ROLLA, UN PAGE, STEFANO
LE PAGE, présentant une lettre à Rolla. Pour vous, seigneur Rolla.
p.Oll\. Qui es-tu? je te connais Où
t'ai-je vu?
LE PAGE. A Gènes... > ous êtes voyageur, je suis exilé... nous sommes enlans de la même patrie.
rolla. Tu appartiens au sénateur Andréa Costa... oui, voilà ses couleurs et ses armes... C'est une lettre de lui que tu m'apportes?
Le page la lui donne avec un signe aiïïrruatif.
Stefano. Comme tu trembles!
ROLLA. Moi, non ; je reçois avec respect ce message de mon ancien bienfaiteur.
(Sfrfunoet le page se retirent de quelques pas. Rolla ouore la lettre.) « llolla, ma fille m'a tout appris. Si j'étais seul avec elle sur la terre, si je n'avais pas un fils à qui je dois compte du nom de mes ancêtres, je cons mirais peut-être à te nommer mon gendre; niais je te fais juge de mes devoirs. Si le marquis Appiam épouse Léonor, le
LE CHEF-D'ŒUVRE INCONiNU.
grand-duc doit intervenir auprès de la république de Gènes pour nie faire rendre mes biens, mes dignités, ou plutôt poulies faire rendre à mon fils. Crois-tu nécessaire que Léonor se dévoue? Je te demande un sacrifice aussi pénible que celui que j'ai exigé d'elle. Renonce., au moins pour quelque temps à exposer ta statue. Lisa del Giocundo fut déshonorée quand Léonard de Vinci eut publié son portrait O ilolla ! songe à ma vieillesse; garde l'honneur d une famille où tu avais été reçu comme un fils. »
le page. Quelle réponse donnerai-je à mon maître?
ROLLA. Dis-lui que Stefano, mon fière, ira bientôt la lui porter.
Le paç;e sort.
STEFANO. Comme tu es agité!... cette lettre... montre-moi cette lettre.
ROLLA. Oui, je t'ai dit mon secret ; vois s'il importe que tu le gardes.
Stefa:\0, après (ivoirin. O ciel! ô ciel ! que te demande-t-il ? Que tu renonces à ex -
po-er ta statue!.. Gela ne se peut pas
C'est le portrait de sa fille?... hé bien ! ne peux-tu l'avoir fait de souvenir?
ROLLA. Lisa del Giocundo fut déshonorée... et elle n'était pas venue en secret chez Léonard... et elle n'était pas promise à un marquis Appiani!
stefaxo. Ah! Rolla!
ROLLA. Ya chez le seigneur Andréa Costa; tu lui diras que toi seul es instruit de mon secret, et tu ajouteras ces paroles : « La statue de votre fille n'appartient pas à mon frère, mais à vous. Il a pris devant moi le marteau dont il s'était servi pour la sculpter; dites un mot, seigneur — il reprendra ce marteau pour la détruire!»
Il fait le geste indiqué par les paroles. STEFANO. Ah! malheureux !
ROLLA. Le bonheur est l'ombre de l'homme : toujours derrière ou devant lui... Va... va, et cependant, s'il exigeait... Dis-lui que cette statue est ensevelie sous le rideau qui la couvre , comme un mort
sous les phs de son linceul Non, ne lui
dis pas cela, ce serait une lâcheté.
Stefaxo. Tu pleures?
ROLL\. Et j'en ai honte.... mais que veux-tu?... cette visite de Michel-Ange, cette main qui a serré la sienne... hé bien, cette main me r<ste... je suis jeune, j'ai des forces... je ferai quelque autre ouvrage!..."Va, pars ; montre plus de fermeté que moi... acquitte-toi noblement de la commission que je te donne.
stefaxo, à part. Je sors ; mais je sais ce que j'ai à faire... il y a un homme qui peut tout sauver.
Il sort.
ROLLA, seul. Léonor! Léonor ! Ah! que me fait maintenant la gloire? Je ne le voulais que pour la mettre à tes genoux'... Léonor! . perdue pour moi! Sondevoir est d'épouser cet odieux Appiani ; le mien est de prêter les mains à ce sacrifice... « Garde l'honneur d'une famille où tu avais été reçu comme un fils....» Oui, oui, je le garderai.