RELIE. — ACTE IV
Un premier sentiment, quoi qu'on dise et qu'on fasse, Gravé dans notre cœur jamais ne s'en efface. Trop ému de ma joie , en rentrant dans les nœuds De celle à qui d'abord j'avais offert mes vœux, Je peins mal mes transports; mais comblez notre envie, Madame, et vous ferez le bonheur de ma vie.
Vous l'aimez?
ALPHONSE
Et... pourquoi... ne l'aimerais-je pas?
Une autre peut encor réunir plus d'appas, Un charme plus puissant et plus irrésistible ; Mais la comtesse est belle , elle est bonne et sensible , M'écoute sans dédain, et n'a pas refusé L'hommage qu'à sa place un autre eût méprisé.
AURÉLIE
Je ne combattrai point un projet qui m'étonne; Vous recherchez sa main?... Eh bien! je vous la donne. Mais avant que ces nœuds soient par moi consacrés, Écoutez ma demande et vous y répondrez. Digne de vos aïeux, dont l'antique vaillance Vous rapproche du trône autant que la naissance, Ainsi que de leur rang, vous avez hérité De leur noble franchise et de leur loyauté. Au nom de Béatrix , dont le sort m'intéresse , C'est à leur descendant, à vous, que je m'adresse : Alphonse d'Avella, l'aimez-vous?
ALPHONSE
Mais... je croi...
Je sens... Ah ! quel empire avez- vous pris sur moi ? Non ! je ne l'aime pas ! je n'aime rien , madame ! Ou plutôt, puisqu'enfin il faut ouvrir mon âme, Ma folie est au comble, et j'aime une beauté Que j'inventais sans croire à sa réalité ; Qui, mobile à l'excès, indulgente ou sévère, Charme, irrite à la fois , enchante et désespère. J'aime un objet qu'en vain je voudrais définir ; J'aime ce que jamais je ne dois obtenir; J'aime qui me dédaigne, et se fait une joie Des fureurs , des tourmens où mon âme est en proie ; J'aime ce que je hais , ce que je dois haïr, Vous! vous-même, et je doute en osant me trahir, Quand je cède à vos pieds au transport qui m'entraîne, Si je ressens pour vous plus d'amour que de haine.
Qu'avez- vous déclaré ?'Vous , comte, à mes genoux !
ALPHONSE
Je me perds , je le sais , mais j'y reste ; il m'est doux , C'est un plaisir amer qui va jusqu'à l'ivresse, D'oser vous répéter l'aveu de ma tendresse ,
212 LA PRINCESSE AURELIE
De vous dire en dépit du respect, du devoir, Qu'étouffer cet amour passe votre pouvoir. Demandez-moi plutôt, vous serez obéie, D'anéantir mes sens et mon cœur et ma vie ; Oui, ce cœur, mieux vaudrait cent fois l'anéantir (Juc de le condamner à ne plus rien sentir.
AURÉIJE.
Alphonse, levez-vous.
ALPHONSE, en se relevant.
Alphonse! ô ciel! Alphonse!..
Ah ! madame ! ce nom que votre voix prononce , Votre cœur le dément ; mais le charme est détruit. Je repousse l'appât qui longtemps m'a séduit... Qu'ai-je dit ? Je me trouble, et crains votre présence Je fuis , soyez heureuse ; une prompte vengeance Punira l'insensé qui vient de vous braver, Et la mort est partout pour qui veut la trouver.
AURÉLIE
Comte !
ALPHONSE, revenant.
Vous me plaindrez ; sans doute on vous adore Mais avec cette ardeur, ce feu qui me dévore, Ce dévouement de l'âme, avec cet abandon De mes vœux , de mon sort , de toute ma raison , Jamais! D'un peuple entier fùt-on idolâtrée, Deux fois à cet excès on n'est pas adorée.
Avant la fin du jour ne quittez point ces lieux.
ALPHONSE
Où votre hymen m'apprête un spectacle odieux ! Et vous m'imposeriez ce dernier sacrifice ! Non , c'en est trop , je pars et finis mon supplice.
AURÉLIE
( A part. ) ( A Alphonse. )
Comment le retenir ? Osez-vous résister?
ALPHONSE
Contre un ordre barbare on doit se révolter. AURÉLIE.
Un sujet le peut-il?