SCENE XIV
ROLLA, LE MARQUIS APPIANI, Suite.
le marquis. Est-ce vous qu'on nomme Rolla?
ROLLA. Que me voulez-vous, seigneur?
LE MARQUIS. Je suis le marquis Appiani. A ous avez fait une statue pour le concours de la Sainte-Cécile ; Michel Ange l'a vue, et sur le rapport qu'il en a fait au grand-duc, le grand-duc m'envoie la chercher.
ROLLA. Vous?
le marquis. Vous me suivrez; son altesse désire vous voir.
rolla. Quelle fatalité, mon Dieu !
LE mvrQuis. C'est aujourd'hui que le concours expire. Qui vous retenait ? qui vous retient encore?
ROLLA Seigneur
le M \RQU1S. C'est derrière ce rideau que votre statue est placée ? Michel-Ange en a fait un tel éloge, qu'il me tarde...
Il fait un pas vers l'estra'le.
ROLLA. Arrêtez! le hasard, une indiscrétion de mon frère, ont fait voir ma statue à un grand homme qui l'a jugée avec trop de bonté ; mais nul autre que lui ne doit la voir à Florence.
le marquis. Que dites-vous? Doutezvous de vous-même, après avoir été loué par Michel-Ange?
rolla. Je vous dis que ma statue n'était pas destinée au concours.
le marquis. C'est pourtant une sainte Cécile?
rolla. Peut-être; mais enfin, je ne dois compte de mes fantaisies qu'à moi seul.
le marquis, souriant. Mais moi, je dois compte au grand-duc de la mission qu'il m'a donnée. Je vous assure que je ne sortirai pas d'ici sans votre statue.
rolla. Lors même qu'elle aurait été e vendue d'avance ?
le MARQUIS. Quelle que soit la somme qu'on vous ait promise, je vous en donne le double.
roll\. Et ma parole?
LE marquis. Toute parole se délie.
roll\. Par l'autorité du pape, n'estce pas?... Seigneur, vous parlez à un pauvre homme qui ne traite pas ainsi les questions d'honneur. Que savez-vous, d'ailleurs, si ce n'est pas avec un agent du pape que j'ai conclu le marché que vous voulez rompre ?
LE MARQUIS, vile. C'est au pape que votre Sainte-Cécile estvendue?
rolla. De quel droit me le demandezvous?
LE MARQUIS. De quel dioit:'... Allô iS, jeune homme, vous n'avez donc pas compris ce que je venais vous annoncer ?. Sa- \ez-vous <pie le grand-duc est disposé à vous donner le laurier d or ?
rolla. Je ne veux pas de la gloire au prix d'une trahison.
LE MARQUIS. D'une trahison ?
i:Oi. LA. .le m'emporte.
LE MARQUIS. Et moi, je me retiens — p'est trn|> tarder... les désirs du grand-duc sont des ordres.
rolla. Des ordres!.... Pour ses sujets, peut-être... 3iais je ne suis pas Florentin, moi... je suis de Gènes... je suis citoyen d'une république libre.
le MARQUIS. Le grand-duc ne souffrira pis que Paul  1 1 fasse enrôler à son profit tous les artistes de l'Italie. C'est à Florence que vôtre statue a été faite, c'est à Florence qu'elle appartiendra.
rolla. Ail! par exemple, seigneur, je vous j me, par lus cendres de ma mère, que cela ne sera pas !
LE M IRQI «S, bas. Et quelle raison as- lu donc de refuser le triomphe? i-.st-ce au grand-duc ou bien au marquis Appiani que tu ne veux pis montrer ta statue?
ROLLA. Je ne vous comprends pas.
LE MARQUIS. Je puis me faite comprendre.
rolla. C'est une menace que vous me faites ?
le MARQUIS. C'est un soupçon qui me vient.
roi. la. Eh bien! je vais m'expliquer alors, et nous venons si vos conjectures g'accord nt avec la réalité! Pourquoi je ne veux pas v.ik'.k ma statue a u grandduc? c'est qu'eu moi 1 homme passe avant l'artiste,. Or, depuis que je suis à Florence, je n'entends partout que des lamentations
et des analhèmes, et les pi< ri es mêmes ont une voix contre le tyran. Oui , c'est un tyran. Il a tué la liberté florentine * à qui ses ancêtres doivent tout. 11 a fait traîtreusement assassiner à \. cuise le noble Lorenzino, son cousin, le Brutus de votre patrie! il a voulu empoisonner Julien, fils d'Alexandre, un enfant de douze ans! En quatre ans de règne, il a fait tomber plus de quatre cents tètes! Voue grandduc ? tenez, je le hais et je le im'pi s,-, et je me couperais le poing plutôt que de travailler pour lui ! Maintenant la raison de mes refus vous est connue ; n'en cherchez pas d'autre, et allez rapporter à Corne de Médicis l'éloge que j'ai fait de lui devant son bâtard !
LE MARQUIS. Misérable!... mais avant de te punir, j'éclaircirai mes soupçons... Mv ssieurs...
ROLLA. Ah! seigneur, que voulez-vous faire? pardonnez-moi. Je suis dans un accès de démence ; vous le voyez bien. Que vous faut il. «pie je tombe à vos genoux. M'y voilà. Grâce pour mon honneur! laissezmoi ma statue! ne m'enlevez pas ma statue!
LE MARQUIS, jetant une bourse sur lu table. Voilà de l'or. Maintenant cette statue appartient au grand-duc; qu'on arrache ce voile!...
Il fait un signe ii ses gardes, qui s'avancent vers l'estrade.
ROLLA. Frappe donc et assassine l'ouvrier sur les débris de son oeuvre!.. ( II i ourt ù l'estrade, / rend son marteau sur les marches et pusse derrière le rideau; on entend un cri c'e désespoir et de rage cl un bruit de marbre qui se brise. Rolla réparai/. On voit la statue renversée de son jiiédestal et cassée en plusieurs morceaux. Il la montre au mu-. vis avec un éclat de. rire de bravade.} Tiens! prends-la doue !... emporte-la maintenait !...
Il recule de quelques pas et tombe évanoui*.
LE MARQUIS. Qu'a-t-il fait? qu'ai-je fait moi-même !... (Il s'approche deVestraâe.} Brisée! méconnaissable! quel incroyable accès de fureur ! Il y a là-dessous un mystère que je n'ose approfondir !
Les gens du marquis ont relève Rolla et lui donnent des soins.
UN tes gens DU MARQUIS. Il revient à lui, monseigne ur.
LE marquis. Ah! je ne supporterais pas
sa présence ! Sortons 1 sortons !
11 soit en désordre avec sa suit*.
LE CHEF-D'ŒUVRE INCONNU
ROLLA, seul, revenant à lui.
Léonor! où suis-je? Comme ma tèie est lourde! je viens de dormir, sans doute ? ali ! quels lèves aflïeux !
Paie Masacaio, ton image m'est elicre;
Oui m'a donne pour toi cet amour fraternel ?...
Comme toi, jeune encor, je quitterai la vie...
Non, ce n'est pas cela. Qu'cst-il dune ar livé? je ne me souviens plus, je lie nie reconnais pins. Est-ce nue je rêve encore? est-ce que je deviens fou.'
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