M.VAR
Vous !
IDAMORE
Encor si ma race Eût par de grands forfaits mérité sa disgrâce , Ce fardeau de malheur, qu'en naissant j'ai porté , N'eut pas de ma raison confondu l'équité. Je ne t'accuse pas, auteur de la nature; Mais je les convaincrai d'orgueil et d'imposture , Ces élus de Brama, dont l'infaillible voix Explique sa parole et révèle ses lois.
Leur tribu , disent-ils, de son front élancée Sur le peuple à genoux régna par la pensée; La tribu des guerriers , ouvrage de ses bras , Eut la force en partage et courut aux combats; Nous , il nous enfanta dans un jour de vengeance , La poudre de ses pieds nous donna la naissance. Je le croyais , ami , quand mon cœur se lassa De l'éternel printemps des forêts d'Orixa. Leurs gazons, leurs rochers importunaient ma vue; Mes yeux du haut des monts dévoraient l'étendue, Quand mon père attachait mes esprits enchantés Aux tableaux fabuleux qu'il traçait des cités : J'en découvrais de loin les pompeux édifices, J'en devinais les arts , j'en rêvais les délices , Je brûlais , consumé du désir curieux D'admirer ces mortels , ces rois , ces demi-dieux , Ces êtres inconnus... O Zarès, ô mon père, Que ton réveil fut triste et ta douleur amère , Quand ton œil sur ma couche errant avec effroi Lui demanda ton fils qui fuyait loin de toi !
ALVAR
Quoi ! vous l'avez quitté ?
IDAMORE
Voilà , voilà mon crime ; Voilà de mes malheurs la source légitime. Zarès au doux sommeil s'abandonnait encor : Je pars; fuyant sans guide aux champs de Balassor, Des pieds des voyageurs j'interrogeais la trace. Farouche, étincelant de vigueur et d'audace, Les tigres des déserts , par mes bras terrassés , Me couvraient tout entier de leurs poils hérissés. Ainsi de ma tribu les vêtemens serviles
LE PARIA. - ACTE î.
N'écartaient point mes pas de l'enceinte des villes. J'y courais; des clairons les belliqueux accens Pour la première fois font tressaillir mes sens : J'écoute... il me sembla qu'il s parlaient un langage Connu de mon oreille et doux à mon courage. La plaine se couvrit d'armes et d'étendards : Je les vis ces mortels qu'appelaient mes regards; Je cherchai sur leur front quelque marque divine Où fût empreint l'éclat de leur noble origine; Vain espoir ! Qu'ai-je vu ? des traits efféminés , Vieillis par les plaisirs, par les pleurs sillonnés, Sous un faste imposant des corps dont la mollesse Faisait mentir le fer qui chargeait leur faiblesse. Je jurai d'asservir ces fantômes guerriers ; Je l'ai fait, Dans leurs rangs , armé pour leurs foyers , J'ai prodigué ces jours dont leur foule est avare ; J'ai rougi de mon sang les flèches du Tartare; J'ai livré cent combats , Alvar. et le dernier, En me créant leur chef, te fit mon prisonnier ; J'entrai dans Bénarès par mes mains délivrée; Je voulais contempler cette ville sacrée , L'admirer et la fuir. Insensé , j'espérais La fuir pour mon vieux père et mes tristes forêts. D'un peuple adulateur l'ardente idolâtrie, Ces mots nouveaux pour moi , de gloire et de patrie , Ce prodige des arts, ce bruit des instrumens , L'encens et l'aloès autour de moi fumans, D'un essaim de beautés la danse enchanteresse , Tout pénétra mes sens de langueur et d'ivresse , Mais INéala parut, et dans ce cœur dompté Je sentis s'amollir un reste de fierté : Je fléchis le genou , je vis une immortelle, Et mon front malgré moi se courba devant elle. ALVAR.
Oui , ce jour m'est présent ; elle vous couronna Des lauriers suspendus à l'autel de Crisna. Jamais plus de beauté, jamais plus d'innocence , N'ont soumis nos respects à leur double puissance. Hélas ! c'était ainsi que dans des jours plus beaux La vierge des chrétiens bénissait mes drapeaux.
IDAMORE
Je l'aimai ; je connus ce premier esclavage Qu'embrasse avec transport une âme encor sauvage , Ce tumulte des sens et ces brnlans désirs, Ces craintes , ces fureurs dont il fait des plaisirs; Je connus cet amour qui charme et désespère. Que voulais-tu de moi , vain souvenir d'un père? Impuissante raison, vertu, respect des lois, Que vouliez-vous? j'aimais pour la première fois. Je surpris Néala non loin du sanctuaire
Qui cache aux feux du jour son culte solitaire,
Sous ces bois d'orangers, dont deux fleuves rivaux
Ont consacré les bords en confondant leurs eaux.
J'osai de mes tourmens peindre la violence.
Ah ! que la vérité nous donne d'éloquence !
Cet aveu trouva grâce à ses yeux attendris,
Dans sa bouche entr'ouverte il arrêta ses cris :
Que dis-je? elle m'aima ; mais tremblante, incertaine,
Triste , et passant pour moi de l'amour à la haine ,
Elle oublie à ma voix un époux immortel ,
Et court en me quittant embrasser son autel.
De mon sang réprouvé si la source est connue ,
Je ne suis plus qu'un monstre exécrable à sa vue.
Que de fois dans ce cœur, honteux de la tromper,
Je retins mon secret qui voulait m'échapper !
Paria ! ce nom seul la glace d'épouvante;
La prétresse frissonne, et je n'ai plus d'amante.
Voila quel est mon sort : longtemps mon amitié
T'épargna les chagrins d'une vaine pitié;
Sans qu'un malheur prochain m'étonne ou m'intimide,
J'ai besoin qu'un ami me console et me guide,
Je le sens , et toi seul... Qui porte ici ses pas?
On s'approche... C'est elle ! Alvar, ne vois-tu pas ,
A travers l'épaisseur de ce feuillage sombre ,
Ce vêtement sacré qui la trahit dans l'ombre ?
Ami , si quelque Brame errait autour de nous ,
Cours, montre-lui ton glaive , et contiens son courroux;
Force-le de rentrer dans sa sainte demeure :
Qu'il vive , s'il se tait ; s'il pousse un cri , qu'il meure.
Beviens pour la sauver.