vous que cet homme est à moi.

Faisant un signe de la main.

Allez; que Dieu vous garde!

AGNÈS

Et gardez bien le roi !

Deux, femmes s'approchent d'elle pour la conduire à son appartement.

le roi, allant à elle.

Tu me quittes, Agnès?

AGNÈS

Oui, monseigneur: le comte Doit, s'il m'en souvient bien, à mon roi rendre compte D'un voyage entrepris dans de hauts intérêts : Mon roi ne voudrait pas contraindre son Agnès Dans ce grave conseil à tenir une place, Et dans un même jour il fera deux fois grâce.

Oui, je comprends : Agnès, cédant à son effroi, Comme un traître à son tour abandonne le roi.

Il la conduit jusqu'à la porte de l'appartement.

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