YAQOUB, LE ROI, AGNÈS
LE KOI.
Que regardes- tu donc, Agnès , de la fenêtre, Et qui te fait sourire?
AGNÈS
Oh !mon seigneur et maître!
Un instant avec moi regardez dans les cieux Ce soleil si brillant qu'il fait baisser les yeux. Eh bien! il s'est levé voilé par un nuage : A peine y pouvait-on distinguer son passage; Tout était triste et froid sur la terre ; il semblait Qu'avec peine aujourd'hui le monde s'éveillait, Que tout était souffrant, décoloré, sans ame, Et pour vivre attendait un rayon de sa flamme... Voilà que tout renaît où tout mourait sans lui; Eh bien ! mon doux seigneur, je songeais aujour-
[ d'hui, En le voyant vainqueur du nuage et de l'ombre, Que si , semblable au sien , votre matin fut som-
[bre, II doit aussi venir un jour, où radieux, L'éclat de votre front fera baisser les yeux... Car déjà, comme lui, sur la terre ravie,
Montrant Yaqoub.
Vous aussi paraissez et rendez à la vie.
LE ROI
Ah! oui, je reconnais l'esclave condamné.
AGNÈS
Parlons-lui, voulez-vous?
le roi, faisant signe à Yaqoub.
En quels lieux es-tu né?
YAQOUB.
Loin d'ici.
LE ROI
Mais comment nomme-t-on ta patrie?
YAQOUB.
Le Désert.
AGNÈS
Le Désert?
LE ROI
Oui : c'est dans la Syrie. Alain Chartier souvent m'a parlé d'un pays A l'Orient, bien loin, où le saint roi Louis Est allé guerroyer... Tu te souviens, esclave, D'un roi qui vous vainquit, d'un roi pieux et brave.
YAQOUB.
Mon aïeul à mon père a raconté qu'un jour Un chef nazaréen au port d'Abou-Mandour Débarqua, conduisant des galères aux voiles Plus nombreuses qu'aux cieux, la nuit, sont les
[ étoiles.
Ils voulaient, disaient-ils, conquérir au saint Lieu Le tombeau de Jésus, qu'ils nomment fils de Dieu; Mais Allah seul est grand ! A la voix du prophète, Le 4ésert à son aide appela la tempête :
1 Le simoun s'élança comme un lion sur eux Et les enveloppa de ses ailes de feux... Tout fut fait: le désert immense, infranchissable, Couvrit leurs ossemens de son linceul de sable... Le chef nazaréen y périt sans renom, Et l'écho de Tunis ne m'a pas dit son nom.
LE ROI
Eh bien! Agnès, voilà ce qu'on appelle gloire: Vois quelle trace elle a laissée en sa mémoire t Peut-être aurais-jc pu, comme a fait mon aïeul, Aller aussi chercher au désert un linceul ; Y conduire à ma suite, ainsi qu'une hécatombe, Trente mille soldats pour mourir sur ma tombe ; Et l'on eut dit ici que c'était grand et beau !... Maisj'aimemieux, vois-tu, me coucher au tombeau, Vers le soir d'uo beau jour , les yeux sur mon
[ étoile, Avoir pour mon linceul le tissu qui te voile, Et trouver quelque ami qui grave avec regrets Sur ma pierre: « Ci-gît Charles, aimé d'Agnès. »
ACNÉS.
Monseigneur!...
le roi, à Yaqoub.
Laisse-nous.
Yaqoub se retire.
N'est-ce pas que la vie, Si lente à nous venir et puis si tôt ravie, Ce sourire de Dieu, ce céleste bienfait, Appartient au bonheur, Agnès, et n'est point fait Pour en jeter les jours, ainsi qu'une fumée, Ace vent de l'orgueil qu'on nomme renommée?... Or, Agnès, ici-bas qu'appelle-l-on bonheur? Serait-ce, par hasard, ce chimérique honneur De s'éveiller enfant sur les marches d'un trône, De fatiguer son front du poids d'une couronne, De voir les courtisans empressés à nos vœux, De ne parler jamais sans dire : « Je le veux!.. » Non , n'est-ce pas, Agnès ? Le bonheur c'est la joie Où, mille fois le jour, ton doux regard me noie. C'est mon front fatigué s'inclinantsous le tien; C'est ton souffle abaissé qui se confond au mien: C'est ce frisson ardent qui se glisse au cœur même ; C'estle sonde ta voix quand elle dit : «Je t'aime!»
AGNÈS
Tant que vous m'aimerez, vous penserez ainsi, Mon doux seigneur.
LE ROI
C'est moi qui suis à ta merci!...
Quenepuis-je avec toi, dans quelque coin du
[ monde, Ensevelir mes jours dans une paix profonde!... Car, dans certains instans, j'ai peine à rassembler Mes esprits, et je sens ma raison se troubler... Ce n'est qu'en frissonnant que je pense à mon
[ père!...
Que me veulent-ilsdonc avecleurs cris de guerre! Pourquoi ne pas laisser mon épée au fourreau?... J'ai déjà bien assez du sang de Montereau I
AGNÈS
Mon seigneur, sur mon sein reposez votre tête.
,-. LE ROI
Penses-tu pas qu'aux cieux s'amasse une tempête?
CHARLES VII
L'horizon s assombrit.
AGNÈS
Non.
LE ROI
L'air me semble lourd...
N'entends-tu pas au loin un bruissement sourd?.. Ecoute.
On entend le bruit du canon.
AGNÈS
Monseigneur, laissez gronder l'orage.
Lorsqu'ainsi je vous tiens , oh! j'ai bien du cou-
[ rage; Car la foudre ne peut tomber sur l'un de nous Sans tuer l'autre aussi.
a\\\w\wvvwvv\w\\Y\v\vw\w\\\vv\w\\\wvwvvvww\w\vwv