IDAMORE, ALVAR
ALVAR
Tout repose dans l'ombre , et le seul Idamore Des murs de Bénarès s'échappe avant l'aurore ! Quel est ce bois antique où vos pas m'ont conduit ? Mais j'entrevois un temple , et l'astre de la nuit , Dont les faibles rayons nous guident sous l'ombrage, Du dieu de l'indostan me découvre l'image... Sans répondre à ma voix , d'où vient que vous errez Sous ces palmiers épais a Brama consacrés?
IDAMORE
Bientôt du jour naissant les clartés vont éclore, Et pourtant Néala ne paraît point encore.
ALVAR
Dieu ! quel nom vénérable osez-vous proférer? Néala !... Près de vous quel soin peut l'attirer ? La fille d'Akébar, d'un prêtre , d'un bramine !
IDAMORE
Oui, eel unique fruit d'une tige divine, Cette beauté cachée à l'ombre des autels , Qui n'éblouit nos yeux qu'en des jours solennels. Et qui , des lis du Gange au temple couronnée, Fut A l'hymen du fleuve en naissant destinée , Je l'adore...
ALVAR
Ah ! qu'enlcn Is-je?
IDAMORE
Et mon amour jalons Prétend la disputer à son céleste époux. Le message secret que ses mains m'ont fait rendre Dans ce lieu redouté m'ordonne de l'attendre ; Elle y doit devancer l'instant où le soleil Voit le peuple en prière adorer son réveil ; Mais, si j'en crois les fleurs dont le triste assemblage Du cœur de Néala m'a transmis le langage , Si mes yeux ont bien lu dans leurs sombres couleurs, Je dois me préparer à d'étranges malheurs. Sans t'avoir consulté, ma tendresse importune Par un danger nouveau t'enchaîne à ma fortune : Pardonne : en ces climats , quel autre qu'un chrétien Eût protégé le cours d'un semblable entretien? Mais ta raison , Alvar, instruite aux bords du Tage Des dogmes de Brama repousse l'esclavage , Et conçoit qu'une vierge , infidèle à ses dieux , Leur préfère un guerrier qui triompha pour eux.
ALVAR
Ne vous assurez point dans vos pieux trophées ; Les clameurs des soldats, par la crainte étouffées, Sont un faible rempart au chef audacieux Oui brave le courroux d'un ministre des deux. De ce danger moi-même utile et triste exemple J'avais vengé mon roi, mon pays et mon temple; Malheureux ! j'éveillai par un seul jour d'erreur D'un tribunal sacré l'ombrageuse fureur : Dm (ici pour me punir descendit l'anathème;
80 LE PARIA
Il sécha sur mon front l'eau pure du baptême; Convive rejeté de la table de Dieu , .le vis devant mes pas se fermer le saint lieu. J'errais loin de l'asile où le crime s'expie ; Le pain de la pitié fuyait ma bouche impie ; Que devenir? Alors, aux récits de Gama , La soif de conquérir sur nos bords s'alluma. Nos guerriers en espoir dépouillaient votre monde Des tributs éclatans qu'il recueille a Golconde, Voguaient vers ces climats où l'Océan pour eux Sur l'ambre et le corail roulait ses flots heureux. Alméida , leur chef, me vit d'un œil de frère; Au fond de ses vaisseaux il cacha ma misère : Adieu, dis-je, vallons, que je ne verrai plus!... Mais la flotte emporta mes regrets superflus, Toucha le cap terrible , et, nommant sa conquête , Fit asseoir l'espérance où mugit la tempête. J'apportais l'esclavage et je reçus des fers. Vos soins ont adouci les maux que j'ai soufferts. Ah ! prenez en échange une vie agitée, Que loin du sol natal l'orage a transplantée: Disposez d'un captif libre par vos bienfaits, Mais du beau ciel d'Europe exilé pour jamais !
IDAMORE
Des bouts de l'univers quel destin nous rassemble , Pour nous aimer, nous plaindre, et pour souffrir ensemble! L'erreur t'a repoussé du milieu des chrétiens... L'homme est partout le même , et tes maux sont les miens. Il est sur ce rivage une race flétrie, Une race étrangère au sein de sa patrie ; Sans abri protecteur, sans temple hospitalier, Abominable, impie , horrible au peuple entier, Les Parias; le jour à regret les éclaire , La terre sur son sein les porte avec colère, Et Dieu les retrancha du nombre des humains Quand l'univers créé s'échappa de ses mains. L'Indien , sous les feux d'un soleil sans nuage , Fuit la source limpide où se peint leur image, Les doux fruits que leur main de l'arbre a détachés , Ou que d'un souffle impur leur haleine a touchés. D'un seul de leurs regards a-t-il reçu l'atteinte , Il se plonge neuf fois dans les flots d'une eau sainte : Il dispose à son gré de leur sang odieux ; Trop au-dessous des lois , leurs jours sont à ses yeux Connue ceux du reptile ou des monstres immon les Que le limon du Gange enfante sous ses ondes. Profanant la beauté, si jamais leur amour Arrache .'i sa faiblesse un coupable retour, Anathème sur elle , infamie et misère ! Morte pour sa tribu , maudite par son père,