SCENE IV
ZARÈS assis, IDAMORE;
IDAMORE
Étranger, quel revers faut-il que je répare? Puis-je vous rendre un bien dont le sort vous sépare? Répondez.
ZARÊS.
C'est lui-même! il m'a parlé ! j'entends Cette voix, dont les sons m'avaient fui si longtemps!
fDAMORE.
Dans mon cœur attendri quel souvenir s'éveille? Où suis-je, et quels aeeens ont frappé mon ofeiîte? Je les connais... Que vois-je?
I 11 vieillard insensé.
Qui poursuit un ingrat dont il fut délaisse , Qui voulait de rigueur armer son front sévère. Et sent frémir pour toi ses entrailles de pèr< .
IDAMORE
Dieux! vous m'ouvrez vos bras!
ZARÈS
La nature a ses à Plus forts que ma raison. Viens, viens, je te revois! J'ai pardonné !
IDAMORE
Mou père!
ZARÊS.
0 moment plein de charmes!
Idamore, ô mon fils! 6 jour! ô douces larmes! Tu m'aimais, je le sens; pourquoi m'as-tu quitté? Quel horrible abandon! et je l'ai supporté! Je résiste à l'ivresse où mon àme se noie ! On ne peut donc mourir de douleur ni de joie!
IDAMORE
Quoi! vous me pardonnez?
ZARÈS. Il se lève et regarde son fils.
Heureux progrès des ans !
Que son port est plus fier, ses traits plus imposans! Que son aspect m'enchante !
IDAMORE
O ciel ! par quel ravage,
Les ans sur son front pale ont marqué leur passage !
Ce ne sont pas les ans, mon fils, mais les chagrins. Vos jours dans les cités ne sont pas tous sereins; Et pourtant quel mortel , maudit des destinées, Vil en plus sombres nuits s'y changer ses journées.'
LE PARIA. — ACTE III
Fut-il pour l'œil d'un père un plus affeux réveil .' Malheureux , j'ai vu naître et pâlir le soleil , Sans cpie ses premiers feux ni sa clarté mourante De mes sens éperdus aient calmé l'épouvante. Je mai chais, je courais, je criais : O mon fils ! Mon fils !... L'écho lui seul répondait à mes cris, .le renlrai vers le soir, me disant sur ma route: Près du toil paternel mon fils m'attend sans doute. Personne sur le seuil , nul vestige , aucun bruit ; .le m'y retrouvai seul , et seul avec la nuit. Que son astre à regret sembla mesurer l'heure ! Combien ma solitude agrandit ma demeure ! Mes yeux, de pleurs noyés, s'attachaient sans espoir Sur celte place vide, où tu devais t'asseoir. J'accusai de ta mort le tigre, le reptile, Xos rochers , dont les flancs te devaient un asile , Ces arbres du vallon, mes hôtes, mes amis, Muets témoins du crime et qui l'avaient permis, Tout, l'univers entier, les humains et moi-même, Avant de t'accuser, ô toi, mon bien suprême , Toi, l'unique soutien d'un père vieillissant, Toi, que j'avais nourri , toi mon fils , toi mon sang ! Confondant jusqu'aux dieux dans ma haine implacable, .le n'excusai que toi, toi seul étais coupable !
IDAMORE
O crime! à quels tourmens je vous ai condamné?
Ce n'était rien encor, mais je te soupçonnai ;
sur mes lèvres soudain mes plaintes expirèrent,
Un frisson me saisit, mes larmes s'arrêtèrent;
.Je crus mourir. Alors la triste vérité
Jusqu'au fond de mon àme entra de tout côté.
Dans toute sa grandeur j'embrassai ma misère :
Injustement flétri dans les flancs de ma mère,
En horreur aux humains que j'aimais malgré moi ,
Cet amour dédaigné je le versai sur toi...
Et tu m'abandonnais ! Dans un transport de rage,
Quoi ! m'écriai-je enfin , voilà donc ton ouvrage ,
Brama ! tu l'as voulu ! Non, tu n'existes pas;
Je ne crois plus aux dieux , je crois aux fils ingrats:
Je crois à mon malheur ! Mais hélas! quel supplice
De nier dans son cœur l'éternelle justice,
De vieillir sans espoir de revoir ses aïeux ,
Seul au monde, étranger entre l'homme et les cieux,
Trop plein d'un sentimentque nul ne veut vous rendre.
Et qui même en un dieu n'a plus où se répandre !
Tel fui mon sort. Trois ans j'en supportai l'horreur :
J'avais de ton retour nourri la folle erreur.
Tu ne revenais pas ; las d'espérances vaincs .
Je tentai du désert les routes incertaines;
J'offris ma tcle nue à l'ardeur des étés ;
Je poursuivis la morl jusqu'au sein des cités.
Plaint, sans être connu , j'y dus à la nuit sombre
Quelques habits grossiers que j'imploraisdansl'ombie.
Caché sous ces lambeaux , j'ei rais sur les chemins. ! Pour la première fois j'abordai les humains;
Ton nom, qu'ils publiaient , me découvrit tes traces ; i Je me hâte , j'accours , je te vois , tu m'embrasses ,
Et c'est lorsqu'aux autels tu vas par tes sermens
Me priver pour toujours de tes embrassemens !
IDAMORE
Ciel ! que vous a-t-on dit?
ZARÈS
Prouve-moi qu'on m'abuse; Je te croirai : partons.
IDAMORE
Eh! lepuis-je?
ZARÈS
11 refuse!
IDAMORE
Dans quels lieux cherchez-vous cette tranquillité, Ce bonheur mutuel qu'en fuyant j'emportai? Là-, chaque monument de ma première enfance , Me reprochant ma faute, aigrit votre souffrance. Là, tout parle à vos yeux de malheurs trop connus...
On se plaît au récit des maux qu'on ne sent plus. Allons.
IDAMORE
Ah! laissez-moi, combattant votre envie, A leur charme funeste arracher votre vie; Avec elle au désert loin de m'ensevelir. Au fond de mon palais laissez-moi l'embellir, Entourer son déclin de plaisirs, dont l'ivresse Écarte les langueurs où s'éteint la vieillesse, Rassembler sur vos pas tous les tributs des arts; Que leur faste opulent éclate à vos regards. Partagez mes honneurs, jouissez de ma gloire.
ZARÈS
Après l'avoir perdue, ôte-moi la mémoire.
S'il faut que je préfère à mes plaisirs passés
Tes faux biens sans attrait pour mes sens émoussés.
Que m'importent des arts dont j'ignore l'usage!
Fout leur faste vaut-il ma liberté sauvage?
Par quels spectacles vains crois-tu tenter mes yeux?
Quels trésors me plairaient ? quels honneurs glorieux ?
Mes spectacles à moi sont un ciel sans nuages,
L'immensité des mers, les astres, les orages,
[/aurore, dont l'éclat va renaître pour moi,
Si je puis sur nos monts l'admirer avec toi:
101 LE PARIA
Mes honneurs sont tes soins; mon unique richesse,
C'est toi, c'est le bonheur de te parler sans cesse,
De reposer ma tète en te voyant le soir.
Et de la relever, mon fils, pour te revoir.
Que m'offres-tu? des jours passés dans la contrainte,
A garnir, a l'attendre, à te voir avec crainte.
Quand la gloire ou l'amour voudra bien par pitié
Te céder pour une heure à ma triste amitié.
.le t'aime avec excès, sois a moi sans partage :
Ne crois pas que ce cœur, que ta froideur outrage ,
Ce cœur, qui brûle encor, se donne tout entier
Pour ces restes du tien dont tu le veux payer.
Non, c'est trop me celer le lien qui t'arrête;
Un noble hymen t'appelle et la pompe en est prête.
Je sais tout par l'objet de tes feux insensés...
1DAMORE.
Vous voulez que je parte et vous la connaissez? C'est peu de tant d'attraits dont l'heureux assemblage Sans doute a dès l'abord emporté voire hommage; Sa bonté, pardonnez si j'en appelle à vous, Prête une grâce auguste a des charmes si doux. Je l'adore, elle m'aime... Ah! tendresse intrépide! Elle m'aime , et mon sort n'a rien qui l'intimide. Orgueil du sang, devoir, elle a tout oublié; A l'exil qui m'attend son destin s'est lié. Et je n'acceptais donc ce touchant sacrifice. Que pour lui préparer un éternel supplice.' Dois-je l'abandonner, ou le soin de ses droits Doit-il se révolter contre vos justes lois? Quoi que mon choix décide, il fait une victime. Et mon honneur flottant, que presse un double crime, Ne peut par un refus payer votre pardon , Ni trahir son amour par ce Lâche abandon.
C'est tenir trop longtemps voire choix en balance. Je me rends importun par tant de violence. Je pars; mais satisfait , car je puis vous haïr... Tue seconde fois courez donc me trahir; Rejoignez la beauté qui m'a ravi votre âme; Votre heureux père attend, allez , il vous réclame. Moi, qui n'ai plus de litre et respecte les leurs, J'irai jusqu'où mes pas porteront mes douleurs...
(Reprenant son bâton île voyage.) Seul et fidèle appui , qui reste à ton vieux maître, Viens , sois mon guide au moins puisqu'il ne veut pas l'être. ( ) forêts d'Orixa , bords sacrés, doux sommets, Humble toit, qu'il jura de ne quitter jamais, Mer prochaine, où mes bras instruisaient son courage A se jouer des flots brisés sur ton rivage, Me voici . recevez un père infortuné ;